mercredi 30 novembre 2011

Criminal 1 : Lâche !

Brubaker et Phillips
 © Delcourt 2007
« Le truc à savoir, c’est que la plupart des plans, même les bons, sont des châteaux de cartes. Le moindre détail qui foire, et tout se casse la gueule. » Léo savait qu’il n’aurait pas dû dire oui. Des flics véreux qui réunissent une équipe pour faire main basse sur cinq millions en diamants, c’était trop gros. Il a d’abord refusé, mais Greta est entrée en scène. Pour ses beaux yeux, il a fini par accepter. Il faut dire aussi que Léo n’est pas un débutant. Dans le milieu, il est réputé pour mettre au point les plans les plus minutieux. Avec lui, rien n’est laissé au hasard, tout est calculé au millimètre. Et s’il ne s’est jamais fait poisser, c’est pour une autre raison. Léo est un froussard. Au moindre signe de pépin, il décroche ventre à terre et tant pis pour les petits copains. Pas reluisant comme attitude, mais la survie est à ce prix. Seulement, cette fois-ci, les choses vont prendre une tournure différente. Il le savait pourtant, il ne faut jamais faire confiance à un flic ripoux…

Le rouge crépusculaire de la couverture annonce la couleur. Criminal est un polar sans concession. Un « héros » en perdition, des méchants vraiment méchants, une femme qui vient brouiller les cartes, beaucoup de violence et une fin tragique… tous les ingrédients sont réunis pour concocter un petit noir bien serré. Le scénariste Ed Brubaker donne dans l’efficacité. Il tisse sa toile avec une précision diabolique alternant temps forts et moments calmes tout en insérant ici et là quelques flash back bienvenus. Il plonge dans les bas fonds et met en scène des protagonistes au sens moral plus que douteux. Les attitudes et les dialogues sonnent juste, sans chichi ni fioriture. Du travail ciselé.

Niveau dessin, Sean Phillips s’applique pour rester dans le ton avec un encrage épais, un gros travail sur les ombres et un découpage au cordeau qui rend la tension parfaitement palpable. La violence est omniprésente mais elle n’est jamais surjouée, la mise en scène des différentes fusillades restant au final assez sobre.

En matière de polar, Criminal est devenue une référence. Avec mon chouchou Scalped, c’est sans doute la série noire actuelle la mieux troussée. Avis aux amateurs du genre qui ne connaitraient pas ce petit bijou : vous pouvez foncer les yeux fermés.

Criminal T1 : Lâche ! d‘Ed Brubaker et Sean Phillips, Éditions Delcourt, 2007. 132 pages. 14.95 euros.



Brubaker et Phillips
© Delcourt 2007











Will Eisner Awards
Meilleure nouvelle série 2007

lundi 28 novembre 2011

Jérôme K. Jérôme Bloche 11 : Le cœur à droite

Dodier © Dupuis 1996
Jérôme s’est lancé dans l’écriture d’un polar mais rien n’y fait, tout ce qu’il écrit lui semble tarte. Découragé, il sort prendre l’air et tombe sur un vieux clochard transi de froid. Il décide de venir en aide au SDF en lui proposant de passer la nuit au chaud dans son appartement. Le matin suivant, l’homme a disparu mais il a oublié sous le matelas un cahier manuscrit dans lequel est rédigé un roman. Le texte enthousiasme Jérôme qui décide de partir à la recherche du clochard pour lui restituer son bien. Lorsqu’il le retrouve, il dit au vieil homme que son roman mérite d’être édité et lui propose de devenir son agent. Le manuscrit, remis au propre, est envoyé chez différents éditeurs. Gallimard décide de le publier sous le titre Le cœur à droite. L’ouvrage obtient le prix Goncourt mais son auteur, effrayé par le succès, disparaît sans laisser de traces…

Avec JKJ Bloche, Dodier a trouvé une sorte de formule magique. L’idée de départ de sa série (dont les premiers tomes ont été scénarisés par Makyo et Le Tendre) est fort simple : mettre en scène un détective privé très influencé par les figures américaines du genre mais en même temps fondamentalement différent de ses modèles Philip Marlow et Sam Spade. Certes, Jérôme porte le feutre mou et l’imper. Certes, son bureau est un capharnaüm sans nom sur lequel trône une machine à écrire antédiluvienne. Certes, le jeune homme est courageux et possède un vrai sens de la déduction ainsi qu’une facilité certaine pour s’attirer des ennuis. Mais les points communs s’arrêtent là. Jérôme n’est pas viril pour deux ronds. Il est sympathique, généreux et fragile. Sa petite copine n’a rien d’une femme fatale et son univers très parisien, tout en simplicité, est loin des frasques hollywoodiennes.

Dodier non plus ne donne pas dans le clinquant. Ses albums ne sont pas envahis de meurtres sanglants, de poursuites en voitures et de bagarres dans les ruelles sombres. Il préfère raconter les petits riens, les choses simples de la vie. En cela, JKJ Bloche, c’est un peu du Raymond Chandler revisité à la sauce Simenon.

Il faut reconnaître que Le cœur à droite n’est pas le meilleur album de la série. Cette histoire de prix Goncourt pour un manuscrit sorti de nulle part est un peu tirée par les cheveux. Mais peu importe. Pour le lecteur, l’important n’est pas là. Ce qui compte, c’est de retrouver le sympathique Jérôme et tous les personnages familiers qui traversent la série : Babette la petite amie, la vieille voisine avec son petit chien, Mme Rose la concierge ou Burhan l’épicier arabe… A force, l’univers du détective privé est devenu familier. Cela tient aussi beaucoup au trait de Dodier. On reconnaît au premier coup d’œil la précision de ses décors d’intérieur et le réalisme des quartiers parisiens où l’intrigue se déroule. Le découpage est simple et fluide, la lisibilité étant la préoccupation première de l’auteur au-delà de toute « esbroufe graphique ».

JKJ Bloche est un polar atypique où le registre intimiste prend le pas sur le grand spectacle. Assurément une des séries les plus attachantes du catalogue Dupuis.


Jérôme K. Jérôme Bloche T11 : Le cœur à droite de Dodier. Dupuis, 1996. 48 pages. 11,95 euros.

Dodier © Dupuis 1996


(Fauve)
Alph-Art jeunesse
9-11 ans
1997

dimanche 27 novembre 2011

Le vent dans les saules 3 : L'échappée belle

Plessix © Delcourt 1999
Crapaud ? C’est son ami Rat qui en parle le mieux :   « Bien sûr, il n’est pas très intelligent, plutôt vantard et trouillard, soupe au lait, naïf, orgueilleux et un peu lâche. Mais il a aussi des qualités. » Le problème de Crapaud, c’est qu’il n’arrête pas de changer de lubie. Sa dernière en date ? Le voyage : « se laisser aller au gré des chemins, chausser des semelles de vent, se réveiller chaque matin dans un nouveau décor, manger chaque soir dans de nouvelles auberges, aller de verts bocages en cités perdues, parcourir des contrées inconnues, belles et dangereuses, se laisser porter par l’échine du monde… ». Il parvient à convaincre Rat et Taupe de l’accompagner dans une expédition en roulotte mais les choses ne se passent pas comme prévu. Malheureusement, leur route croise celle d’une voiture. Pour Crapaud, c'est une révélation. Hypnotisé par le fabuleux spectacle de cette incroyable machine, le batracien fait de l’automobile sa nouvelle passion. Une passion dévorante qui coutera cher à ce piètre conducteur…

Au moment où commence ce troisième tome, Crapaud croupit dans une cellule sordide. Inculpé de vol de voiture, délit de fuite et outrage à agent, il a été condamné à 20 ans de prison. Son calvaire ne durera heureusement pas longtemps. Grâce à la bienveillance de la fille du geôlier et à un astucieux stratagème, le prisonnier parvient à s’échapper. Le retour dans son douillet manoir ne sera pas pour autant une partie de plaisir.

Pourquoi j’adore le vent le vent dans les saules ? Regardez-donc l’extrait ci-dessous. Michel Plessix est pour moi un magicien. Un enchanteur qui fait de chaque planche un émerveillement pour les yeux. Son adaptation du roman de Kenneth Grahame est pétrie de drôlerie et d’élégance. Le trait, à la fois délicat et méticuleux, dégage une poésie bucolique que je n’ai jamais retrouvé ailleurs, à part peut-être chez le très grand Raymond Macherot. Les compositions que Plessix propose sur certaines pages sont d’une sensibilité digne des plus grands peintres impressionnistes. Et si chaque album est parsemé de nombreux récitatifs, ces derniers, très littéraires, n’alourdissent jamais le propos (on n’est pas chez Blake et Mortimer !).

Respect du roman, qualité de l’écriture et magnificence du dessin. Le vent dans les saules est pour moi un chef d’œuvre que je ne me lasse jamais de relire. A posséder ABSOLUMENT dans votre bibliothèque !


Le vent dans les saules T3 : L’échappée belle de Michel Plessix, Éditions Delcourt, 1999. 32 pages. 14.90 euros.

Plessix © Delcourt 1999





(Fauve) Fnac-SNCF
Prix du Public 2000




samedi 26 novembre 2011

Toto l’ornithorynque 1 : L’arbre magique

Yoann et Omond © Delcourt 1997
Dans une forêt australienne, Toto l’ornithorynque se réveille affamé. Pour le petit déjeuner, il a prévu de se goinfrer de crevettes et de vers de vase qui pullulent dans la rivière entourant sa maison. Mais ce matin-là, Toto découvre la rivière à sec. Avec son ami Wawa le koala, il décide de remonter le lit du cours d’eau afin de trouver l'origine du tarissement. En chemin, les deux animaux vont aller de surprise en surprise et, au fil des rencontres, leur petite équipe ne va cesser de s’agrandir…

Ce premier volume de la série est une fable animalière et écologique. Sans eau, denrée précieuse et vitale, c’est la survie de la toute la communauté qui est mise en danger. La structure de l’album réunit les cinq étapes du schéma narratif propre au conte : la situation initiale (présentation de Toto dans son environnement), l’élément perturbateur (Toto découvre la disparition de la rivière), l’action (les nombreuses péripéties dans la forêt), la résolution (Toto et ses amis parviennent à faire sauter le barrage), la situation finale (les protagonistes rentrent chez eux heureux et soulagés d’avoir résolu leur problème). L’album véhicule des valeurs importantes telles que l’amitié et la solidarité. Les auteurs ont aussi choisi de placer leur intrigue dans un endroit peu commun, au cœur de l’Australie. Cette singularité leur permet de faire découvrir la faune et la flore de ce continent finalement peu connu. Les pages de garde proposent d’ailleurs une description succincte des drôles d’animaux qui peuplent le récit.

Le graphisme tout en rondeur et de prime abord naïf est particulièrement expressif. Yoann a fait un gros travail sur la lumière. Ses couleurs pétaradantes sont somptueuses et son découpage, s’il propose peu de cases par planche, se révèle d’une grande variété, notamment grâce aux nombreuses plongées et contre plongées.

Ce premier tome immerge le lecteur dans un univers fantastique où rêve, magie et aventures exotiques se côtoient avec brio. Originale et éducative, cette BD très souvent utilisée comme support pédagogique dans les écoles primaires est à recommander chaudement à tous les enfants dès 7 ans.


Toto l’ornithorynque T1 : L’arbre magique de Yoann et Eric Omond. Éditions Delcourt, 1997. 32 pages. 9.40 euros. A partir de 7 ans.

L'avis de Mo'


Yoann et Omond © Delcourt 1997




Festival BD Boum 1997
Prix ligue de l'enseignement

vendredi 25 novembre 2011

Monsieur Blaireau et Madame Renarde 4 : Jamais tranquille !

Luciani & Tharlet - © Dargaud 2010
L’hiver approche. Monsieur Blaireau et Mme Renarde préparent le terrier pour la rude saison qui s’annonce. Les blaireaux n’arrêtent pas de manger pour se constituer des réserves de graisse. Chez les renards, la fourrure s’épaissit pour les protéger du froid. Lorsque le mauvais temps s’installe, l’ennui gagne les enfants, obligés de rester à l’intérieur. Pour les blaireaux, la sieste prolongée devient l’activité principale, ce qui a le don d’irriter Roussette la petite renarde. Sa mère décide de lui apprendre les rudiments de la chasse dans la neige…

La cohabitation continue pour cette drôle de famille recomposée imaginée par Brigitte Luciani et Eve Tharlet. Une fois encore, ce sont les caractères bien trempés des enfants et leurs chamailleries qui font tout le sel de l’histoire. Aux pinceaux, l’illustratrice propose toujours de magnifiques aquarelles à chaque case. Dans cet album, sa restitution de la campagne sous la pluie et sous la neige est de toute beauté.

Malgré un petit coup de moins bien dans l’épisode précédent, cette série garde une qualité indéniable. Sur un sujet difficile, les deux auteurs ont su créer un environnement plein de tendresse et de douceur. Un album idéal pour les enfants qui ont commencé à lire depuis peu et veulent découvrir la bande dessinée.


Mon avis sur le tome 1


Monsieur Blaireau et Madame Renarde T4 : Jamais tranquille ! de Brigitte Luciani et Eve Tharlet. Éditions Dargaud, 2010. 32 pages. 15,50 euros. A partir de 6-7 ans.


Luciani & Tharlet - © Dargaud 2010





Festival BD Boum 2011

Prix ligue de l'enseignement

mercredi 23 novembre 2011

Formose

Lin - © çà et là 2011
Li-Chin Lin est née à Taïwan en 1973. Une île à l’histoire mouvementée, au départ uniquement peuplée d’aborigènes mais très rapidement annexée par les chinois (dès le IIème siècle). Au XVIème siècle, les portugais la rebaptise Formose, nom qu’elle gardera jusqu’à la création de la république de Taïwan en 1895. Cette même année, la Chine cède la toute jeune république au Japon. Il faudra attendre 1945 et la défaite japonaise pour que l’île retourne dans le giron chinois. En 1949, lorsque les nationalistes dirigés par Chiang Kaï-Chek sont chassés du pouvoir par l’Armée Populaire de Mao Zedong, le gouvernement des vaincus s’exile sur l’île. Taïwan devient alors officiellement la république de Chine (à ne surtout pas confondre avec la République Populaire de Chine de Mao). Pendant près de 50 ans la famille Chiang, farouchement anti-communiste, va régner sans partage sur l’île en instaurant la loi martiale. Il faudra attendre 1996 pour voir les premières élections au suffrage universel. Aujourd’hui, si la dictature a disparu, la démocratie reste fragile.

Cette remise en contexte historique un peu lourde est un préalable nécessaire pour bien comprendre cet album autobiographique. Au début des années 80, la petite Li-Chin vit dans le sud de l’île. Difficile pour elle de s’y retrouver entre la propagande officielle anti-communiste, la nostalgie de ses grands parents qui regrettent l’époque de la colonisation japonaise ou encore le dédain affiché à l’égard des autochtones que les chinois considèrent comme des êtres inférieurs. A la maison, sa mère parle le holo (le taïwanais) et sa grand-mère le japonais tandis qu’à l’école seul le mandarin est autorisé. La petite, endoctrinée par ses enseignants, pense que cette dernière langue est la plus noble et la plus à même de faire d’elle une chinoise de Taïwan modèle. Passionnée par le dessin, Li-Chin tombe amoureuse des mangas. Un vrai dilemme pour elle, conditionnée pour mépriser tout ce qui n’émane pas de la république de Chine. La culture japonaise dans son ensemble la fascine malgré elle, ce qui lui pose quelques soucis « patriotiques ».

En 1983, c’est le départ pour le collège, un établissement où on prépare les enfants au concours d’entrée au lycée. Élève appliquée, Li-Chin est acceptée en 1988 dans un lycée de filles de Taipei, la capitale. Un choc pour elle, issue des campagnes du sud et découvrant pour la première fois la vie en ville. En 1989, les événements de la place Tian-An-Men la bouleverse et en 1991, son entrée à la faculté pour suivre des études d’histoire sonne comme une révélation : « c’est à ce moment-là que j’ai vraiment eu l’impression de commencer ma métamorphose, de vivre ma propre vie. […] A la fac, j’ai enfin ouvert les yeux. […] Je me suis rendu compte que, finalement, on nous avait bourré le crâne de mensonges et coupés des vrais témoins historiques.»

Formose est un roman graphique ambitieux et fort bien construit. Li-Chin y évoque sa quête d’identité. En même temps, elle analyse avec clairvoyance l’évolution de son île, l’endoctrinement de la population et la construction de son propre esprit critique. Sans amertume, avec une belle lucidité, elle revient sur le parcours qui a modelé sa conscience politique.

Graphiquement, l’auteur se situe entre Hisaichi Ishii (Mes voisins les Yamada) et une Aurelia Aurita (Fraise et chocolat) qui aurait appris à dessiner : pas d’encrage, pas de cases, un trait proche du crayonné, tout en souplesse et très agréable sur la longueur. Surtout, Li-chin Lin fait preuve d’une belle inventivité. Visages et corps déformés, alternance entre séquences oniriques et réalistes, il y a à travers ses pages une vraie force d’évocation. Le découpage en chapitres et la présentation chronologique des différents événements rend l’ensemble très fluide. Seul petit bémol, l’absence de véritable évolution physique chez l’héroïne. La Li-chin de l’école primaire et l’étudiante de fac semblent être une seule et même personne dont l’apparence n’a pas changé d’un iota malgré les années.

Une fois encore, les éditions çà et là sortent des sentiers battus avec un album inclassable et de qualité. Merci à eux et Libfly de m’avoir permis d’élargir mon champ de connaissance de la BD mondiale avec cette belle découverte.


Formose, de Li-Chin Lin, Éditions çà et là, 2011. 252 pages. 22 euros.

Lin - © çà et là 2011


Lin - © çà et là 2011



 




 


dimanche 20 novembre 2011

Le club des incorrigibles optimistes

Guenassia - © Le livre de poche 2011
Michel Marini grandit dans le Paris des années 60. Entre 1959 et 1964, il passe du statut de collégien à celui de bachelier. Ce photographe amateur, passionné par le rock et la littérature, est un joueur de baby foot émérite. C’est en faisant une partie au Balto qu’il va rencontrer Igor, Léonid, Sacha, Pavel, Imré et les autres, des expatriés qui ont passé le rideau de fer pour échapper à la répression de leurs pays respectifs. Au contact de ces incorrigibles optimistes, l’adolescent va affronter nombre de bouleversements parfois difficile à accepter.

Le club des incorrigibles optimistes est un roman fleuve qui plonge le lecteur au cœur des premières années de la 5ème république. En toile de fond, il y a la guerre d’Algérie qui prendra à Michel son ami Pierre et son frère Franck. Mais dans cette période bouillonnante pour la société française naît également une véritable effervescence intellectuelle, culturelle et politique : Sartre, Kessel, la musique, le cinéma… Michel profite de toutes les opportunités pour élargir son champ de connaissances. Le décor est également important. Jean-Michel Guenassia décrit le Paris des petits bistrots et des chambres de bonnes. Ses personnages naviguent entre le lycée Henri IV, le jardin du Luxembourg, Denfert-Rochereau et la cinémathèque.

La construction du roman est extrêmement élaborée. Les trajectoires des nombreux protagonistes se croisent, s’écartent et se rejoignent pour au final donner un tout qui se tient parfaitement. Malgré les nombreuses ramifications, la fluidité reste de mise. Le cœur de l’intrigue repose en grande partie sur les existences des réfugiés politiques que Michel côtoie au Balto. Acteur, médecin ou pilote d’avion, ils ont abandonné femmes et enfants pour sauver leur peau. Difficile de savoir les raisons qui les ont poussés à fuir. Michel va petit à petit rassembler les pièces du puzzle de leurs vies et découvrir que certain d’entre eux sont liés par un terrible secret.

Un texte d’une grande densité qui reste néanmoins extrêmement lisible. L’écriture est simple et élégante, très agréable. Il n’est jamais évident de vouloir créer des romans dans le roman sans perdre le lecteur en route. C’est tout le mérite de Jean-Michel Guénassia d’avoir réussi ce tour de force. Un roman français ambitieux et plein de souffle. C’est devenu tellement rare qu’il serait dommage de ne pas en profiter.

Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia, Le livre de poche, 2011. 730 pages. 8,50 euros.


Un grand merci à Babelio et au Livre de poche pour cette belle découverte.


jeudi 17 novembre 2011

Abélard : le coffret

Hautière et Dilliès - © Dargaud 2011
Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Si vous aimez la BD et que vous ne connaissez pas Abélard, vous passez à coté de quelque chose de grandiose. Les deux volumes, sortis à quelques mois d’écart (juin et septembre), ont bouleversé plus d’un lecteur. A première vue pourtant, pas de quoi sauter au plafond : une série jeunesse animalière au trait séduisant mais qui ne semble pas se distinguer de nombre de ses consœurs. En feuilletant les ouvrages plus précisément, on découvre un découpage original avec de très grandes cases, des planches en quatre bandes et d’autres beaucoup plus déstructurées proposant notamment pas mal de gros plans. Déjà, le charme commence à opérer. Et puis on se lance dans la lecture et là, l’évidence vous saute aux yeux : oui, ce diptyque est un petit bijou.

Abélard, c’est l’histoire d’un poussin qui rêve de quitter son marais pour découvrir le monde. Pour conquérir sa belle, il veut lui décrocher la lune. Et parce que c’est en Amérique que l’on vient d’inventer une machine pouvant voler dans le ciel, Abélard décide de partir dans cette lointaine contrée. Là-bas, un jour, c’est certain, on pourra aller sur la lune… Mais le petit poussin est naïf, il ne connaît rien du monde extérieur. Certes, il fera une magnifique rencontre, mais son innocence lui coutera cher et la longue traversée vers sa terre promise laissera dans la bouche du lecteur un goût amer de poussière et de cendre.

Poétique, philosophique, magique, mélancolique... mettez-donc tous les suffixes en « ique » que vous voulez, pour moi, cette grande œuvre est juste magnifique. Il est quand même très rare d’être à ce point secoué par une BD. Certains ont reconnu avoir versé une larme en refermant Abélard, c’est dire.

Je ne n’ai pas spécialement envie d’en rajouter davantage. Pour conclure, je vais juste piquer à mon ami Roger Wallet le titre d’un de ses ouvrages. Finalement, l’histoire d’Abélard, ça ressemble à une vie.

Une dernière petite info. A l’occasion des fêtes de fin d’année, les éditions Dargaud ont eu la riche idée de réunir les deux tomes dans un superbe coffret accompagné d’un tiré à part numéroté et signé par les auteurs. Comme j’ai offert mes albums achetés séparément, je me suis fait un doux plaisir en acquérant ce coffret. Il était impensable pour moi de ne pas avoir ce diptyque dans ma bibliothèque ! Le coffret est splendide, orné de la bouille d’Abélard fixant la lune les yeux brillants. Et le tiré à part est une carte postale envoyée par le poussin à ses amis du marais. Un tirage limité à 900 exemplaires que je recommande chaudement à tous ceux voulant découvrir ou faire découvrir un petit chef d’œuvre.

Abélard : coffret, d’Hautière et Dillies, Éditions Dargaud, 2011. 2 volumes + 1 ex-libris. 29,95 euros.


Paroles de blogueurs :

Mo’ : "Je suis émerveillée par le subtil travail d’écriture réalisé par Régis Hautière. Il est parvenu à aborder des questions essentielles et douloureuses sans lourdeur ni pathos. Beaucoup de finesse dans cette narration qui donne au lecteur un sentiment de spontanéité très ressourçant. C’est magique !
[…]
Émouvant, poétique, ce récit fait mouche et touche le lecteur à la fois dans son âme et dans son cœur. Je relaye donc le message déjà délivré sur quelques blogs : lisez Abélard !!"

Choco : "Cet album se révèle être une histoire très fine, très touchante et au-delà d'un récit d'initiation pour le petit Abélard, une véritable ode à la tolérance et à la diversité. Pour moi, cet album est une vraie réussite et un gros coup de cœur !!"

Yvan : "Si la narration de Régis Hautière tout au long de ce conte initiatique et philosophique est un modèle du genre, le dessin de Renaud Dillies renforce encore la poésie de chaque page. Privilégiant souvent l’ambiance aux mots, les auteurs installent une atmosphère envoûtante, portée par la colorisation doucement chaleureuse et totalement adéquate de Christophe Bouchard."

Badelel :"c'est un album beau et poignant, le genre d'histoires qui vous écrasent le cœur. J'ai eu envie de mettre une rouste à ces mauvais personnages qui font du mal à notre héros, j'ai eu envie de prendre Abélard dans mes bras, j'ai eu envie de le secouer pour l'aider. Décidément on s'attache à ce petit bonhomme au cœur trop pur."

Lire pour le plaisir : "Entre poésie, philosophie et mélancolie, l’album se révèle surtout d’une insondable tristesse. La dureté du monde, sa violence, son injustice et sa stupidité sont soulignés avec une rare finesse à travers la destinée de cet adorable poussin.
[…]
Émouvante, intelligente et d’une grande profondeur, cette fable au goût amer est à l’évidence une des plus remarquables BD jeunesse publiées cette année."


La carte postale d'Abélard à Mikhaïl son ami resté dans le marais

mercredi 16 novembre 2011

O dingos, ô chateaux ! de Manchette et Tardi

Manchette et Tardi - © Futuropolis 2011
Michel Hartog est un philanthrope. Suite à la mort de son frère et de sa belle sœur dans un accident d’avion, il a été désigné tuteur de son neveu devenu orphelin et a dû gérer la florissante entreprise familiale en attendant que le gamin soit en âge de prendre les rennes. Hartog a créé une fondation et cherche à faire le bien autour de lui. Il emploie des infirmes dans ses usines et ne s’entoure que de personnes en souffrance ou dans le besoin. Sa cuisinière est épileptique, son jardinier n’a qu’un bras, sa secrétaire est aveugle et son chauffeur est un ancien para qui a sauté sur une mine. Lorsque la nurse du petit Peter rend son tablier, Hartog va en chercher une nouvelle à l’hôpital psychiatrique. Pour Julie Ballanger, l’heureuse élue, la première rencontre avec Peter n’est pas de tout repos. L’enfant, capricieux et colérique, pique une crise et elle doit le gifler violemment pour le calmer. Le lendemain, alors qu’elle l’emmène au parc, tous deux sont enlevés de force, jetés sur la banquette arrière d’une voiture et séquestrés dans une cabane perdue au fond des bois.

Troisième adaptation d’un polar de Manchette par Tardi, Ô dingos, ô châteaux réunit des thèmes chers à l’écrivain : personnages rugueux sans états d’âme, humour noir, violence un peu gratuite… Le récit progresse par paliers, chacun devenant plus tendu et intense que le précédent. Il y a quelques scènes d’anthologie au cours de la course-poursuite sanglante entre la nounou protectrice et ses ravisseurs. Dans cette histoire, tous les protagonistes sont sacrément cintrés et aucun n’attire l’empathie. Le texte d’origine, respecté à la lettre, possède une sorte de réalisme glacial où affleure le désir de choquer.

Une fois de plus, Tardi prouve qu’il a parfaitement digéré le style du romancier. Comment ne pourrait-il pas se sentir à l’aise pour mettre en scène des personnages aussi barrés et une telle violence surjouée ? A l’évidence il s’est régalé des séquences chocs qui traversent le récit (la mémorable tuerie dans le supermarché est un must en la matière) et s’est appliqué comme jamais pour offrir à chaque personnage une trogne digne de son tempérament.

La truculence cynique de Manchette et le dessin au cordeau de Tardi sont pour la première fois réellement en symbiose dans ce road-trip déjanté. J’en viens presque à espérer que cette nouvelle adaptation sera la dernière tant il me semble difficile de faire mieux.


Ô dingos, ô chateaux ! de Manchette et Tardi, Futuropolis, 2011. 96 pages. 19 euros.

L'avis de Wens.

Mon avis sur La position du tireur couché.


Manchette et Tardi - © Futuropolis 2011




mardi 15 novembre 2011

Portrait chinois

J’ai été tagué par Mango et Oliv’ sur le principe du portrait chinois. Chacun proposant une liste différente, je me suis plié (avec plaisir) deux fois au jeu.





Celle de Mango :

Si j'étais ..., je serais...

Un écrivain : Albert Camus.

Un aliment : l’ananas.

Un supplice (gniark gniark) : une sonnerie de téléphone portable.

Un animal : le chat. Joueur, indépendant, gourmand, aimant la sieste, c’est tout moi (il me manque les griffes, la moustache, la souplesse féline et le ronronnement mais avec un peu de bonne volonté, le mimétisme pourrait être parfait).

Une couleur : le noir. C’est la couleur des mots dans les livres. Et j’ai toujours préféré les BD en noir et blanc à celles en couleur.

Une pièce (d’une maison, d’un château, d’un immeuble, au choix) : je ne sais pas si on peut considérer cela comme une pièce de maison mais je me rappelle avec nostalgie la cabane au fond du jardin de mon grand père. En fin de matinée, quand on avait fini de planter les patates, on s’y installait à l’ombre. Il coupait des tranches de saucisson et se servait un muscadet. J’avais droit à un jus de pommes bien mérité. Cette cabane de bric et de broc, je me souviens l’avoir repeinte en rouge vermillon. J’avais une douzaine d’années, ça a été mon premier travail rémunéré.

Une profession : dessinateur de BD. Un doux rêve impossible à réaliser étant donné mes compétences en matière de dessin.

Un objet : un stylo. Pas un stylo plume mais un beau stylo bien lourd en main, à l’encre noire et à l’écriture fine.

Une chanson : Waiting on an Angel de Ben Harper

Un défaut : le désordre. Je suis totalement bordélique, une vraie plaie pour mon entourage.


Celle d’Oliv’ :

Si j'étais ..., je serais...

Un quotidien : J'associe ce mot à un journal, alors pour moi ce serait Paris Turf. Je joue très peu mais j’adore les courses depuis que je suis tout gamin (héritage paternel).

Une bd lue minimum trois fois : le schtroumpfissime, chef d’œuvre de Peyo.

Une blague : alors là, je passe mon tour. Incapable de retenir une histoire drôle. Je pourrais aller en chercher une en quelques clics sur la toile mais je ne vois pas l’intérêt.

Une plage : la plage de Port Leucate, dans l’Aude. J’y ai passé mes vacances d’été pendant des années. Beaucoup de bons souvenirs.

Un restaurant : Le Don Shin, un restaurant chinois où mes filles adorent aller manger.

Un logiciel : word, tout simplement. L’idéal pour rédiger un billet.

Une envie : des vacances, là, tout de suite, avec beaucoup de chaleur et de soleil.

Un festival : On a marché sur la bulle, le festival BD d’Amiens. Un rendez-vous auquel je suis fidèle chaque année. Une ambiance et une équipe super sympa.

Un tatouage : je n’en n’ai pas et je ne me suis jamais posé la question. Pour sortir du lot, je pense qu’il faut éviter le dauphin, le papillon, l’aigle ou le dragon. Disons un mammouth, bien laineux et avec de longues cornes. Après il faut trouver le bon endroit pour le mettre, c’est un autre dilemme.

Un jour de ? le jour de mon mariage, sur une plage de l’île Maurice. Après 15 ans de vie commune et deux enfants, on a décidé de se marier mais on ne voulait pas de la grosse fête avec tout le bazar à organiser. On a donc fait le voyage en amoureux, rien que nous deux. Le témoin de ma femme était le directeur adjoint de l’hôtel et le mien une femme de ménage. L’officier d’état civil (féminin) était en sari et la cérémonie s’est déroulée devant l’océan indien. Le soir, on a dégusté un repas merveilleux sous une paillotte en regardant le soleil se coucher. Ça a été un peu galère au niveau paperasse avec l’ambassade pour valider le mariage en France mais tout s’est arrangé et au bout de 6 mois on a eu notre livret de famille en bonne et due forme. Franchement, c’est plus romantique et moins cheap que Las Vegas, non ? C’était le 30 avril 2009. Un jour de bonheur que je ne suis pas près d’oublier.


Je transmets ce tag à Véro, Phooka et Clara si le coeur leur en dit. Elles peuvent évidemment mixer les deux listes selon leur goût ou leur envie goût.

dimanche 13 novembre 2011

La Maison de Soie : le nouveau Sherlock Holmes

Horowitz - © Calmann-lévy 2011
Edmond Castairs sollicite Sherlock Holmes car il pense qu’un homme cherche à lui nuire. Le lendemain de sa visite, Carstairs est cambriolé. En suivant les traces du voleur, Watson et Holmes vont découvrir un cadavre dans une chambre d’hôtel misérable. Ils ne le savent pas encore, mais ce meurtre va plonger les deux amis dans l’affaire la plus sordide qu’ils aient eu à résoudre.

Un gang de bandits irlandais opérant dans une ville américaine, un cambrioleur assassiné, un enfant torturé, une fumerie d’opium, une sombre prison, une organisation secrète regroupant quelques un des plus respectables membres de la société anglaise… Difficile de faire le lien entre autant d’éléments n’ayant de prime abord aucun rapport. Sauf si on s’appelle Sherlock Holmes…

Lorsque la Conan Doyle Estate (la fondation qui représente les intérêts des héritiers de Conan Doyle) l’a choisi pour imaginer une nouvelle aventure du fameux détective, Anthony Horowitz n’a hésité que quelques secondes. Le challenge était pourtant risqué. Sherlock Holmes fait partie des monuments de la littérature mondiale. Une icône qui possède des fans aussi nombreux qu’exigeants. Ignorant la pression, Horowitz s’est lancé à corps perdu dans le projet. Son idée de départ : un an après la mort de Holmes, Watson a pris la plume pour relater leur toute dernière enquête. Mais parce que l’affaire était trop explosive et compromettait trop de beau monde, le texte resta dans un coffre, son auteur stipulant qu’il ne devait pas être ouvert avant un siècle. Voila pourquoi les aventures de la Maison de soie ne sont publiées qu’aujourd’hui. Une pirouette intelligente qui permet de lancer le récit sur de bons rails.

S’il respecte à la lettre l’univers Holmésien (Holmes, Watson, la gouvernante Miss Hudson, la bande de gamins de Baker Street, l’inspecteur Lestrade…), Horowitz ne tombe pas pour autant dans le plagiat pur et simple. Certes, il reprend les tournures de phrases et la précision des descriptions de Conan Doyle. Certes, son Sherlock Holmes a la même incroyable capacité de déduction et d’analyse que l’original. Mais l’auteur de la série Alex Rider a su se fondre dans le moule tout en imposant sa patte. Le Londres victorien qu’il décrit est d’un réalisme bluffant. L’action du roman se déroule essentiellement dans les quartiers pauvres et les bouges malfamés, ce qui était rarement le cas dans les histoires de Conan Doyle. La maison de Soie lorgne donc par moment avec brio du coté de Dickens. Au niveau de l’intrigue, la mécanique mise en place fonctionne à merveille. Le lecteur se sent d’abord perdu, se demandant où tous ces événements à première vue disparates vont bien pouvoir le mener. Et puis, petit à petit, les pièces du puzzle s’imbriquent et tout s’éclaire. Imparable !

La maison de soie est un vrai « page-turner », un roman addictif que l’on ne lâche pas avant la dernière phrase. Je ne suis pas un spécialiste du célèbre détective mais il me semble que les fans ne devraient pas être déçus.

La Maison de Soie, d’Anthony Horowitz, Calmann-lévy, 2011. 300 pages. 16 euros.

vendredi 11 novembre 2011

Asdiwal : L'indien qui avait faim tout le temps, de Jean Patrick Manchette et Loustal

Manchette et Loustal - © Gallimard 2011
Asdiwal fait partie de la tribu des Tsimshians. Ces indiens qui vivent au Canada, à la frontière de l’Alaska, ressemblent aux esquimaux. Ce que préfèrent les Tsimshians, c’est chasser l’ours et les chèvres sauvages. Ils pêchent aussi des phoques et des morses dont ils aiment la chair grasse. Chez ces gros mangeurs, beaucoup d’adultes deviennent obèses et n’arrivent plus à voir leurs mocassins lorsqu’ils regardent leurs pieds.

Le père d’Asdiwal, qui est un peu magicien, lui a un jour donné des armes enchantées pour attraper les ours. C’est ainsi que le petit garçon est parti à la chasse. Mais l’ours qu’il a poursuivi s’est échappé en grimpant à une échelle  montant tout droit dans les nuages. Asdiwal a suivi l’ours et s’est retrouvé devant Étoile du soir qui n’était autre que la fille du Soleil. Ce dernier, n’a pas apprécié de voir sa descendance fricoter avec un godelureau. « Aussi, pour voir si c’était un bon petit garçon ou une vilaine carne, l’obligea-t-il à toute une série d’épreuves très difficiles… »

Asdiwal est à ma connaissance la seule incursion de Manchette du coté de la littérature de jeunesse. Cette histoire rédigée au cours de l'été 1966 à Paris était destinée à son fils, alors en vacances en Provence. Ce texte pour le moins décousu n’était donc au départ pas prévu pour être diffusé auprès du grand public. Les aventures d’Asdiwal s’enchaînent sans véritable cohérence. Seules semblent compter les nombreuses péripéties qui relancent l’intrigue. Au final, grâce à la truculence de l’auteur, on suit avec plaisir le long chemin qui fera du jeune indien un mari heureux (et obèse !). Le ton est familier et l’humour présent dans de nombreuses tournures de phrases. Un joyeux bazar qui révèle une belle inventivité et qui n’a d’autre but que de divertir le petit lecteur auquel il s’adresse.

Du coté des illustrations, même si j’ai souvent du mal avec le style très raide de Loustal, il me faut reconnaître que son travail est ici parfaitement adapté aux tribulations d’Asdiwal.
Un album à lire à voix haute. La richesse de la langue provoquera les éclats de rire et emportera à coup sûr l’adhésion de l’auditoire.


Asdiwal : L’indien qui avait tout le temps faim de Jean-Patrick Manchette et Loustal, Gallimard Jeunesse, 2011. 48 pages. 14,00 euros. A partir de 5 ans.

Manchette et Loustal - © Gallimard 2011

jeudi 10 novembre 2011

Les Sisters 6 : Un namour de Sister


Cazenove et William - © Bamboo 2011
Wendy est amoureuse de Maxence. Pour la petite Marine, les temps changent. Sa sœur a grandi, ses préoccupations ont évolué. Bien sûr, c’est un plaisir pour la cadette de tenir la chandelle ou d’espionner les deux tourtereaux même si ces derniers apprécient moins, forcément. Mais l’incompréhension s’amplifie entre les Sisters : pourquoi Wendy met des heures à choisir ses fringues et à se pomponner dans la salle de bains ? Pourquoi invite-t-elle des garçons à la maison ? Pourquoi est-elle si triste quand elle surprend Maxence main dans la main avec une autre fille ? Heureusement, les moments de complicité et les chamailleries sont toujours de mise, et si la grande sœur est souvent poussée à bout par la petite, elles gardent l’une pour l’autre une véritable affection.

Humour bon enfant et tendresse sont à nouveau à l’honneur dans ce sixième tome. C’est un plaisir de retrouver ce duo de chipies inspiré par les filles du dessinateur. Il y a évidemment beaucoup de vécu dans les situations décrites, même si le trait est souvent forcé. Le succès de la série est sans doute dû au fait qu’elle s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux parents (surtout si, comme moi, on a deux filles à la maison !).

Par rapport aux volumes précédents, les parents, le doudou de Marine et le journal intime sont moins présents. Pour éviter l’impression de déjà vu, les auteurs préfèrent insister sur le fait que leurs héroïnes grandissent : Wendy troque son lit une place contre un lit double et participe à sa première boum, Wendy connaît son premier chagrin d’amour… les préoccupations changent doucement mais l’évolution est tout de même papable.

Coté dessin, le trait élastique de William fait mouche. Mimique des visages, découpage très dynamique et couleurs pastel sont les marques de fabrique de la série.

Sans révolutionner la BD d’humour, Les Sisters restent une valeur sûre et de qualité. Surtout, les enfants adorent suivre les facéties de Marine et Wendy. Rien que pour cela, leurs aventures méritent de figurer dans nombre de bibliothèques familiales.

 
Les Sisters T6 : Un namour de Sisters de Cazenove et William, Éditions Bamboo, 2011. 48 pages. 10.40 euros.  


Cazenove et William - © Bamboo 2011






mercredi 9 novembre 2011

Je, François Villon 1 : Mais où sont passées les neiges d’antan ?

Jean Teulé a choisi de faire naître François de Montcorbier le 30 mai 1431, jour de la pendaison de son père condamné pour vol. Six ans plus tard, sa mère est accusée du même crime et finit enterrée vivante dans la fosse aux chiens, vouée à « souffrir mort et être enfouie toute vive devant le gibet de Montfaucon ». Recueilli et élevé par Guillaume de Villon (dont il prendra le nom vers 1456), chapelain de l’église Saint Benoît le Bétourné, près de la Sorbonne, François suit un enseignement qui doit faire de lui un clerc. Mais le futur grand poète est un piètre élève. Davantage intéressé par les plaisirs faciles et les activités licencieuses, il devient un trublion honni par les bonnes gens du quartier. A la fin de ce premier tome, alors que la police réprime dans le sang une émeute d’étudiants dont il est l’un des meneurs, François tombe dans les bras d’Isabelle de Bruyère, nièce de l’impitoyable évêque d’Orléans Thibault d’Aussigny. Une rencontre qui marquera à jamais la destinée des deux jeunes gens…

Portrait saisissant d’une figure incontournable des lettres françaises, Je, François Villon plonge le lecteur dans l’invraisemblable violence de la fin du Moyen âge. Pendaison, torture, mutilation, prostitution… l’horreur est à chaque coin de rue. Fasciné par tout ce qui est crapuleux, le poète est un individu infect. Totalement incontrôlable, c’est une sorte de rock star avant la lettre dont les excès ne feront que repousser les limites de l’ignominie (notamment lors de son passage dans la bande des coquillards). C’est là tout le paradoxe et la complexité du personnage, à tel point que l’on en vient à se demander comment un homme aussi immonde a pu également être un fabuleux poète ? A l’évidence, il ne fait pas le mal par plaisir. Il semble juste viscéralement attiré par le coté sombre et atroce de son époque.

Pour avoir lu le roman de Jean Teulé, je dois dire que l’adaptation de Luigi Critone est d’une belle fidélité. Quasiment sans aucun récitatif, il parvient à retranscrire en image la quintessence du texte. Il faut dire que l’écriture de Teulé est à la base très visuelle, ce qui facilite les choses. Alternant les scènes contemplatives et celles pleines de frénésie, Critone installe une ambiance où l’horreur et la beauté ne sont jamais très éloignées. Lavis, encrage ou couleur directe, les procédés utilisés illuminent avec finesse la poésie morbide du texte.

Une superbe adaptation qui aura demandé trois ans de travail au dessinateur. Espérons que le second volume restera du même tonneau et qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps avant d’avoir le plaisir de retrouver le sulfureux François Villon.


Je, François Villon T1 : Mais où sont passées les neiges d’antan ? de Luigi Critone, d’après Jean Teulé, Éditions Delcourt, 2011. 72 pages. 14.95 euros.





dimanche 6 novembre 2011

Rentrée littéraire 2011 (épisode 11) : Perv, une histoire d'amour de Jerry Stahl

Bobby Srark n’est pas un adolescent verni, c’est le moins que l’on puisse dire. Son père s’est jeté sous un tramway, sa mère fait régulièrement des stages à l’hôpital psychiatrique pour y subir des électrochocs et sa sœur s’est fait la malle au Canada avec un déserteur. Cerise sur le gâteau, il vient de se faire virer de sa prépa et doit retourner à Pittsburgh dans l’appartement familial. Un retour aux sources douloureux et un avenir des plus sombres qui s’annonce pour celui qui se qualifie de « garçon de seize ans acnéique et sexuellement détraqué ».

Alors que la guerre du Vietnam bat son plein, Bobby rêve de partir pour San Francisco, lieu de débauche et de perdition où toutes les utopies semblent pouvoir se réaliser. Grâce à Michelle, son amour d’enfance devenue Hare Krishna (avec sari, crâne rasé et catogan), Bobby fait le grand saut. La fuite vers Frisco de ce duo improbable va malheureusement virer au cauchemar…

Jerry Stahl frappe fort avec Perv, un roman picaresque et décapant. Son héros est un poissard complet qui accumule les échecs et les rencontres hautes en couleur. Tout le charme (si l’on peut dire !) du texte repose sur cette galerie de personnages hors normes croisant la route de Bobby. De Sharon la nymphomane à Mr Schmidlap le tatoueur manchot, de Howard et Henrietta, les retraités séniles à Varnish et Meat les hippies psychopathes, Bobby attire comme un aimant les freaks les plus barrés que l’on puisse imaginer.

La narration à la première personne renforce la sensation de désarroi du jeune homme. Totalement perdu, revenant sans cesse avec nombre de flashbacks sur les épisodes les plus affligeants de son enfance, Bobby tente de comprendre comment il en est arrivé là. Lucide, drôle malgré lui, c’est un héros assez typique de la littérature américaine contemporaine. Et si l’on sourit franchement au début de l’aventure, le tragique de la situation ne fait par la suite qu’empirer jusqu’au chapitre final où l’apparente légèreté laisse place à une véritable angoisse et à un sentiment de malaise pour le lecteur.

Avec Perv, Jerry Stahl révèle un sens aigu de la cruauté doublé d’une ironie mordante. Une plongée truculente et déjantée dans l’Amérique sous acide des années 70. Âme sensible s’abstenir.

Perv, une histoire d’amour, de Jerry Stahl, 13e Note Editions, 2011. 365 pages. 19,00 euros.


Extrait :

« La mort vaincra car : Regarde mon père. Il travaillait comme un malade, et il a fini écrasé par un tramway.
La mort vaincra car : Bordel, même Hemingway s’est enfourné le canon d’un fusil dans la bouche.
La mort vaincra car : Pourquoi ne pas se défoncer toute la journée puisque la vie n’est qu’une succession d’emmerdes meurtrières.
La mort vaincra car : Quand tu y penses, à quoi bon devenir avocat, médecin, ou n’importe quoi d’autre alors que, finalement, être vivant n’est rien qu’un prélude à la mort. »


vendredi 4 novembre 2011

100 héros disparus du journal Spirou

Je suis né en 1975 et mon histoire avec le journal Spirou a dû débuter en 1982 ou 1983. Elle a duré jusqu’en 1989. A quatorze ans, le collégien que j’étais a voulu passer à autre chose, rien de plus normal. Depuis 2004, je suis de nouveau abonné. Un désir irrépressible de retomber en enfance une fois par semaine. C’est toujours un plaisir d’ouvrir la boîte aux lettres et d’y trouver mon Spirou. Bien sûr, le journal à bien changé en presque 30 ans. Les monstres sacrés s’en sont allés. Plus de Roba, de Franquin, de Morris ou de Peyo. Les stars d’aujourd’hui sont Delaf et Dubuc (Les nombrils), Emile Bravo (Spirou et Jules) ou Gazzotti et Vehlman (Seuls). Et pourtant cette semaine, le magazine tire un trait sur la nouvelle génération et redonne la parole aux anciennes gloires avec un numéro spécial Come-Back.

Au sommaire, le Spirou de Tome et Janry, Docteur Poche, Le gang Mazda, Les Bogros, Pauvre Lampil, Tom Carbone, Les Crannibales, Broussaille, Puddingham Palace, Le Boss et Germain et Nous. Mais attention, il ne s’agit pas de republier de vieilles histoires, toutes les pages présentées ont été créées spécialement pour l’occasion. Franchement, que du bonheur. Mon préféré ? Le gag de Pauvre Lampil, d’une lucidité jubilatoire.

Cerise sur le gateau, les abonnés ont droit à un petit supplément qui recense 100 héros disparus du journal. Uniquement des séries interrompues ou qui ne sont plus exploitées en albums. Le guide contient un descriptif de chaque série, avec le nom des dessinateurs et scénaristes et les dates de leurs premières et dernières apparitions dans Spirou.

Ce petit fascicule ne sera pas en vente en kiosque et c’est bien dommage. J’ai pu y redécouvrir quelques perles dont j’avais oublié l’existence. Par ordre alphabétique, cela donne :

- 421 : un agent secret clone de James Bond (1980-1992)
- Le Flagada : un oiseau jaune qui vit sur une île et qui vole grâce à une petite hélice (1961-1988)
- Ginger : un détective privé toujours accompagné de la charmante Véraline (1976-1985)
- Mic Mac Adam : lui aussi détective privé mais plutôt spécialisé dans le surnaturel (1978-1987)
- Les Motards : en quelque sorte les ancêtres du Joe Bar Team (1984-1993)
- Toupet : un adorable bébé qui multiplient les bêtises et casse à coup de marteau tout ce qui lui passe sous la main (1987-2004)
- Les voraces : des vautours philosophes vivant dans la savane et passant leur temps à attendre la mort de leurs futurs repas (1986-1996)

Voila donc un excellent numéro spécial come-back qui sera en kiosque le mercredi 9 novembre et que j’ai eu la chance de découvrir aujourd’hui dans ma boîte aux lettres. Longue vie à Spirou, et s’il n’est pas toujours bon de vivre avec le passé, ça fait quand même sacrément du bien de s’y replonger de temps en temps !

Le retour de Pauvre Lampil dans les pages de Spirou !

jeudi 3 novembre 2011

Dors et fais pas chier

Le marchand de sable est passé pour tous tes amis.
La grenouille dans la mare a cessé de sauter.
Quoi ? Non, tu ne peux pas aller faire pipi.
Tu peux, en revanche, t’endormir sans me faire chier.

Dors et fais pas chier, c’est la complainte du parent désespéré dont l’enfant ne veut pas dormir. A chaque double page un quatrain se terminant par la même supplique : « endors-toi ». Et si au début le père conclut sa demande par « je t’en prie » ou « couche-toi, mon chéri », très vite, le ton change. De « c’est quoi ce bordel » à « fous-moi la paix », la grossièreté va crescendo après un délicieux moment de renoncement : « Un bibi de lait ? OK, je m’en fous, j’en ai marre. De toute façon tu dors pas. Tu fais chier. » Évidemment, à la fin, c’est l’enfant qui gagne et les parents qui ne pourront pas, ce soir encore, « faire péter le DVD ».

Drôle d’album qui n’a pas fini de faire parler de lui. C’est sans doute l’une de ses seules qualités. Il est très facile d’être irrévérencieux, ce qui l’est beaucoup moins c’est de l’être avec un minimum de talent. J’avoue que certains passages m’ont fait rire tandis que d’autres m’ont paru affligeants (comme par exemple : « Ton doudou tu peux te le mettre où je pense. Fais pas chier ferme les yeux »). Et puis il faut bien reconnaître que ce « fais pas chier » affiché sur toutes les pages comme un slogan devient vite lassant.

Et les illustrations me direz-vous. Et bien elles ne relèvent pas le niveau. C’est franchement moche et les couleurs souvent très agressives et forts mal assorties font ressembler l’ensemble au délire psychédélique d’un junkie sous acide.

Un ouvrage à ne pas lire aux enfants et typique d’une certaine nouvelle génération de parents qui considèrent que l’on a plus à être esclaves de ses gosses. C’est une sorte de tabou qui saute enfin avec la mise en scène de cette rage parentale éclatant au grand jour. Le coté outrancier est évidemment à prendre au second degré, mais l’ensemble n’est pas suffisamment drôle pour être convaincant. Sur le même thème, Bénabar à fait beaucoup mieux avec son titre « La berceuse ». Cet avis fort mitigé n’engage évidemment que moi et je ne doute pas que d’autres lecteurs trouveront ce livre formidable, mais quand je lis sur la 4ème de couverture une citation de l’écrivain Jonathan Lethem qui le qualifie de « pur génie », je me dis qu’il ne faut pas non plus pousser le bouchon trop loin.

Bon, et puis faites-pas chier, lisez-le, c’est encore le meilleur moyen de se faire sa propre opinion !


Dors et fais pas chier, d’Adam Mansbach (illustrations Ricardo Cortés), édition Grasset, 2011. 32 pages. 10,00 euros. A ne pas lire aux enfants !

mercredi 2 novembre 2011

Aâma 1 : L’odeur de la poussière chaude

Verloc Nim reprend conscience au sommet d’un volcan. Il ne sait pas où il est ni qui il est. Rejoint par un robot gorille prénommé Churchill, il apprend qu’il se trouve sur la planète Ona(ji). C’est en lisant son journal intime que Verloc parvient peu à peu à remonter le fil des événements. Abandonné par sa femme et ne pouvant revoir sa fille, drogué, marginal, mal dans sa peau et dans son époque, il s’est laissé convaincre par son frère de l’accompagner dans une drôle de mission sur une planète inconnue…

Après l’excellent Lupus, Frederik Peeters revient à la SF avec ce voyage initiatique mêlant action, complot et mystère. Pourquoi la SF ? Parce que ce genre permet d’aborder nombre de sujets très contemporains sans en avoir l’air. Dans Aâma, Peeters décrit à la fois une société marchande très inégalitaire et la prédominance de l’ultratechnologie synonyme de bonheur pour tous. Son héros semble s’être trompé d’époque. Amoureux des livres papiers depuis longtemps disparus, sa technophobie le pousse à refuser les implants et autres « saloperies » qui, s’ils permettent de rester en bonne santé, ôtent toute liberté à celui qui les porte. Utilisant de nombreux flashbacks, le récit donne l'impression au lecteur de recoller lentement les différents morceaux du puzzle, même si nombre de questions ne trouvent aucune réponse dans ce premier tome.

Graphiquement, Peeters avoue avoir été fortement influencé par Moebius. Avec son trait reconnaissable au premier coup d’œil, il se révèle aussi à l’aise dans les étendues désertiques d’Ona(ji) que dans les ruelles sordides d’une ville futuriste. Pour cette dernière, il s’est inspiré du Caire et des mégalopoles indiennes, ces cités où la grande pauvreté côtoie de luxurieux gratte-ciel.

Aâma s’annonce comme une saga au long cours ambotieuse et aux multiples portes d’entrée. Ce premier volume d’introduction met l’eau à bouche. Espérons juste que la suite ne se fera pas attendre trop longtemps.


Aâma T1 : L’odeur de la poussière chaude de Frederik Peeters, Gallimard, 2011. 86 pages. 17 euros.