lundi 30 septembre 2013

Le cycliste de Tchernobyl - Javier Sebastian

Vassia Nesterenko est ce vieil homme abandonné dans un self-service des Champs-Élysées et confié à la charge du narrateur, un fonctionnaire espagnol venu à Paris pour participer à la conférence internationale des poids et mesures. Il est aussi celui qui trouve refuge dans la cabine des auto-tamponneuses de Pripiat (la ville la plus proche de Tchernobyl) pour échapper aux chiens et qui circule à vélo entre les immeubles abandonnés. Mais il est également ce physicien menacé de mort par le KGB pour avoir dévoilé l’effroyable réalité de la catastrophe nucléaire et dénoncé la désinformation permanente mise en place par les sources officielles. Il fut l’un des tout premiers envoyés sur place et l’un des plus lucides aussi. Dès le début, il décida de venir en aide en priorité aux enfants et chercha à alerter les médias sur l’ampleur du drame. Une sincérité et une volonté de transparence qui lui valurent bien des inimités.

Il y a ce formidable décalage entre l’implacable réalité des chiffres (des millions de cancers), le discours politique rassurant qui relève forcément du mensonge d’état et la vie qui perdure dans les zones contaminées. Le monde des survivants de Pripiat, ou plutôt celui des condamnés en sursis, est un condensé d’optimisme et d’humanité, une volonté farouche de rester debout et de résister, quoi qu’il arrive : « Ils savent tous qu’ils doivent partir. Sinon ils vont mourir. Et pourtant ils sont là. » Parce que c’est ici qu’ils sont nés, parce que c’est ici qu’ils reviennent affronter une mort certaine, parce que c’est ici qu’ils veulent s’aimer, danser et chanter une dernière fois. Emmanuel Lepage avait parfaitement retranscrit cela dans Un printemps à Tchernobyl, Antoine Choplin aussi avec La nuit tombée et Javier Sebastian l’exprime ici à son tour. Un monde interlope où se croisent les résidents permanents, les pillards à la recherche de derniers vestiges à monnayer et même quelques touristes en quête de sensations fortes. Une communauté vibrante et solidaire dans un univers apocalyptique.

Le cycliste de Tchernobyl est un roman engagé, profondément antinucléaire. Sebastian parvient à mélanger des éléments scientifiques purement factuels et des tranches de vie romanesques avec une facilité déconcertante. La figure héroïque de Vassia, physicien altruiste seul contre tous, ayant très vite compris l’ampleur de la catastrophe et voulant à tout prix témoigner de la réalité de la situation, est d’une grande pureté. Un texte sombre, désespéré et humain, une grande réussite.

Le cycliste de Tchernobyl de Javier Sebastian. Métailié, 2013. 204 pages. 18 euros.

Une fois de plus, c’est une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Marilyne.

L’avis de Leiloona 



samedi 28 septembre 2013

La petite fille en rouge - Roberto Innocenti et Aaron Frisch

Sophia habite avec sa mère dans une forêt de béton et de briques. Sa mamie habite de l’autre coté de la forêt et elle n’est pas très en forme. Alors Sophia décide d’aller lui tenir compagnie. Elle remplit son sac de biscuits et de fruits, boutonne son manteau à capuche rouge et quitte l’appartement avec en tête les recommandations maternelles : « Ne t’écarte jamais de ton chemin. » Mais la forêt est tellement grande. La petite fille n’a pas encore tous ses repères dans le monde extérieur, dans cette foule où « tout le monde vous voit mais personne ne vous voit. »

Sur la route devant la mener chez sa grand-mère, Sophia passe par le cœur de la forêt, un centre commercial gigantesque brillant de mille feux. Un endroit où les tentations sont nombreuses et par lequel l’enfant décide de faire un détour.  Elle s’y perd et en sortant, un terrible danger la guette. Bien plus tard, dans l’immeuble de la petite fille en rouge, une mère inquiète veille depuis des heures lorsque le téléphone sonne…

Une réécriture moderne et dérangeante du Petit chaperon rouge pour cet album angoissant à souhait. Ce n’est plus en forêt mais en ville que l’enfant chemine. Une mégalopole sombre et immense remplie de dangers. La naïveté de Sophia lui fait faire de bien mauvaises rencontres dans cet enfer urbain de pauvreté, de violence et de solitude. 

Les illustrations de Roberto Innocenti sont réalistes et d’une richesse folle. Toutes fourmillent de détails et l’étude minutieuse des arrières plans révèle une ambiance des plus malsaines : agressivité, crasse, pollution, omniprésence de la publicité, cohabitation entre une population aisée (dans le centre commercial) et une autre misérable. Très peu de lumière dans les rues, un ciel gris délavé et triste… tout concourt à distiller une atmosphère oppressante, jusqu’à la scène finale où les auteurs proposent deux versions : une conclusion que l’on imagine tragique et une happy end optimiste. La lecture de l’image tient un rôle majeur dans la perception de l’album par les plus jeunes. De cette interprétation découlera (ou pas) la compréhension fine des tenants et des aboutissants de l’histoire.

Cet album fascinant est à la fois un récit d’initiation et une réflexion politique sur notre société actuelle. Surconsommation, pollution, fracture sociale, délinquance, les choses sont montrées sans fard et poussent à la réflexion. 

Un coup de cœur et un coup de poing comme on en voit peu en littérature jeunesse, à réserver néanmoins aux lecteurs ayant suffisamment de maturité pour l’aborder avec le recul et la sérénité nécessaires.

La petite fille en rouge de Roberto Innocenti et Aaron Frisch. Gallimard jeunesse, 2013. 32 pages. 13, 90 euros. A partir de 8-9 ans.





vendredi 27 septembre 2013

Ça ressemble à une vie - Roger Wallet

Alors voila. J’ai offert ce livre à Philisine et Philisine en a tellement bien parlé qu’elle m’a donné envie de le relire. Ce n’est pas un livre comme les autres pour moi parce que c’est un livre de Roger. Un homme avec qui j’ai longtemps travaillé, un homme avec lequel j’ai vécu de fabuleux moments au cours d’ateliers d’écritures mémorables. Un homme qui m’a fait découvrir Michon et Carver. Un homme que je considère comme un grand écrivain, un nouvelliste exceptionnel. Bref je lui voue une admiration sans bornes et j’ai toujours beaucoup de mal à parler de ses ouvrages. Trop de proximité, je ne trouve pas les mots justes et je n’arriverai jamais à lui rendre l’hommage qu’il mérite.

Ça ressemble à une vie raconte l’histoire de Louis Even. Apprenti menuisier avant guerre. Sa femme Marthe. Son premier fils Martin. Il se met à son compte, voit son entreprise prospérer. Un adultère. Marthe qui s’en va. Entre temps David est né. Attardé. Il sourit et il bave. Toujours dans les jupes de sa mère et puis
« un jour d’avril 77 une lettre c’est marthe. 
cancer. Promets-moi de veiller sur lui je ne t’ai jamais rien demandé mais là je te le demande  
Promets-moi
s’effondre
il avait oublié ce goût du sel dans la bouche »
Ça ressemble à une vie et les années passent. Il vend son affaire. Vieillit. Martin est enseignant. David grandit et fait des progrès. Un jour ça lui échappe il l’appelle fiston. De la tendresse. Un père et son fils, ensemble, jusqu’à la fin. Une vie quoi...

Ce texte ne se donne pas facilement, il me semble qu’il se mérite. Une existence racontée en 33 tableaux. Forcément elliptique. Le rythme est saccadé, les phrases coupées, les majuscules et la ponctuation absentes la plupart du temps. De la poésie en prose ou de la prose poétique. On s’en fout. Il faut se laisser porter par la beauté et l’âpreté de la langue. Etre submergé par l’émotion quand l’image surgit. En quelques mots à peine. Pas d’effet de style, pas de grandiloquence. Une écriture minuscule à la force d’évocation incomparable. C’est beau. C’est de la littérature.

Ça ressemble à une vie de Roger Wallet. Éditions des Vanneaux, 2005. 70 pages. 10 euros.

PS : vous pouvez retrouver Roger Wallet dans la revue numérique et gratuite « Les années ». Une revue bimensuelle dont il est le co-fondateur et le grand manitou et à laquelle j’ai le plaisir de participer en y alimentant la rubrique BD. Si vous souhaitez la recevoir par mail, il suffit de me le demander.



jeudi 26 septembre 2013

Faillir être flingué - Céline Minard

Des cow-boys, des indiens, des voleurs de chevaux, des chariots dans la plaine, des danseuses de saloon… Brad, Josh, Jeffrey, Elie, Zébulon, Sally et les autres. Une multitude de personnages convergeant volontairement ou pas vers une ville champignon sortie de nulle part : « Une rue longue d’environ 600 mètres, bordée de part et d’autre de tentes et de baraques en planches plus ou moins solides. » La naissance d’un monde neuf ou chacun aura sa chance, quel que soit son turbulent passé.

Tous les clichés possibles s’empilent (attaque de la diligence, saloon tenu par une maquerelle, chinois blanchisseurs…)  et pourtant l’image mythique du western ne cesse d’être bousculée. Céline Minard a à l’évidence pris beaucoup de plaisir à tricoter cet univers à la fois décalé et respectueux des codes du genre. Et c’est surtout parce qu’elle maîtrise à la perfection ces codes qu’elle peut se permettre de les chahuter comme bon lui semble. Elle est tellement à l’aise dans cet environnement si cloisonné que l’on a parfois envie de hurler : « Dorothy M. Johnson, sors de ce corps ! ».  Il suffit de voir la facilité déconcertante avec laquelle elle parvient à installer une ambiance « typiquement western » : son saloon a l’odeur du tabac froid et du whisky bon marché, sa prairie verdoyante résonne du bruit des sabots des chevaux indiens et quand on s’assoit sur le fauteuil du barbier, on sent la douceur de la mousse à raser et la pression du coupe-chou sur notre carotide. Une écriture descriptive à la précision diabolique qui plonge le lecteur en pleine immersion.  Que ce soit dans les passages contemplatifs où lors de scènes d’action trépidantes, tout sonne terriblement juste. Même le final, nerveux à souhait, que l’on attend crépusculaire et tragique, se termine sur une pirouette inattendue.

Du souffle, un hymne poétique à la nature sauvage, des personnages incarnés et des destins croisés… pas de doute, Céline Minard est bien une virtuose.

Faillir être flingué de Céline Minard. Rivages, 2013. 325 pages. 20 euros.

L'avis d'Hélène





mercredi 25 septembre 2013

June - Nicolas Moog

Quand papa boit, c’est toute la famille qui trinque. Otis picole en cachette mais quand il rentre à la maison puant la vinasse, il ne trompe personne. Otis est malade. L’alcool le ronge petit à petit. Il en a conscience mais ses démons sont plus forts que lui : « Le docteur a dit qu’une rechute serait catastrophique. Le docteur a dit qu’une hospitalisation à la demande d’un tiers serait la seule solution face à cette catastrophe. Le docteur a dit que le tiers le plus approprié, c’était moi. »

Fébrilité, crise de délire, dépression… le mal est chaque jour plus profond. Sa femme ne baisse pas les bras mais elle sait que la démarche vers le sevrage doit venir de lui. Quant aux enfants, ils vivent les choses difficilement. Thomas le fils a compris à quel point son père est fragile et si la petite June semble perdue devant l’ampleur de la situation, elle continue de lui vouer un amour sans borne : « Mon papa, il a jamais fait de mal à personne. Pourquoi il serait devenu le diable tout à coup ? Il voulait pas qu’on sache que c’était la foire dans sa tête… alors il buvait. Comme un trou. A un moment il était oppressé comme un citron, il a plus supporté. Il voulait pas avoir l’air faible… comme si c’était un problème, comme si c’était honteux.  C’est pour ça. Il nous a tellement donné… »

L’album est découpé en courts chapitres. Une succession de scénettes où les protagonistes donnent tour à tour leur point de vue. Le huis clos familial, cette volonté commune de ne pas ébruiter la situation, de ne rien dire aux voisins et aux amis. Si Otis a disparu depuis quelques semaines c’est parce qu’il est parti rendre visite à sa mère dans le sud. La fraternité entre les enfants, le soutien mutuel que l’on s’apporte pendant cette période difficile. La joie du retour à la maison après la cure. La mère, pleine d’espoir et de doutes : « Et la vie continue. Comme avant… enfin espérons. »

Les choses sont exposées sans fard, la simplicité du dessin et du découpage rend la narration d’une parfaite limpidité. Je ne connais pas Nicolas Moog ni son parcours mais on sent du vécu dans ce scénario. J’ai aussi beaucoup aimé la fin ouverte. Pas de happy end. Une histoire en suspens. Malgré l’apparente guérison, le mal rôde, une rechute est toujours possible… C’est fort. Très fort.

June de Nicolas Moog. 6 pieds Sous Terre, 2011. 56 pages. 20 euros.

L'avis d'Oliv





lundi 23 septembre 2013

Le chemin des morts - François Sureau

Les années 80, « la cocaïne, l’indifférence à la misère, le goût d’aller vite et de gagner beaucoup d’argent. » Le narrateur sort de  l’école de la magistrature et prend son premier poste au conseil d’État en qualité d’auditeur de deuxième classe. Acceptant une affectation à la commission des recours des réfugiés, une juridiction chargée d’examiner les demandes d’asile, il découvre que les décisions ne sont pas toujours simples à prendre : « Ces malheureux ne quittent pas le pays où ils ont été persécutés avec un certificat de torture en poche signé du chef de la police. Ils ne présentent presque jamais de preuves. C’est leur récit qui compte. Il y faut beaucoup de discernement. Certains ne disent pas la vérité qui leur vaudrait le statut, et préfèrent raconter les fables dont un ami les a persuadés qu’elles emporteraient la conviction. D’autres font mauvaise impression en plaidant d’une voix de stentor ou en essayant d’émouvoir, alors qu’un récit plus simple, plus fidèle, déciderait leur juge. »  

Chargé d’instruire le dossier d’un certain Ibarrategui, militant basque réfugié en France depuis la fin des années 60 après avoir pris part à la guérilla pro-républicaine, le jeune juge et ses pairs rejettent la demande d’asile, justifiant cette décision par le retour de la démocratie en Espagne. Un verdict lourd de conséquence puisque qu’un groupuscule clandestin franquiste assassinera peu après le militant de retour au pays.  

Des années après, le juge revient sur ce qu’il considère sans doute comme un cas de conscience, un sentiment prégnant de culpabilité même si, au fond de lui, il sait qu’il n’a commis aucune erreur et que la décision finale ne pouvait être différente. Le droit et la justice face à l’humanité. La raison d’état et la politique qui s’imbriquent de façon intime. Comment un récit aussi « technique » juridiquement parlant peut être aussi touchant ? Sans doute parce que de ce regret, ce remords même, à l’évidence très autobiographique, François Sureau a su faire une œuvre littéraire. A peine soixante pages âpres, denses, limpides, sans un mot de trop. A travers la figure christique du militant basque déchargeant par avance les juges de la responsabilité de sa mort à venir, il offre à son récit une surprenante hauteur spirituelle.

Voila un tout petit texte qui pousse à la réflexion. Sur la notion de droit, sur les enjeux politiques de certaines décisions juridiques, sur le fait que la raison d’état prend toujours le pas sur les considérations individuelles. Impressionnant !

Le chemin des morts de François Sureau. Gallimard, 2013. 55 pages. 7,50 euros.

Une nouvelle lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Marilyne.




samedi 21 septembre 2013

Esprit d’hiver - Laura Kasischke

Un matin de Noël. Une tempête de neige. Une mère qui se retrouve seule à la maison avec sa fille adoptive. La gamine a 15 ans. Ses parents sont allés la chercher dans un orphelinat Sibérien alors qu’elle n’était qu’un bébé. Mais en ce matin de Noël Tatiana, d’habitude si gentille, a un comportement étrange. Un comportement qui, au fil de la journée, va devenir de plus en plus inquiétant…

La middle class américaine décortiquée jusqu’à l’os. Sous le vernis des apparences proprettes, le mal rode et le malaise est profond. Cette thématique est le fonds de commerce de Laura Kasischke, une auteure à l’univers romanesque parfaitement délimité. Kasischke, c’est un peu une bonne copine qui proposerait gentiment de faire votre nœud de cravate et serrerait petit à petit la soie autour de votre cou jusqu’à vous étrangler totalement. Sans avoir l’air d’y toucher. Elle possède cette capacité à diffuser une ambiance malsaine en toute décontraction. Dans ses romans, on tourne les pages avec le même leitmotiv en tête : « jusque-là tout va bien, jusque-là tout va bien… ». Et pourtant on sait que ça va mal finir. C’est du moins ce que j’ai toujours ressenti en la lisant. Et ici aussi c’était le cas jusqu’à la moitié du texte. Mais après j’ai lâché prise. Trop de longueurs, trop de redites. Les incessants flash-backs dans l’orphelinat de Sibérie pour répéter en permanence un seul et unique événement m’ont saoulé. L’impression d’être pris pour un abruti auquel on rabâche sans cesse les mêmes informations pour être certain qu’il a bien compris.

En fait ce roman est beaucoup trop psychologique pour moi. Ce huis-clos glaçant en pleine tempête de neige avait pourtant tout pour me plaire. Mais l’ensemble n’est pas assez tendu, pas assez nerveux. Surtout il pourrait largement être amputé d’une centaine de pages sans que cela gêne le moins du monde, bien au contraire. Pour tout vous dire, je l’ai acheté le jour de sa sortie, il y a un mois. Commencé dans la foulée avec impatience, je l’ai ensuite fait traîner pendant des semaines. Un signe qui ne trompe pas et me pousse à classer ce texte dans la catégorie des lectures « chiantes », ni plus ni moins. Dommage mais ça arrive. Et je me sens bien seul puisqu’après voir fait un tour sur Babelio je constate que 24 chroniques sont en ligne et pas une seule ne met moins de 4/5 à ce titre. C’est quoi mon problème ?

Esprit d’hiver de Laura Kasischke. Bourgois, 2013. 276 pages. 20 euros.

Un autre avis négatif, celui de Cuné !




vendredi 20 septembre 2013

Ernest et Rebecca T5 : L’école des bêtises

Rebecca va mieux. Depuis que ses défenses immunitaires se sont renforcées, le microbe Ernest, son meilleur copain, a disparu. Mais alors qu’elle retourne à l’école, l’affreux « virus-zombie » de la grippe fait des ravages dans la cour de récré. Fièvre, vomissements, fébrilité, les enfants tombent comme des mouches. Heureusement pour Rebecca, Ernest continue de veiller sur elle. Si la grippe lui cherche des noises, elle trouvera à qui parler !

Toujours aussi trognonne, cette gamine pétillante me fait fondre. Elle n’a pourtant pas la vie facile entre sa santé fragile, sa sœur Coralie en pleine crise d’adolescence et la difficile séparation de ses parents. En plus dans ce nouveau volume, son grand-père chéri, pépé bestiole, se retrouve à l’hôpital. Pas mal d’inquiétude et quelques larmes versées mais la bonne humeur et la joie de vivre finissent pas l’emporter. En courtes scénettes, les auteurs dressent avec bonheur le quotidien d’une petite fille attachante en diable.

Je suis totalement fan de cette série depuis ses débuts mais j’ai quand même ressenti un petit coup de moins bien sur ce tome. Moins de poésie et d’humour, un intérêt moindre pour l’histoire et surtout une certaine frustration tant beaucoup de questions restent en suspens : qui est le mystérieux correspondant virtuel de Coralie ? Comment va évoluer la santé de Pépé  bestiole ? Je serai évidemment au rendez-vous du prochain album parce que j’adore Ernest et Rebecca mais j’espère que ce tome de « transition » ne restera qu’une parenthèse un peu moyenne dans un ensemble de grande qualité. En même temps je ne suis pas spécialement inquiet. Avec Guillaume Bianco au scénario, le destin de Rebecca est entre de bonnes mains.


Ernest et Rebecca T5 : L’école des bêtises. Le Lombard, 2013. 46 pages. 10,60 euros. A partir de 7-8 ans.

Mon avis sur les tomes 1 et 2.





jeudi 19 septembre 2013

La révolte des personnages - Glawdys Constant et Kristel Arzur

« Il était une fois dans un lointain royaume, un château où vivaient un roi, une reine et leur fille, la princesse Émeraude… »

Et là, patatras, l’auteur est interrompu par ses décors et ses personnages. C’est d’abord le château qui se plaint parce que, comme d’habitude, on ne lui consacre qu’une ligne. Puis c’est au tour de la princesse de ronchonner. Comme d’habitude, on veut la marier à un prince mais elle préfèrerait de loin s’unir à une star du showbiz. Ensuite Jacques, le meunier qui doit épouser la princesse après avoir été transformé en beau jeune homme par une sorcière, refuse de jouer le jeu pour la bonne et simple raison que sa promise s’appelle Martine et n’a rien d’une princesse.  Bref, tous les personnages se révoltent et le pauvre auteur, magnanime, doit sans cesse revoir sa copie pour pouvoir mener son histoire à bon port.

Gros coup de cœur pour cet inclassable petit texte qui dépoussière l’image du conte traditionnel. La princesse, que l’on veut habiller d’une robe à cerceaux, réclame un tailleur Dior. Elle interrompt le déroulement de l’intrigue pour aller aux toilettes. Jacques reproche au conteur de plagier Cendrillon. Quand nos deux héros dansent au bal pendant des heures, ils se plaignent d’avoir faim, soif, et d’avoir des ampoules aux pieds. En gros la mécanique est simple : l’auteur enfile les poncifs propres au conte comme des perles et ses personnages ne cessent de lui rappeler que le monde a changé et qu’il serait temps de faire preuve de modernité. Les échanges sont savoureux. Soucieux de ménager la susceptibilité de ses protagonistes, l’auteur navigue à vue, s’énerve parfois de leurs demandes mais finit toujours par céder. Jusqu’au dénouement : « Ils vécurent longtemps, heureux, et eurent beaucoup d’enfants… ». Réflexion de la princesse Émeraude : « Beaucoup d’enfants, beaucoup d’enfants, comme vous y aller ! Deux me suffiront ! » Délicieux jusqu’au bout je vous dis !

Alors bien sûr, il faut que le jeune lecteur se lançant dans cette histoire possède les références nécessaires pour saisir les nombreux clins d’œil adressés aux contes classiques et à leur schéma narratif si répétitif. Si tel est le cas ou s’ils sont bien accompagnés par un adulte, une certitude, ils vont se régaler.


La révolte des personnages de Glawdys Constant et Kristel Arzur. Alice, 2013. 58 pages. 11,50 euros. A partir de 8-9 ans.

L'avis de Noukette




mercredi 18 septembre 2013

Saveur coco - Renaud Dilliès

Jiri et Polka sont dans le désert. Un désert où la pluie semble ne jamais s’inviter. Un désert où la chaleur vous écrase du matin au soir. Chez Jiri et Polka, il y a bien une dépression en train de s’installer mais elle n’est pas climatique. En désespoir de cause, les deux amis quittent leur modeste logis et se mettent en quête d’un nuage annonciateur de précipitations. Pas si simple à trouver, surtout lorsque les « brumes vaporeuses d’un désert accablant » ne créent que des mirages et que les poissons volent sous la lune la nuit venue.

On y est. Le nouvel album de Dillies est enfin sorti. Et comme d’habitude c’est excellent.  Prenez deux amis, « un bougre d’âne » et un fumeur de pipe joueur de cithare. Ajoutez une noix de coco, une mystérieuse boite à musique, un escargot, une bouteille vide, un cirque itinérant, des poissons bohêmes et un représentant de la maréchaussée pointilleux.  Secoué le tout et vous obtiendrez un cocktail en tout point délicieux.

Une BD inclassable que l’on pourrait à juste titre qualifier « d’absurde ». Pas facile comme genre l’absurde. Tellement casse-gueule. Ici pourtant le pari est relevé haut la main et tout tient dans les dialogues savoureux et les pérégrinations farfelues de nos héros. Alors bien sûr, la trame de cette Saveur coco tranche quelque peu avec les publications précédentes de Dillies. Mais les habitués y retrouveront ce duo d’amis inséparables que l’on croise dans toutes ses histoires. Ils retrouveront aussi la musique, la douceur, la poésie et la fantaisie qui caractérise l’ensemble de son œuvre. 

Sans compter que son trait, reconnaissable entre mille, reste le même. Chaque planche est une composition à l’inventivité graphique folle. Mais cette propension à casser les codes les plus classiques de la bande dessinée ne relève pas d’un quelconque effet de style, elle est en permanence porteuse de sens. C’est ce qui fait pour moi de Dillies un grand auteur, tout simplement.

Bon voila, comme d’habitude, je suis sous le charme. Rien à faire, je crois que ce monsieur ne me décevra jamais.  Et ce n’est pas pour me déplaire.

Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Moka et Noukette.
Moka, Noukette et Dillies, je peux difficilement trouver meilleure compagnie !

Saveur coco de Renaud Dillies. Dargaud, 2013. 80 pages. 16,45 euros. 





mardi 17 septembre 2013

Les Années reviennent !

Notre petite revue bi-mensuelle  reprend son rythme de croisière après la parenthèse estivale du Guide des voyages.

Et l’on repart sur les chapeaux de roues dans ce 37ème numéro avec, en écrivain de la quinzaine, l’incontournable Erri de Luca et de nombreuses notes de lecture. Au menu Richard Ford, Michèle Lesbre, Laurent Graff, la poétesse et nouvelliste autrichienne Ingebor Bachmann et la reprise de mes chroniques publiées ici même et consacrées à Claire Keegan (« Les trois lumières ») et Michèle Halberstadt (« La petite »).

Les rubriques habituelles sont également présentes : poésie, chanson, BD (avec « L’étranger » de Camus adapté par Ferrandez), Mus’art (une étude de « La femme dans la vague » de Courbet), le portrait militant et l’inénarrable billet du professeur  Hernandez.

Puisque la pérennité de cette revue numérique et gratuite est dorénavant assurée je vous propose si vous le souhaitez de vous l’envoyer automatiquement chaque quinzaine. Il vous suffit pour cela de vous signaler dans les commentaires de ce billet ou en faisant la demande par mail (dunebergealautre@gmail.com). La création d’un fichier des abonnés simplifiera l’envoi des nouveaux numéros et ne vous obligera plus à renouveler  à chaque fois votre demande. Et si par la suite vous voulez vous désabonner un simple petit message suffira. Je remercie au passage Gwenaëlle qui m'a soufflé cette idée...

lundi 16 septembre 2013

Lucia Antonia, funambule - Daniel Morvan

Accepter la perte. Lucia Antonia, funambule, ne peut s’y résoudre. Arthénice est tombée. Sa partenaire, son âme sœur, son double. Depuis la chute fatale, Lucia Antonia a quitté le cirque de son grand-père. « Ma famille m’a bannie […] je me suis bannie moi-même pour ne pas porter malheur au cirque. »

Aujourd’hui pourtant, sur cette presqu’île où elle a échoué, elle accepte à nouveau de déplacer son corps sur un fil. Sur cette presqu’île elle rencontre Eugénie et Astrée, réfugiées fuyant un pays en guerre, mais aussi un artiste peintre et un garçon voilier qui deviendra son ami. Sur cette presqu’île Antonia va peu à peu se reconstruire et accepter la perte.

Poétique et fragmenté, ce texte relève de l’esquisse. Par petites touches successives, Lucia Antonia brosse le portrait de sa douleur la plus intime. Tout en retenu, elle consigne dans de petits carnets la géographie de cette absence qu’elle ne parvient pas à surmonter. Arthénice le corps brisé. Cette partenaire, cette amie, cette jumelle. La mort d’Arthénice dont elle se sent responsable. Rien de larmoyant pour autant, aucun pathos. Les réflexions de Lucia Antonia naviguent entre ciel et terre, dans une sorte de rêverie éthérée.

Évidemment, j’aime cette écriture elliptique, tout en suggestion. Une écriture minuscule pouvant parfois sembler insaisissable et nébuleuse mais qui se révèle au final lumineuse. De la poésie, quoi. Et une forme de catharsis pour cette touchante funambule qui, grâce aux mots, parvient à faire les pas décisifs devant l’amener sur le chemin de la résilience et accepter la perte, enfin : « Il y avait près d’une année que tu étais morte, et c’est seulement ce jour où je me perdis en forêt que je pénétrai dans le territoire de ta mort. Ta voix me priait d’ouvrir jusqu’à elle le chemin de la perte, et je consentis à m’égarer. »

Un très beau texte.

Lucia Antonia, funambule de Daniel Morvan. Zulma, 2013. 130 pages. 16,50 euros.

Une fois de plus, c’est une trouvaille que je dois à mes pérégrinations bloguesques. Les tentatrices se nomment Un autre endroit pour lire et Anne et je les remercie pour cette bien jolie découverte.

Et c’est encore une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Marilyne.



samedi 14 septembre 2013

Les vrais, les durs, les tatoués : le tatouage à Biribi

Biribi, ça me rappelle le roman éponyme de Georges Darien. Le roman le plus antimilitariste que j’ai eu l’occasion de lire, un roman qui m'a convaincu de ne jamais mettre les pieds dans une caserne. Ça me rappelle aussi le formidable reportage d’Albert Londres publié en 1925 sous le titre « Dante n’avait rien vu ». Ça me rappelle ma folle jeunesse, l’époque du service militaire, quand j’écrivais ma lettre au ministre de la défense : « pour des raisons de conscience, je refuse de porter les armes et l’uniforme ». Ça me rappelle les trois jours passé à Cambrai, au centre des armées. En tant que futur objecteur de conscience, chevelu en plus, j’en ai pris plein la gamelle : «  Tu vas voir, on va t’envoyer désherber le maquis pendant 20 mois » (ben oui en tant qu’objecteur on faisait le double des trouffions, c’était la punition). Tu parles, je me suis retrouvé dans une bibliothèque, heureux comme un pape. Le début de ma vocation...

Bref, revenons à ses gros durs de Biribi et leurs tatouages. Biribi n’est pas un lieu à proprement parler. C’est un terme générique désignant l’instrument répressif de l’armée française en Afrique du nord (Tunisie, Maroc, Algérie), en vigueur de 1830 à 1962. Les fameux Bat d’Af (bataillons d’infanterie légère d’Afrique). Au départ des pénitenciers militaires où on mate les fortes têtes. Par la suite on y enverra aussi les engagés ayant subi des condamnations civiles : cambrioleurs, souteneurs, assassins, etc. Des soldats devenus bagnards…

Dans l’enfer de Biribi, où l’on casse des cailloux sous un soleil insupportable, l’armée torture ses propres enfants en toute impunité. Le tatouage est la seule véritable distraction. Une bouffé d’oxygène aussi, servant à la fois de carte d’identité et de moyen d’expression. Les mots gravés sur la peau sont une façon de montrer son état d’esprit. Ainsi, les fatalistes n’hésitent à écrire sur leur corps « Pas de chance », « né sous une mauvaise étoile », « enfant du malheur », « né pour souffrir ». Les révoltés y vont aussi de leur couplet : « vaincu mais non dompté », « arrivé en mouton, sorti en lion », tout comme les antimilitaristes purs et durs : « inquisition militaire », « l’armée fait pleurer les mères ». Les motifs aussi sont riches de sens : papillons, oiseaux, fauves, fleurs et surtout des femmes, beaucoup de femmes.

Le récit de Jérôme Pierrat et Éric Guillon est passionnant. Il permet notamment de découvrir les techniques
rudimentaires utilisées par les tatoueurs et la vie quotidienne dans ces pénitenciers où règnent la violence et l’injustice et où l’homosexualité est partout présente.

Mais Au-delà du texte, le point fort de ce petit livre réside évidemment dans les photos. Non mais regardez-moi ces gueules ! Le naturalisme de Zola en chair et en os, les loulous parisiens mis en scène par Charles-Louis Philippe dans le célèbre Bubu de Montparnasse qui se matérialisent sur la page ! Les portraits de tatoués publiés ici ont été réalisés entre 1900 et 1930 par les services de l’identité judiciaire. Ces clichés des anciens de Biribi ont été pris « à la faveur » d’une arrestation ou d’un séjour en prison.  Des vrais, des durs, pas des tatoués d’aujourd’hui qui s’essaient au symbole maori pour se la jouer « cool » alors qu’ils
n’ont jamais foutu les pieds en Polynésie. Bon je vais m’arrêter là parce que je commence à m’égarer…

Les vrais, les durs, les tatoués : le tatouage à Biribi de Jérôme Pierrat et Éric Guillon. Édition Larivière, 2005. 112 pages. 20,50 euros.

Ce billet signe ma première participation au projet « non-fiction » de Marilyne.

vendredi 13 septembre 2013

Deadline - Laurent-Frédéric Bollée et Christian Rossi

Ça commence par un meurtre. En 1901. Un meurtre commis de sang froid sur un vieillard. Pas d’autres explications avant un bond dans le temps. Des années en arrière. En pleine guerre de sécession. Petit à petit on va remonter le fil de cette pelote et comprendre le pourquoi du comment. Pourquoi ce meurtre, pourquoi cette victime. L’histoire est celle du meurtrier, un gamin enrôlé de force dans l’armée sudiste. Un gamin qui va tomber amoureux d’un prisonnier. Noir. Un gamin qui va découvrir l’horreur de la guerre et garder chevillé au corps le souvenir de ce prisonnier et une rancœur, une haine même. Tenace. Impossible à évacuer… 

Un western sans cowboys et sans indiens mais un western quand même. Tendu, nerveux, crépusculaire. Beaucoup de flash-backs qui demandent au lecteur une certaine attention pour ne pas se perdre en route mais le récit est tricoté au cordeau et chaque élément trouve sa place naturellement.

Après on peut trouver que la barque de Louis Paugham, le personnage principal, est un peu chargée. Orphelin très jeune suite à l’assassinat de ses parents, il voit mourir son père adoptif sous ses yeux à l’adolescence. Homo refoulé qui a le coup de foudre pour un noir alors qu’il vient d’être enrôlé dans l’armée sudiste, il va enchaîner les désillusions et les tragédies… tout ça fait peut-être un peu beaucoup. Mais son terrible destin permet de mettre en lumière cette période complexe de l’après-guerre de sécession aux États-Unis. Sa vie d’errance et de solitude est confrontée au racisme prégnant malgré la victoire nordiste, à un idéalisme qui restait souvent de façade et une homosexualité inacceptable pour la société de l’époque.

Graphiquement c’est beau, très beau. Christian Rossi s’était déjà frotté au western en reprenant la série Jim Cutlass scénarisée par Jean Giraud et surtout avec l’inclassable W.E.S.T qui, elle aussi, se déroule aux USA dans les années 1900. Ici, il alterne entre l’acrylique et l’aquarelle et son travail sur la lumière et les couleurs est magnifique. Sans compter que son découpage très cinématographique sied parfaitement à un récit de ce genre. 

Si je devais souligner un bémol c’est que le héros subit trop les événements et n’est pas assez charismatique. Pas qu’il soit transparent mais il lui manque un petit quelque chose pour endosser l’image d’écorché vif à laquelle il était en droit d’aspirer. Disons qu’il avait tout pour être inoubliable et malheureusement ce n’est pas tout à fait le cas. 

J’ai quand même passé un bon moment avec ce one shot qui sort un peu des sentiers battus. Et je félicite au passage l’éditeur pour ne pas avoir cédé à la tentation d’en faire un diptyque plus intéressant commercialement mais beaucoup moins cohérent d’un point de vue narratif.  Ça devient tellement rare de penser au lecteur avant de penser à la rentabilité…

Une nouvelle lecture commune que j’ai la plaisir de partager avec Mo’. Sa chronique est ici.

Deadline de Laurent-Frédéric Bollée et Christian Rossi. Glénat, 2013. 92 pages. 18,50 euros.



jeudi 12 septembre 2013

Trois petits riens - Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo

C’est l’histoire de trois petits riens qui rencontrent un chien. Un chien gentil comme tout qui leur propose de les emmener en balade autour du monde. En chemin, ils vont croiser Louise, une petite fille désespérée parce qu’elle a perdu son doudou. L’enfant  est inconsolable et les trois petits riens vont se plier en quatre pour lui venir en aide. Évidemment, ils vont retrouver le doudou et faire de Louise la plus heureuse des petites filles. Comme quoi il suffit souvent de trois fois rien pour connaitre le bonheur.

Qu’il fait du bien cet album ! Sa simplicité et le message positif qu’il véhicule sont ses atouts majeurs. L’histoire est si universelle et facile à comprendre qu’elle emportera forcément l’adhésion des petits bouts. Graphiquement Kris Di Giacomo va à l’essentiel sans s’interdire quelques trouvailles graphiques savoureuses. Et puis l’écriture de Michaël Escoffier est musicale à souhait et son vocabulaire, parfois soutenu, sonne juste : « le doudou , tel une enclume, a chu dans la cheminée. » J’adore !

Allez, un dernier petit extrait pour la route : « La vie est faite de petits riens, de tout petits riens de riens du tout, invisibles au yeux de certains, mais qui comptent pour nous, plus que tout. »

Un grand merci à Leiloona dont le billet enthousiaste m’a donné envie de découvrir cet album. Je ne regrette pas une seconde de m’être laissé tenter. Et un autre bel avis, celui d'Un autre endroit pour lire


Trois petits riens de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo. Balivernes, 2013. 32 pages. 12 euros. A partir de 3-4 ans.



mercredi 11 septembre 2013

Nous ne serons pas des héros - Frédérik Salsedo et Olivier Jouvray

Trentenaire au chômage, Mickaël vit au jour le jour, sans aucune perspective d’avenir. Quand son père infirme lui propose de l’accompagner dans un voyage autour du monde, le jeune homme accepte sans enthousiasme. Il faut dire que Charles, son paternel, en plus d’être en petite forme et de demander des soins constants est aigri, méchant et grande gueule. De La Réunion au Vietnam en passant par l’Inde, New York, le Maroc et la Finlande, Mickaël et Charles vont vivre une aventure humaine pleine de turbulences mais qui au final les rapprochera de manière inattendue.

L’album repose sur un choc de générations doublé d’une difficile relation père-fils. Entre un père souhaitant retourner sur les lieux de sa jeunesse bohème et un fils glandouilleur, paumé et inculte, la cohabitation est plus que délicate. Charles ne comprends pas le manque de curiosité intellectuelle de son rejeton,  il lui reproche son apathie.  Mickaël quant à lui ne supporte pas la mauvaise humeur et les excès permanents de son géniteur. Finalement chacun juge l’autre durement dans un climat d’incompréhension totale qui va quelque peu à peu s’atténuer au fil du voyage. Tout cela se termine sur une note pleine d’émotion, certes attendue mais fort bien amenée. Seul regret, quelques passages bavards et des propos moralisateurs sur les méfaits de la société de consommation pas forcément indispensables.

Le dessin réaliste laisse parfois place à quelques cases « cartoonesques » qui ne sont pas sans rappeler des effets graphiques propres au manga. Pour chaque pays visité une illustration pleine page offre une respiration bienvenue qui casse le coté trépidant d’un voyage effectué au pas de course.

Une jolie réflexion sur la filiation et le sens de l’existence pour un album à la fois intimiste en non dénué d’une certaine profondeur. En gros et pour faire simple : j’ai aimé.

Une BD offerte par Cristie que je remercie au passage pour cette gentille attention.

Nous ne serons pas des héros de Frédérik Salsedo et Olivier Jouvray. Le Lombard, 2010. 84 pages. 16,45 euros.

Un petit extrait en passant : "  Je crois en rien et je m’interroge sur tout. Je me poserai la question de l’existence de Dieu quand je serai mort, avant ça, je risque pas trop d’avoir une réponse sensée, alors je m’intéresse à autre chose. "

L'avis de Cristie






mardi 10 septembre 2013

Mon comptinier - Stéphane Bataillon et Éric Gasté

Allez, aujourd’hui on révise ses classiques. Trouvez-moi la dernière phrase des comptines ci-dessous. Et de mémoire hein, pas la peine d’aller chercher dans G***** ou chez son ami wiki.

Une araignée sur le plancher
Une araignée sur le plancher 
Se tricotait des bottes.
Dans un flacon, un limaçon
Enfilait sa culotte. J'ai vu dans le ciel
Une mouche à miel
Pincer sa guitare.
Les rats tout confus
Sonnaient l'angélus
...

C’est demain dimanche
C'est demain dimanche
La fête à ma tante
Qui balaie sa chambre
Avec sa robe blanche
Elle trouve une orange
L'épluche et la mange


Scions, scions, scions du bois
Scions, scions, scions du bois
Pour la mère, pour la mère,
Scions, scions, scions du bois,
Pour la mère Nicolas,
Qu'a cassé ses sabots,


Si vous n’êtes pas au point, j’ai le recueil parfait pour vous remettre à niveau. Ce comptinier contient 170 comptines et un cd-audio regroupant les 37 plus célèbres. Ça m’a fait du bien de replonger dans ces indémodables petits moments de poésie. Et puis la comptine est un outil important pour l’éveil au langage, aux sons et aux sens. Rien de tel qu’une comptine pour jouer avec les mots ou aborder pour la toute première fois la question de la numération. Elles peuvent aussi grandement participer à la découverte du corps (exemple ci-dessous avec « Voici ma main »). Bref, la comptine c’est une forme d’apprentissage par le plaisir alors pourquoi  s’en priver.

Voici ma main !
Elle a cinq doigts.
En voici deux, en voici trois.
Le premier, ce gros bonhomme,
C'est le pouce qu'il se nomme.
L'index, lui, montre le chemin.
C'est le second doigt de la main.
Entre l'index et l'annulaire,
Le majeur se dresse en grand frère.
L'annulaire porte l'anneau,
Avec sa bague, il fait le beau.
Le minuscule auriculaire,
Suit partout, comme un petit frère.

Le recueil s’organise en neuf grandes parties, « de la tête aux pieds » et « du réveil au coucher ». Pour ce qui est du CD, j’ai testé et le résultat est concluant. Prenez un bébé de sept mois crapahutant tel un commando marine sur le carrelage du salon. Lancez le CD et vous le verrez s’arrêter instantanément et relever la tête dès les premières notes pour chercher d’où vient cette étrange mélodie aux paroles si rythmées. Hypnotisé !

Un ouvrage complet et indispensable donc. Le seul risque c’est de partir au travail avec en tête l’air de « Pomme de reinette » et de ne pas pouvoir s’en débarrasser de toute la journée. A la longue je reconnais que c’est un peu agaçant.

Mon comptinier de Stéphane Bataillon et Éric Gasté. Tourbillon, 2013. 174 pages + 1 CD-audio. 15,95 euros.





lundi 9 septembre 2013

Les évaporés - Thomas B. Reverdy

Kaze a choisi de disparaître après avoir appris son licenciement. Il a laissé une lettre à sa femme avant de « s’évaporer », comme des milliers d’autres le font chaque année au Japon, quittant tout sans donner d’explication. Apprenant la nouvelle, Yukiko, la fille de Kaze, rentre dare-dare des États-Unis où elle vit depuis quinze ans. Dans ses bagages, Richard B., poète et détective privé, américain pur jus qui a été pendant quelques temps son amant. C’est lui qui va mener l’enquête et tenter de retrouver Kaze dans un Japon encore sous le choc après la tragédie de Fukushima.

Le lecteur suit en parallèle le parcours de "l’évaporé", sa rencontre avec le jeune Akainu qui a fui seul le nord du pays après la catastrophe nucléaire et les recherches menées par Richard B. et Yukiko. Mais l’aspect « policier » passe rapidement au second plan. En courts chapitres, Thomas B. Revedry insuffle à son récit un rythme syncopé, alternant les scènes quasi contemplatives et les brusques accélérations de l’intrigue. Le texte est traversé par quelques fulgurances poétiques au lyrisme contenu et à la force d’évocation éblouissante. La description du Japon contemporain et du traumatisme post-Fukushima est très réaliste. Les conséquences sociales de la tragédie sont notamment expliquées, comme les tractations financières menées par des vautours qui profitent de catastrophes de ce genre pour engranger les milliards sur le dos des sinistrés. Une dimension sociale qui donne davantage d’ampleur aux trajectoires des différents protagonistes.

Les évaporés relève à la fois de la quête et de la fuite. Quête d’identité pour Yukiko, du sens de l’existence pour Richard B., fuite vers une possible reconstruction pour Kaze et Aikanu. C’est surtout un texte somptueux, puissant, équilibré, parfaitement articulé. Un roman d’une grande profondeur où un auteur à l’évidence brillant a su maîtriser sa plume pour ne pas tomber dans une démonstration de style se cantonnant au purement esthétique. Une réussite totale.

Une nouvelle lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Marilyne !

Les évaporés de Thomas B. Reverdy. Flammarion, 2013. 300 pages. 19 euros. 



dimanche 8 septembre 2013

Une année dans la nature - Nicole de Cock

Un magnifique album qui offre au petit lecteur la possibilité de découvrir la nature au fil des mois en suivant quelques animaux des bois (martinet, blaireau, hibou, écureuil). Oubliez l’aspect purement documentaire, l’accent est ici mis, pour chaque saison, sur de simples mots particulièrement évocateurs. Exemples avec le printemps  (début, fleurs, floraison, parfums, gazouillis, réveil), l’été (moisson, provision, rouge, sec, odeur, feu) et l’hiver (sombre, glacial, bruit, neige, blanc, silence).

L’album s’organise en doubles pages avec d’un coté le texte et de l’autre une illustration en noir et blanc. On trouve une phrase complète qui souvent serpente entre les mots isolés (« Le hérisson sait que l’hiver arrive et cherche un abri pour se protéger du froid et de la pluie. »).  L’ensemble est visuellement magnifique et dégage un charme incontestable. Les illustrations à l’encre sont autant de tableaux dont l’intensité du noir et le contraste avec le blanc donnent une impressionnante sensation de profondeur.

Voila donc un ouvrage poétique à souhait à la force d’évocation remarquable. A mettre sans hésitation entre les mains des petits rêveurs sensibles au pouvoir des mots.

Une année dans la nature de Nicole de Cock. Circonflexe, 2013. 40 pages. 13 euros. a partir de 4-5 ans.





vendredi 6 septembre 2013

Guide du loser amoureux - Junot Diaz

« Ta copine découvre que tu la trompes. (Bon en fait c’est ta fiancée, mais après tout, bientôt ça n’aura vraiment plus d’importance.) Elle aurait pu te surprendre avec une sucia, elle aurait pu te surprendre avec deux, mais comme tu n’es qu’un sale fils de cuero qui n’a jamais vidé la corbeille de sa messagerie électronique, elle t’a surpris avec cinquante ! Certes, étalées sur une période de six ans, mais quand même. Putain, cinquante nanas ? Et merde. […] Tu ne recules devant rien pour la garder. Tu lui écris  des lettres. Tu la conduis au boulot. Tu cites Neruda. Tu rédiges un mail collectif qui répudie toutes tes sucias. Tu bloques leur adresse mail. Tu changes de numéro. Tu arrêtes de boire. Tu arrêtes de fumer. Tu déclares être un accro au sexe et commence à assister à des réunions. Tu rejettes la responsabilité sur ton père. Tu rejettes la responsabilité sur ta mère. Tu rejettes la responsabilité sur le patriarcat. Tu rejettes la responsabilité sur Saint-Domingue. Tu trouves un psy. Tu fermes ton compte facebook. Tu lui donnes les mots de passe de toutes tes messageries électroniques. Tu commences à prendre des cours de salsa comme tu l’as toujours promis pour que vous puissiez danser ensemble.  […] Tu essaies tout, mais un jour elle se redressera simplement dans le lit et dira : C’est fini. »

J’aime cette écriture parce malgré la brièveté de chaque phrase elle sonne comme un flot ininterrompu. J’aime cette écriture parce qu’elle est vivante, pleine d’énergie. J’aime cette écriture parce que sa liberté et sa souplesse m'électrisent. Évidemment ce recueil de nouvelles n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il pourrait déplaire. Fortement. Il n’y a pourtant rien de réellement abrasif au fil de ces huit textes mettant en scène les membres de la communauté Dominicaine installée dans les environs de New York. C’est juste que le personnage de Yunior, qui sert de trait d’union entre chaque histoire, est un beau salopard. Le mâle latin dans toute sa splendeur. Macho, queutard invétéré et sans scrupules. Yunor pense pourtant qu’il n’est pas tout à fait comme ses congénères. Il cherche l’amour, le vrai, le pur. Un coté fleur bleue qu’il oublie rapidement quand une nouvelle partie de jambes en l’air se présente. 

Avec lui on découvre l’arrivée de sa famille sur le sol américain, le départ du père avec une fille bien plus jeune que sa mère, la vie de débauche de Rafa, le frère aîné trop tôt emporté par un cancer. Et au milieu de ce maelstrom Yunior tentant de se construire comme il peut. Il ne va pas vraiment mal tourner, il ne finira pas dealer de crack au coin de la rue. Il poursuivra ses études jusqu’à l’université et deviendra prof.  Mais au niveau sentimental, c’est le naufrage. Tromper une petite amie qui refuse de le laisser glisser une main dans sa culotte avec une prof bien plus âgée que lui n’a rien d’infamant. Voir sa chère Magda le traiter d’enfoiré parce qu’il a couché « avec une fille qui se coiffait façon doigts dans la prise, comme dans les années quatre-vingt »,  il a du mal à comprendre. Lui ne se considère pas comme un sale type. Juste un mec « faible et plein de défauts, mais avec un bon fond. » Bien sûr, bien sûr…

La langue de Junot Diaz est fleurie, vivifiante. Un mélange d’argot, de mots espagnols, de néologismes truculents et d’images qui vous sautent à la gorge. Surtout lorsqu’il parle des femmes et de leur diversité : guyanaises, asiates, latina, métis à la peau couleur de miel, « blanquitas un peu péquenaudes » qui ont « un faible pour les négros » et  « baisent avec la discrétion d’un train de marchandise. » Yunor les aiment toutes, certaines plus que d’autres, mais il se révèle au final incapable de les garder, incapable de leur être fidèle. Le triptyque coucheur-trompeur-menteur lui va comme un gant. Yunor, c’est un gars qui enchaîne les déboires et que l’on n’a pas du tout envie de plaindre. C’est drôle, corrosif et moderne. Bon j’ai adoré mais je ne vous conseille pas de vous ruer sur ce recueil inclassable qui m’a, à bien des égards, rappelé le « Coup de sang » d’Enrique Serna. C’est à vous de voir. Débrouillez-vous, quoi…


Guide du loser amoureux de Junot Diaz. Plon, 2013. 198 pages. 19 euros.





jeudi 5 septembre 2013

40 jours d’automne - Philippe Milbergue

Lulia et son père Stelian sont arrivés en France depuis peu. Pour la petite roumaine l’apprentissage du français se passe parfaitement bien, notamment grâce à l’école, mais son papa a beaucoup plus de mal. Souvent seul dans leur appartement, il peine à tisser des relations avec l’extérieur. Heureusement, la maîtresse de Lulia organise des ateliers cuisine avec ses élèves et elle y convie les parents qui souhaitent y participer. Ayant été cuisinier dans son pays, Stelian s’y rend sans conviction. L’ambiance conviviale qui anime ce rendez-vous hebdomadaire le ravit. En faisant partager aux autres sa passion des bons petits plats et les spécialités de son pays, il va comprendre que la gentillesse et le partage ne sont pas de vains mots.

Seconde découverte pour moi des éditions Le muscadier (après Promesses) et seconde belle surprise. Un texte simple, linéaire et aux courts chapitres qui se lit d’une traite. Un roman surtout très positif parlant d’intégration et qui défend des valeurs humaines trop souvent oubliées de nos jours comme l’échange et l’entraide. Au passage, je sais maintenant ce qu’est une « accorderie ». Et puis pour ne rien gâcher on apprend quelques recettes alléchantes directement venues des Carpates. Une réussite donc, même si la couverture aurait mérité d’être plus chatoyante.

40 jours d’automne de Philippe Milbergue. Le muscadier 2013. 95 pages. 7,90 €. A partir de 9 ans.

Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Stephie. Courez-vite voir son avis.

mercredi 4 septembre 2013

Ouessantines - Patrick Weber et Nicoby

Quand elle débarque à Ouessant pour ouvrir sa maison d’hôtes, Soizic n’est à l’évidence pas la bienvenue. Cette continentale désirant changer de vie s’est lancée dans un pari un peu fou auquel elle croit dur comme fer. Mais l’accueil glacial des iliens refroidit ses ardeurs. Ce sont surtout les vieilles commères du coin qui vont lui en faire voir de toutes les couleurs. Parmi elles, seule Marie lui tend la main et fait preuve de bienveillance. Mais quand cette dernière est retrouvée pendue, c’est la consternation. En plus, selon son testament, elle lègue tous les objets de sa maison à « la nouvelle venue sur Ouessant. » Pas la meilleure façon pour Soizic de faire remonter sa cote de popularité…  

Ah, les embruns et l’odeur du goémon, rien de plus vivifiant à l’heure de la rentrée. Un album dépaysant qui vaut davantage pour l’ambiance qu’il distille que pour son intrigue finalement assez secondaire. D’ailleurs cette dernière sert avant tout de prétexte pour dresser le portrait de ces femmes d’Ouessant qui sont l’âme de l’île. Et puis le personnage de Soizic est aussi particulièrement bien campé. Une jeune fille fière, opiniâtre et indomptable, capable d’analyser la situation avec lucidité et avec ce petit soupçon d’ironie lui permettant de prendre les choses à la légère. Après il n’est pas certain que les ouessantins apprécient la façon dont les auteurs les présentent. De même pour le couple bobo qui arrive au gîte et passe son temps sur internet plutôt que dehors, il y a là quelque chose d’assez caricatural.

Sinon le récit est simple, empreint d’une certaine lenteur qui rend bien compte de la façon dont le temps s’écoule sur ce caillou du bout du monde. Le dessin est quant à lui aussi rugueux que le caractère des insulaires et si l‘on peut parfois regretter la pauvreté des décors l’ensemble reste graphiquement très cohérent.

Pas un album inoubliable mais une vraie bouffée d’air frais. Et le petit cahier final intitulé « Balade à Ouessant » et regroupant quelques photos accompagnés d’informations historiques sur l’île est des plus instructifs.

Pour conclure, une petite citation que j’aime beaucoup : « J’aime bien les îles. Il n’y a pas moyen de fuir. Quand on est face à un problème, on n’a pas le choix. Il faut le résoudre ou sauter dans l’océan. »

Ouessantines de Patrick Weber et Nicoby. Vents d’Ouest, 2013. 126 pages. 18,25 euros.


Un album voyageur de Natiora que je remercie pour cette belle découverte.

Les avis de Natiora, Oliv et Valérie.