jeudi 30 janvier 2014

La fille surexposée - Valentine Goby

 « La fille est nue. De profil, côté droit. Les seins pèsent. Le bras droit replié masque les tétons. Les doigts tiennent une cigarette à peine allumée dont la fumée gris clair se dissout dans le gris foncé de l’arrière plan. Le ventre bombé répond courbe pour courbe à la cambrure, noir des reins creusés, blanc tranchant de l’abdomen. Le cadre coupe le corps au ras du pubis. Le visage incliné est bordé d’ombre, la peau est mate, c’est la vraie peau de la fille. Bouche charnue, nez épaté, yeux baissés. Visage statuaire, sans regard, qui fixe le sol. »

Une photo. Une carte postale coloniale représentant une femme-objet costumée selon les standards aguicheurs du début du 20ème siècle.  La photo date de 1924. En 2011, Isabelle découvre cette carte postale dans les affaires de son grand-père. Il l’a envoyée à son ami Alexandre en 1954. En 2011 toujours, l’artiste Miloudi Nouiga balafre cette même photo de peinture, dans un geste venu non du bras mais de l’estomac, chaque projection de couleur trempant « dans la bile du dedans. » Un geste provoquant, plein de révolte. On suit le parcours de cette carte à travers ceux qui, à moment ou l’autre, vont l’avoir en main. Miloudi, Isabelle, son grand-père Maurice, soldat français fréquentant dans les années 50 le Bousbir, ce quartier clos de Casablanca entièrement réservé à la prostitution mais aussi celui qui a pris le cliché en 1924 ou encore la prostitué qui a eu Maurice pour client. Une carte postale comme un symbole, tant du colonialisme d’hier et de son érotisme exotique que du changement profond connu par le Maroc depuis son indépendance.

Soyons franc, je n’ai pas été autant secoué par ce texte que par Kinderzimmer, mais en même temps, comment aurait-il pu en être autrement ? J’ai par contre retrouvé avec le même plaisir la « patte » de Valentine Goby. Une écriture sensuelle, précise, ultra descriptive, où le corps occupe une place fondamentale. Après tout je n’y peux rien si la petite musique de cette auteure me parle et me touche autant.

Dans une mini postface, elle explique sa réflexion autour des « multiples mensonges de l’image. » La photo saccagée par le peintre que l’on voit en couverture du livre, elle l’a croisée dans une galerie de Rabat. « Qu’est-ce qu’on voit vraiment ? De quoi, de qui est-ce qu’on parle ? Je dessine, restitue, invente le hors-champ, le hors-temps de l’image, du moment : cela fait des romans. » Position de l’écrivain par rapport à l’artiste dont elle cherche à comprendre la démarche. « Je suis la fille qui se trompe, […] voit dans le tableau un geste de censure où il a y en fait un appel, une terreur de l’oubli. Je suis la fille qui rencontre le peintre, comprend qu’elle s’est trompée d’interprétation, et cherche à rendre compte de son erreur, du véritable geste du peintre, des multiples mensonges de l’image depuis sa construction il y a presque cent ans, et des vérités qu’elle révèle, rappelle, fixe définitivement. »

Au final cela fait un roman. Un excellent roman.

La fille surexposée de Valentine Goby. Alma, 2014. 128 pages. 17 euros.


Une lecture commune que j’ai une fois de plus le plaisir de partager avec Leiloona et Noukette.



Un billet qui signe ma seconde participation au challenge de Valérie



mercredi 29 janvier 2014

La guerre des lulus, 1915 : Hans - Régis Hautière et Hardoc

Rappelez-vous des Lulus. Lucas, Lucien, Ludwig et Luigi. Quatre orphelins picards abandonnés au moment de l’évacuation de leur village à l’automne 1914. Quatre gamins obligés de se débrouiller seuls dans la forêt où ils ont construit une cabane. Rapidement rejoints par un cinquième élément, Luce, les enfants tombent nez à nez avec Hans, un soldat allemand mal en point.

Dans ce second volume, on les retrouve au début de l’année 1915, au moment où ils découvrent que Hans n’est pas forcément un ennemi. Cet homme est un déserteur fuyant l’horreur des combats et son seul objectif est de retrouver sa femme enceinte. Avec ce nouvel allié les Lulus vont affronter dans la bonne humeur le printemps et l’été qui s’annoncent. Mais l’horreur de la guerre n’est jamais bien loin et les enfants vont l’apprendre à leurs dépens.

Quel bonheur de retrouver ces personnages si attachants. Il y a dans cet album une forme de fraternité et d’humanisme qui fait un bien fou. Pour autant point d’angélisme, ce serait mal connaître Régis Hautière. Si la partie se déroulant au printemps allie légèreté et tendresse, la fin de l’été sera tragique. Parce qu’au fond, tout cela n’est pas un jeu et les dernières planches de ce second tome laissent à penser que les Lulus ne sont pas au bout de leur peine.

Graphiquement, j’ai l’impression qu’Hardoc a beaucoup progressé. Les nombreuses scènes se déroulant en forêt sont magnifiques et le travail sur la lumière est somptueux. Et le fan du noir et blanc que je suis dois bien avouer que la mise en couleur est de toute beauté.

Un deuxième volume encore supérieur au premier. La profondeur du propos, la façon dont l’histoire progresse dans une succession de scènes enjouées et d’épisodes douloureux rendent l’ensemble absolument irrésistible. Pas besoin d'en dire davantage, la Guerre des Lulus est une très grande série tout public, rare et précieuse.  

La guerre des lulus, 1915 : Hans de Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 2014. 64 pages. 13,50 euros.

Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec mes chères complices Moka et Noukette, elles aussi grandes fans des Lulus.

L'avis de Sandrine




Ce billet signe par ailleurs ma première participation au challenge « Une année en 14 » de Stephie.








lundi 27 janvier 2014

Une faim de loup : lecture du Petit Chaperon rouge - Anne-Marie Garat

Incroyable cette lecture du Petit Chaperon rouge par Anne-Marie-Garat. Incroyable parce que son explication de texte analyse le conte dans les moindres détails, même les plus inattendus. Déjà, précisons qu’elle ne s’intéresse qu’à la version de Perrault datant de 1697, pas à la guimauve des frères Grimm où le Chaperon s’en sort à la fin sans dommages, ni à toutes les variantes qui ont pullulé au cours des siècles.

Chez Perrault on est face à un texte adulte à l’érotique barbare, pas une bluette pour enfants. Pour autant ce conte est le seul de son recueil à avoir une fin aussi cruelle, aussi définitive. Il possède également une sobriété réaliste qui détonne : pas de magie, de fée, d’ogre ou de sorcière.

Anne-Marie Garat passe en revue toutes les composantes de ce récit court à l’unité de temps et d’espace remarquable. Le rôle de la mère, celui de la galette (important !) mais aussi celui du décor où la tragédie se joue, l’effrayante forêt des contes, celle où se déchaîne le Mal, où s’expriment la cruauté et le chaos de la nature.

Je ne vais pas revenir sur chaque chapitre pour éviter de tomber dans la paraphrase mais sachez que l’auteur passe Le Petit Chaperon rouge au tamis de l’histoire littéraire, de l’étymologie, de la stylistique et bien sûr de la psychanalyse. La question de la pédophilie est un élément central auquel vient se rajouter un soupçon de gérontophilie (le loup abuserait sexuellement de la grand-mère avant de se jeter sur elle et de la dévorer).

Mais en fait, ce que j’ai le plus apprécié, c’est la réflexion autour de la qualité littéraire du texte. Perrault est tout simplement parvenu à lui donner une musicalité exemplaire. « Il chante et chantonne, enchante de sa rythmique empruntée aux comptines et formulettes, les diminutifs variés multipliant le jeu de volubilité, l’alternance des voix et du récitatif répétant en leitmotiv toutes les tournures et les clés du langage. Il est un rite de passage, en son texte réglé comme portée musicale, à la note près, à la virgule près. »

J’ai aimé aussi apprendre comment le bourgeois Perrault, qui ne s’intéressait pas une seconde aux petites gens, à pu recueillir ces « textes de riens, venus d’une humanité sans valeur ». N’ayant pas accès à la source paysanne des contes,  il les recueille par l’intermédiaire de la nourrice de son fils Pierre, qui a lui-même consigné dans un cahier les histoires racontés par cette femme au coin du feu. Alors qui de Pierre ou de son père est le réel auteur ? A l’évidence, c’est la réécriture de Charles qui a magnifié la matière brute du départ : « Il ne s’agit donc pas d’un divertissement subalterne et sénile, ni d’une activité excentrique. Avec un immense esprit de sérieux et un sens aigu de la modernité, Charles Perrault entreprend, à la suite de Pierre, d’écrire l’oral, d’en fixer la variable et insaisissable matière en une forme rigoureuse, qui, tout en gardant son caractère originel, obéit aux exigences et à l’esthétique classique de son temps, et lui donne dignité littéraire, jusque dans son choix de la prose, pour la majorité de ses contes. »

Un ouvrage à la fois érudit et simple d’accès. Voila une explication de texte d’une imparable limpidité qui mérite bien un 20/20.

Une faim de loup : lecture du Petit Chaperon rouge d’Anne-Marie Garat. Babel, 2008. 232 pages. 7,70 euros.

Une lecture commune que j’ai l’immense plaisir de partager avec Marilyne (il y avait longtemps que nous n’avions pas débuté une semaine ensemble, comme tu dis, et ça me manquait !). Et un grand merci à Canel pour le prêt !

samedi 25 janvier 2014

Goodbye Bukowski - Flavio Montelli

Bukowski est mon écrivain préféré celui qui a fait de moi un lecteur, rien de moins. On « fête » en 2014 les 20 ans de sa mort et pas mal d’ouvrages lui seront consacrés. Des rééditions de ses textes, un recueil d’inédits que je suis en train de dévorer, quelques biographies que j’ai déjà lues et donc cette BD réalisée par un jeune dessinateur italien né en 1984.

On y découvre Bukowski à 50 ans, au moment où il tente de percer en littérature. Poète reconnu pour ses lectures publiques mouvementées, père d’une fillette de six ans, il s’abîme chaque jour un peu plus dans l’alcool et la solitude. Sa courte liaison avec Diana met fin à plusieurs années sans femme. Entre deux frasques éthyliques, il parvient à être un papa plein de tendresse. Puis on revient sur sa jeunesse, le père violent qui le fout à la porte à 18 ans, les petits boulots qu’il enchaîne à travers l’Amérique, de chambres minables en chambres minables, ses premières tentatives d’écriture qui se soldent par des refus de tous les éditeurs auxquels il soumet ses textes. Il échappe à la mobilisation en 1945, réformé pour instabilité mentale. Puis ce sont ses années de travail abrutissant à La Poste. Montelli raconte aussi la fameuse anecdote où il se retrouve à l’hôpital pour un terrible ulcère dont il réchappe miraculeusement. Le médecin lui dit que s’il boit un verre de plus, il y laissera sa peau. Buk l’écoute religieusement et en sortant de l’hosto il rentre dans le premier troquet et s’en jette un derrière la cravate. 

L'ouvrage se termine sur deux rencontres qui vont changer sa vie. D’abord un éditeur qui lui demande d’écrire un roman et lui propose de le rémunérer avant même la publication, ce qui lui permet de quitter son boulot. Il rédige alors « Le postier » en 21 jours. Ce sera le véritable début de sa carrière. Ensuite il rencontre Linda, avec laquelle il se mariera en 1985. Une femme extraordinaire qui veillera sur lui et l’accompagnera jusqu’à son dernier souffle.

Un album sympa mais sans plus. C’est assez décousu, on passe d’un événement à l’autre, d’une période à l’autre sans véritable lien. Le portrait est touchant sans tomber dans l’idolâtrie, ce que je craignais le plus. Maintenant je me demande à qui s’adresse cette BD. Les fans connaissant sa vie par cœur (c'est-à-dire moi) n’y apprendront rien de nouveau. Les autres risquent d’être un  peu perdus. Surtout, le plus gros problème selon moi c’est que l’on ressort de cette lecture sans avoir compris à quel point cet écrivain est gigantesque. Je ne sais pas, ça manque de citations, de quelques extraits, d’indices permettant à un néophyte de déceler la nature si particulière et incroyablement moderne de son œuvre. Du coup, « frustration » est le mot que je garderais en refermant ce livre.


Goodbye Bukowski de Flavio Montelli. Casterman, 2014. 156 pages. 15 euros.



jeudi 23 janvier 2014

Feu pour feu de Carole Zalberg

C’est la lettre d’un père à sa fille emprisonnée. Un père qui a quitté son pays d’origine alors qu’elle n’était qu’un bébé, le jour où tous les habitants de leur village ont été massacrés. Ensemble ils ont traversé des déserts et des océans avant d’échouer dans les rues et les parcs de villes sans nom. Ils ont erré, de centre de rétention en foyer de travailleurs, jusqu’à l’obtention du permis de séjour, ce Graal qui, enfin, aurait dû leur permettre de se réinventer une vie, même au cœur d’une cité délabrée. Mais le bébé, devenu une jeune fille hargneuse et révoltée, a commis l’irréparable…

Ce petit texte renforce ma conviction qu’il n’y a rien de tel que les écrits courts pour voir ce qu’un auteur a dans le ventre. Bon, en même temps je déteste les pavés, c’est pas un scoop alors je ne suis sans doute pas objectif mais quand même. Dans l’écriture minuscule l’écrivain se met à nu. Pas possible de se cacher ou de tricher, tout est dit en si peu de mots. C’est risqué, très casse-gueule même. Mais c’est un révélateur indiscutable. Et pour le coup ici, c’est parfait. Rien de trop, pas un poil de gras (petit clin d’œil en passant à Anne qui aime cette expression), on est tout de suite sur l’os. Évidemment je suis fan. Et puis quelle langue ! Le récit du père vous emporte, les interventions de sa fille vous laissent groggy, c’est magnifiquement construit.

Pour cette nouvelle lecture commune, Noukette m’a envoyé un petit message il y a quelques jours alors qu’elle venait de terminer le livre et que de mon coté je ne l’avais pas encore ouvert. En gros elle me disait « Ai fini Zalberg, outch ! ». Je crois que c’est ça, « outch ! ». Parce que cette histoire on la prend de plein fouet. L’histoire d’un homme qui fuit son pays en guerre avec son enfant sous le bras. Son voyage n’a rien d’une épopée au long cours. Rien non plus de glorieux, pas la peine d'en faire un roman fleuve, c'est juste une question de survie. On sent la tendresse, l’amour, le lien indestructible qui unit ces deux exilés. Mais avec les années le fossé se creuse entre le père et sa fille et l’inéluctable se produit : « J’ai accepté que le monde se glisse entre toi et moi et regarde, mon Adama, regarde où le monde t’a conduite ! Regarde où il t’a jetée ! ». Les mots disent la fragilité de l’homme, son incompréhension aussi. Naïvement, il a eu la faiblesse de croire que le plus dur était derrière eux : «  Je ne me pardonne pas d’avoir cru que toi et moi, parce que nous en avions eu notre content, de drame, nous en avions fini. » Mais son bébé est devenu une ado de 15 ans emportée par le tourbillon de la cité et pour ce père, le besoin de consolation est aujourd'hui impossible à rassasier (une expression que j'emprunte à l'écrivain suédois Stig Dagerman).

C’est beau, c’est fort, c’est intense. Une tragédie. Outch !

Allez, un dernier petit extrait, j'aurais pu en citer tellement d'autres : "Je ne pourrai remonter le cours de notre vie jusqu'au lit de ton crime car il est le dernier domino à tomber et j'ignore ce qui, de mon silence, de nos épreuves, de ton désœuvrement ou de tout autre chose encore a été le premier vacillement. Et quelle différence cela aurait-il fait si je t'avais raconté d'où nous venions ?"

Feu pour feu de Carole Zalberg. Actes Sud, 2014. 72 pages. 11,50 euros.

Une lecture commune percutante que j'ai le plaisir de partager avec Leiloona et Noukette.

Les avis enthousiastes de BrizeClara, Jostein et Un endroit pour lire




mercredi 22 janvier 2014

Les carnets de Cerise T2 : Le livre d’Hector - Chamblain et Neyret

Cerise l’apprentie détective, après avoir résolu le mystère du zoo pétrifié, se lance dans une nouvelle enquête. Pourquoi la vieille madame Ronsin se rend-elle toutes les semaines à la bibliothèque depuis des années pour emprunter toujours le même livre ? Un ouvrage sur la seconde guerre mondiale rédigé par un certain Hector Bertelon. Aidée de son amie romancière Annabelle Desjardin, Cerise s’investit tellement dans cette nouvelle affaire qu’elle va finir par se mettre à dos ses meilleures copines Line et Erica. Sans compter que pour parvenir à ses fins, elle va devoir mentir à sa mère…

Bon, soyons honnête, autant j’avais été séduit par le premier volume, autant cette seconde aventure m’a laissé sur ma faim. Il se dégageait du zoo pétrifié une forme de poésie rafraîchissante alors qu’ici l’histoire est attendue et manque singulièrement de peps. C’est peut-être une déformation professionnelle mais je n’ai pas non plus apprécié la mise en scène de la bibliothèque où les prêts se font encore sur des fiches, où la bibliothécaire n’est certes pas une vieille fille mais se voit affubler d’un chignon et d’une garde robe tristounette et où le mode de classement des documents m’est apparu des plus obscurs. Ce ne sont que des détails mais quand même…

Après, graphiquement, c’est toujours aussi agréable. Couleurs douces et chaleureuses, personnages aux mimiques craquantes, décors travaillés, alternance réussie entre les passages BD et le journal intime écrit de la main de Cerise, bref c’est un sans faute. Non, vraiment, c’est uniquement au niveau du scénario que je n’ai pas trouvé mon compte.

Je ressors certes de cet album assez déçu mais je ne compte pas pour autant abandonner Cerise et ses amies. Cette série girly à souhait possède trop de potentiel pour que je l’abandonne sans lui donner une nouvelle chance. Et puis j’ai une vraie fan à la maison donc quoi qu’il arrive, le troisième tome arrivera forcément sur nos étagères.

Les carnets de Cerise T2 : Le livre d’Hector de Chamblain et Neyret. Soleil, 2013. 80 pages. 15,95 euros.

Une lecture commune que j'ai une fois encore le plaisir de partager avec Noukette.

L'avis de Sophie/Herisson





mardi 21 janvier 2014

Tag : Série théâtrale rock en 3 épisodes - Karin Serres

Karin Serres m’avait enchanté avec son premier roman, Monde sans oiseaux, un texte inclassable à l’écriture sensuelle et poétique. J’ai donc eu très envie de poursuivre ma découverte de cette auteure en me penchant sur sa production théâtrale, un domaine dans lequel elle exerce son talent depuis plus de dix ans.

Tag est une pièce qui emprunte aux codes des séries télé actuelles. Des épisodes qui se terminent en plein suspense, une action permanente sans aucun temps mort, de nombreux flash-backs, des révélations inattendues, etc.  L’histoire est celle du lieutenant de police Giuseppe Ensam, membre de la brigade criminelle. Quelques lettres rouges sang taguées chaque nuit sur les commerces de son quartier lui rappellent de terribles souvenirs d’enfance. A la fin du premier épisode, le mystère est résolu lorsqu’un ultime rebondissement va relancer l’intrigue : une tagueuse a disparu, son copain punk demande de l’aide au lieutenant. Mais Giuseppe n’est plus dans son état normal, il semble se transformer en chien…

Les personnages sont très nombreux (Guiseppe, sa sœur Christel, leur mère morte, un punk, un garagiste et sa femme, un SDF, une restauratrice ambulante, une patronne de pompes funèbres, une brigade entière de police…) mais l’auteur précise  que l’ensemble de la pièce peut se jouer « à partir de 4 comédien /ne/s ». Tout se déroule à une vitesse effrayante et il faut s’accrocher pour ne pas perdre le fil. On a parfois l’impression d’être dans un puzzle dont chaque pièce s’emboîte sous nos yeux sans que l’on sache vraiment à quoi va ressembler le résultat final. C’est déstabilisant mais, un peu comme dans Monde sans oiseaux, je me suis laissé porter par cette narration légèrement "nébuleuse". Un homme-chien, un homme-femme, un fantôme, des animaux qui parlent, une musique rock omniprésente, les ingrédients peuvent paraître de prime abord indigestes mais il faut se laisser embarquer par le rythme endiablé sans trop se poser de questions.

Difficile d’imaginer un tel texte sur scène. La pièce a pourtant été montée fin 2013 par la compagnie Bouche Bée et jouée pendant plusieurs jours au Nouveau Théâtre d’Angers. Au départ prévu en trois épisodes de 50 minutes, Karin Serres a finalement composé une version compressée de deux heures. J’aurais aimé voir ça !

Tag : Série théâtrale rock en 3 épisodes de Karin Serres. Éditions théâtrales, 2013. 125 pages. 15 euros.



lundi 20 janvier 2014

Le fil de soie - Cécile Roumiguière et Delphine Jacquot

« A l’école, Marie-Lou n’est pas la reine. Elle s’emmêle dans les chiffres, elle peine à lire les lettres et les mots. » Le jour où la maîtresse lui crie dessus comme jamais, elle rentre à la maison en larmes. Heureusement, sa grand-mère est là pour la consoler : « Souviens-toi : ta beauté est à l’intérieur de toi. C’est un bouton de fleur secret. Ta maîtresse n’est pas le jardinier qu’il te faut, voilà tout. »

Marie-Lou adore cette grand-mère couturière hors-pair. Cette grand-mère qui chante toujours la même chanson dans une langue inconnue. Cette grand-mère portant au poignet un bracelet de cuir dont elle ne se séparerait pour rien au monde. Cette grand-mère cachant un secret qu'elle n’a jamais révélé.

Moka a écrit à propos de cet album, « c’est un livre bijou. » Comment résister ? Déjà, l’ouvrage est magnifique avec son dos toilé rouge. Surtout, le contenu est d’une rare qualité. Tellement de tendresse entre Mamilona et sa petite fille, tellement de finesse, de retenue et d’amour. La mise en page est simple et efficace : à gauche le texte, à droite une illustration absolument somptueuse de Delphine Jacquot.

Un livre bijou, je crois que c’est ça.



Le fil de soie de Cécile Roumiguière et Delphine Jacquot. Thierry Magnier, 2013. 32 pages. 15,50 euros. A partir de 6 ans

Les avis de Leiloona ; Moka ; Stephie








samedi 18 janvier 2014

La claire Fontaine - David Bosc

Juillet 1873. Gustave Courbet passe la frontière suisse avec son élève Marcel Ordinaire. Le maître fuit la France et les tracasseries causées pas sa participation à la Commune de Paris. Condamné par son pays, Courbet trouve d’abord refuge à Genève avant de s’installer à La Tour-de-Peilz, sur les bords du lac Léman. Il y mourra le 31 décembre 1877.

David Bosc ne donne pas dans le portrait précis et exhaustif. La biographie qu’il propose est incomplète, se focalisant sur les dernières années d’un artiste avant tout épris de liberté. On s’attarde sur la passion de Courbet pour la baignade, sa consommation délirante de vin blanc (plusieurs litres par jour) et son goût pour la bonne chère. En Suisse, Courbet ne peint plus rien de bon et se tue à petit feu avec la boisson. Mais l’intérêt est ailleurs. L’écrivain insiste sur le coté joyeux d’un personnage à la constante vitalité. Il montre le peintre au travail, le peintre au bistrot, le peintre au quotidien.

Le style de Davisd Bosc est à la fois élégant et laconique, davantage dans l’évocation que dans la précision. Son texte est magnifique, très visuel. Sa plume brosse un portrait comme d’autres feraient un tableau, jouant sur la lumière, les couleurs, l’atmosphère. Quelques coups de pinceaux tout en concision dont s’échappent parfois de délicieuses envolée proches de la poésie.

Au final, l’hommage est sobre et vibrant : «  Courbet a exercé sa liberté. Il était opiniâtre. Sa politique ? Pour tous la liberté, c'est-à-dire le devoir de se gouverner soi-même. » Une biographie comme une rêverie, loin des exercices scolaires proposés d’habitude. Entre son émerveillement et sa joie permanente d’être au monde, Courbet méritait bien ce coup de projecteur en tous points admirable et surtout éminemment  littéraire.

La claire Fontaine de David Bosc. Verdier, 2013. 116 pages. 14 euros.

L’avis de Marilyne qui m’a donné envie de découvrir ce texte.

jeudi 16 janvier 2014

Mes petits plats faciles by Hana T2 - Masayuki Kusumi et Etsuko Mizusawa

Où l’on retrouve Hana aux prises avec un quotidien qu’elle tente d’affronter avec un maximum de bonne humeur et une curiosité gastronomique inépuisable. Hana la trentenaire, employée dans une librairie et dont le mari Goro est toujours aux abonnés absents. Hana qui bricole ses menus avec ce qui lui tombe sous la main et se laisse tenter par les copines ou par une recette entendue dans le bus. Hana toujours aussi bordélique et gamine dans l’âme…

Pour tout dire, j’avais trouvé le premier tome sympa, sans plus. Surtout, je m’étais fait la réflexion que si la mécanique de la série restait la même (un chapitre = une recette), le coté répétitif pourrait vite lasser. Et bien pas manqué, je me suis ennuyé comme c’est pas permis avec ce second volume (heureusement que je l’ai emprunté à la médiathèque). Petite nouveauté, on nous propose une histoire en couleurs mais les teintes choisies, verdâtres et délavées, ont de quoi vous donner la nausée, le comble pour un manga culinaire. Autre problème, il n’y a pas d’intrigue, chaque historiette est indépendante et sans intérêt. En fait, aucune recette ne m’a mis l’eau à la bouche. Au niveau de notre héroïne, rien de nouveau. Hana a trente ans mais on lui en donnerait douze. Tout ce qu’elle goute est forcément délicieux alors qu’elle est le plus souvent dans l’improvisation totale et que les ingrédients qu’elle utilise n’ont à la base rien de transcendant. Des nouilles chinoises froides, du riz nature saupoudré de flocon de thon séché et assaisonné de sauce soja et de mayonnaise la font grimper aux rideaux. Sérieux ? Perso, quand je teste une nouvelle recette à la maison, je me fais plus souvent incendier que féliciter. Bref, résumons : c’est répétitif, sans intérêt, le dessin est très moyen et ça ne vous ouvrira pas l’appétit. Et dire que le scénariste est celui du Gourmet solitaire, mon Taniguchi préféré. Franchement, je n’arrive pas à le croire.

J’ai lu en début de semaine que le manga connaît une crise sans précédent (moins 50% de chiffre d'affaire entre 2007 et 2011 aux États-Unis, moins 20% entre 2008 et 2013 en France). Le premier accusé est le piratage et le scantrad (une pratique qui consiste à scanner et traduire les mangas dès leur publication puis de les proposer illégalement sur le net). Soit. Mais il faudrait aussi que les éditeurs se posent des questions sur la médiocrité des titres qu’ils proposent. En dehors des blockbusters archi-vendeurs, beaucoup de séries ont une qualité bien insuffisante et ne donnent tout simplement pas envie de passer à la caisse. Mes Petits plats faciles est un exemple parmi tant d’autres.


Mes petits plats faciles by Hana T2 de Masayuki Kusumi et Etsuko Mizusawa. Komikku, 2013. 175 pages. 9,90 euros.

Les avis mitigés sur le tome 1 de A Girl from Earth et Violette.

mercredi 15 janvier 2014

Myrmidon T2 : Myrmidon dans l’espace - Loïc Dauvillier et Thierry Martin

Un accident de vélo, un vol plané et zou, Myrmidon se retrouve en possession d’une combinaison d’astronaute. Il va l’enfiler, se perdre dans la brume et heurter l’échelle d’accès à un vaisseau spatial. Notre garnement, toujours aussi curieux, va grimper fissa à l’intérieur du vaisseau. Il faut dire que lorsqu’un petit homme vert vient vous taper sur l’épaule, le premier réflexe est de prendre ses jambes à son cou, quitte à décoller vers les étoiles…

Quel plaisir de retrouver Myrmidon et de voyager avec lui dans l’espace. L’aventure est sans temps mort, les événements s’enchaînent à un rythme frénétique. La curiosité, la surprise, la peur, le soulagement, tout y passe et l’histoire se termine
évidemment dans un sourire. Comme si de rien était, en bouclant la boucle. Comme dans un rêve.

Les ingrédients restent les mêmes que dans le premier tome : aucun texte, une quasi absence de décor pour que le regard se focalise sur le personnage, une lisibilité maximale, une utilisation intelligente de l’ellipse et un découpage laissant la part belle aux mouvements où la fluidité reste la clé de compréhension principale pour le petit lecteur. Résultat, un album frais et trépidant qui permettra aux plus jeunes de se lancer dans la BD en toute autonomie et surtout avec un réel plaisir. Rendre simple et limpide un récit aussi animé est un exercice de haute voltige qui, l’air de rien, demande rigueur et précision. Le pari est ici relevé avec brio.

Myrmidon dans l’espace de Loïc Dauvillier et Thierry Martin. Les éditions de la Gouttière, 2014. 32 pages. 9,70 euros. A partir de 3-4 ans.

Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec mes chères Mo' et Noukette.

L'avis de Hérisson



mardi 14 janvier 2014

Le premier mardi c'est permis (23) : Pornstar d'Anthony Sitruk

L’auteur précise dans les remerciements que son texte est inspiré d’une rencontre avec un acteur et que les anecdotes sont reproduites le plus fidèlement possible.

L’histoire raconte la fin de carrière d’Alan, acteur porno proche de la soixantaine, icône de l’âge d’or du X dans les années 70 et qui tourne encore épisodiquement pour d’obscurs réalisateurs mettant leurs « œuvres » sur le net où la rémunération varie en fonction du nombre de téléchargements. Un milieu marginal et sans concession où la légèreté n’est pas de mise et où chacun tente de tirer son épingle du jeu en allant toujours plus loin (qui a dit plus profond ?) dans les pratiques extrêmes : « Aujourd’hui on fait dans le dépouillé, le chirurgical et si la technique le permet, la coloscopie. » Alan porte un regard sans concession sur la profession, sur ce que le milieu dans lequel il évolue depuis des décennies est devenu. Mais il sait aussi qu’il est incapable de faire autre chose alors il continue malgré tout, sans entrain, de façon quasi-mécanique. Il faudra une rencontre avec une jeune fille fragile et une opportunité dans le cinéma traditionnel pour qu’Alan, enfin, puisse imaginer un avenir meilleur.

Mon Dieu que l’industrie du porno est glauque ! Beaucoup de cynisme, aucune considération pour des actrices naïves que l’on maltraite à longueur de scènes et que l’on paie à coups de bâton, une compétition féroce entre réalisateurs, un public qui encourage l’escalade vers des choses toujours plus cradingues… il y a de quoi vous donner la nausée. Au moins ce roman permet de jeter un œil dans l’arrière cour d’un milieu très fermé. Pour le coup c’est pas joli-joli (c’est même carrément dégueulasse !) mais la démarche a le mérite d’être honnête. C’est d’ailleurs surtout le danger qui guette les actrices qu’il importe de montrer du doigt : « La petite a bien cerné le problème : pour 200 euros à tout péter, elle a bradé son cul, sa chatte, son honneur, son identité, son avenir, ses rêves, ses espoirs, son âme, à un connard qui diffusera les images pendant les siècles à venir sans lui reverser un centime de plus. Et l’amnésie collective n’existe pas sur internet : une fois en ligne, c’est fini. »

L’écriture en elle-même n’a rien de transcendant, elle est simple, dépouillée, très familière, même si quelques éclairs de poésie (si on peut dire) traversent le texte. Petits exemples avec la première phrase du roman : « Mine de rien, ça doit bien faire 45 minutes que je l’encule. » ou encore « D’un œil, je contemple la traînée d’escargot qu’elle a laissée sur le cuir synthétique Ikéa, de l’autre ma jute couler de son menton sur le dossier du canapé. » Classe, non ?     

Personnellement, je ne connais rien au porno, je n’en ai jamais regardé (le premier qui rigole au fond, je lui mets un taquet...) mais si vous êtes fan du genre, ce roman fort instructif vous laissera en bouche un goût amer, pas possible autrement.


Pornstar d’Anthony Sitruk. La Musardine, 2013. 128 pages. 14 euros.





lundi 13 janvier 2014

Les attaques de la boulangerie - Haruki Murakami

Je n’avais encore jamais lu Haruki Murakami. Le coté fantastico-onirique de son œuvre avec mondes parallèles et tout le bazar ne m’attire pas une seconde. Mais bon, comme je ne veux pas mourir idiot, j’ai dégoté ce petit recueil qui m’a permis de le découvrir en douceur et sans grand effort. On m’a déjà dit que ces deux textes ne comptent pas vraiment dans sa bibliographie tant ils sont éloignés de ce qu’il propose habituellement mais peu importe. Au moins maintenant, à la question « t’as déjà lu Murakami ? » je pourrais répondre « oui ». Une ligne de plus sur mon CV de lecteur, quoi.  Après si on me demande mon avis avec une question du genre « et alors ? » je répondrais « et alors rien ! ».

Parce que franchement, il n’y a pas grand-chose à retenir de ces deux nouvelles. La première est sympa avec ces gars qui, crevant la dalle, décident de s’attaquer à une boulangerie et sont désemparés par la réaction du patron leur proposant un drôle de marché pour éviter d’être braqué. Dans la seconde, on retrouve un des braqueurs des années plus tard au moment où la faim vient à nouveau le tirailler. Il raconte l’attaque de la boulangerie à sa femme et cette dernière lui propose de recommencer. Les voilà donc partis, en pleine nuit, à la recherche d’un magasin ouvert…

Le coté absurde des deux situations est intéressant, comme le rôle que peut jouer la faim sur le psychisme de ceux qui la subissent (ça m’a d’ailleurs rappelé le très beau roman éponyme de Knut Hamsun) mais au-delà de ça je n’ai pas trouvé un grand intérêt aux deux textes. Surtout, le second est truffé d’incohérences. Dans les premières pages on nous dit que la femme du narrateur a des principes, qu’elle refuse de sortir après minuit et quelques minutes plus tard, la voila proposant une virée en voiture pour trouver une boulangerie. En plus ils ne sont pas sans le sou, ils ont les moyens d’aller dans une supérette chercher quelque chose à bouffer. On a l’impression qu’ils souffrent de la faim par flemme, ça n’a aucun sens. Et puis alors qu’ils voulaient s’en prendre à un type de magasin bien précis, ils se retrouvent dans un Mac Do à réclamer des Big Mac un flingue à la main. A la fin, le mari se demande : « Tout cela était-il vraiment nécessaire ? ». Clairement, j’ai envie de lui répondre non…

L'avis de Nahe ; L'avis de Clara


Les attaques de la boulangerie d’Haruki Murakami. 10/18, 2013. 74 pages. 8,40 euros. 



samedi 11 janvier 2014

Invasion - Fernando Marias

Août 2003. Pablo, médecin militaire espagnol, est envoyé en Irak lorsque son pays s’engage officiellement dans le conflit. Au retour d’une intervention auprès de civils touchés par un attentat, son ambulance est prise dans une embuscade. Se réfugiant avec son ami infirmier Paco dans une ferme isolée et apparemment vide, les deux hommes, terrorisés, vont devoir faire face au cours de la nuit à l’arrivée des propriétaires des lieux. Pris de panique, Pablo tue un adolescent et un adulte. Lui-même grièvement blessé, il doit son salut aux soins que lui prodigue Paco. Rapatrié en Espagne auprès de sa famille, Pablo ne parvient pas à surmonter le traumatisme et il se persuade peu à peu que les fantômes des morts qu’il a laissés en Irak l’ont suivi jusque chez lui. Délire ou effroyable réalité ?

Je dois cette lecture à Athalie qui, avec l’humour et la finesse qui la caractérise, a créé un comité de soutien à Fernando Marias et m’a par la même convaincu de découvrir cet auteur dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler.

Invasion est un texte inclassable. C’est une réflexion profonde sur la guerre, la responsabilité, les traumatismes intimes qui découlent d’un conflit armé ou encore la manipulation de masse que n’hésitent pas à mener les gouvernements (ici, de retour dans leur pays, Paco et Pablo sont présentés en héros ayant tué des insurgés alors qu’en fait ils ont massacré des innocents chez qui ils étaient entrés de force). Mais c’est aussi un roman à la lisière du fantastique et du thriller, une plongée dans l’esprit torturé d’un homme qui va peu à peu basculer dans la folie et perdre le contrôle.

Je dois l’avouer, j’ai eu de gros soucis avec le dernier chapitre tout en tension et digne d’un thriller. C’est l’apothéose du récit et une certaine forme de nécessaire catharsis pour « solder » définitivement les comptes, mais la violence mise en scène de la sorte, c’est plus fort que moi, je ne peux pas. Pour autant le roman reste  excellent et aborde avec intelligence la question de la culpabilité et des ravages personnels que peut engendrer une guerre. Sombre et dérangeant.

Invasion de Fernando Marias. Éditions Cénomane, 2013. 205 pages. 20 euros.

« Si tu tues un homme, il devient l’être le plus important de ta vie passée, présente et future. […] Pour que la culpabilité puisse laisser un peu de répit, il faut payer pour la mort que tu as provoquée. Mais comment ? Existait-il, existe-t-il une forme de rachat ? »

L'avis de Sandrine ; L'avis d'Athalie





jeudi 9 janvier 2014

L’homme idéal (en mieux) - Angela Morelli

Je préfère vous l’annoncer d’emblée, je vais être de mauvaise foi. J’ai quand même une réputation à préserver. Celle d’un gros dur tatoué qui aime quand la littérature pique et gratte, quand elle vous dégueule dessus sans prendre de gants. Alors forcément, la romance, ça ne peut pas être mon truc même si je connais les codes du genre, j’ai lu quelques « Passion intense ».

Pour réussir une romance, il vous faut une jeune femme seule à la vie sentimentale inexistante. Une jeune femme jolie mais sans plus, loin de la gravure de mode. Ensuite il faut que cette jeune femme rencontre un homme. Pas n’importe lequel, l’homme avec un grand H. Évidemment, il est plein de charme. Beau comme un dieu grec. Un corps d’athlète, fortement membré et particulièrement performant au lit. Ici, l’homme idéal est un lettré. Un choix original et judicieux qui change du pompier ou du magnat de la finance. Il embrasse divinement bien, sent très bon (l’hygiène douteuse n’a en effet pas sa place dans une romance, c’est compréhensible) et en plus, dixit Émilie, la jeune femme qui va lui succomber, « il a un cul sublime. » Samuel, l’homme idéal d’Émilie, est également attentionné, prévenant, intrusif mais pas trop, drôle et sensible. Bref, comme d’habitude, c’est un héros de science-fiction mais ça fait du bien de croire que de tels hommes existent et qu’en plus ils sont célibataires.

Je ne vous raconterais pas l’évolution de leur histoire, somme toute classique mais fort bien construite. Ce que j’ai apprécié particulièrement, c’est la légèreté de l’ensemble. Les choses sont simples et amenées sans chichi, les relations entre les personnages féminins sentent le vécu à plein nez. En plus il y a des situations et des répliques qui font sourire, ce qui est rare avec des textes de ce genre. On évite d’alourdir le propos comme c’est souvent le cas ailleurs avec des fêlures d’enfance mal cicatrisées et un bellâtre qui, sous sa carapace indestructible, cache une personnalité fragile et tourmentée. Le genre de trucs qui me donne envie de m‘enfoncer deux doigts dans la gorge pendant la lecture. Un récit que l’on sent travaillé, beaucoup plus écrit qu’il n’en a l’air au premier abord mais qui ne se prend pas plus au sérieux que nécessaire et franchement ça fait du bien.

Pour autant, il y a quelques petites choses qui m’ont agacé. Le Name Dropping permanent donne peut-être davantage de réalisme mais personnellement je trouve le procédé sans intérêt. Ensuite les filles se moquent des petites bites et des éjaculateurs précoces, et ça c’est pas bien (même si je ne suis absolument pas concerné, entendons-nous, je me dois d’être solidaire avec les pauvres hommes qui n’ont pas eu la chance d’être aussi solidement dotés par la nature que moi). Enfin le provincial que je suis ne peut que s’insurger contre les clichés très parisianistes d’Émilie et de sa sœur qui, se rendant chez leurs parents en banlieue, ont l’impression d’aller au bout du monde dans une sorte de no man’s land où toutes les maisons sont identiques et où l’ennui semble être la seule philosophie de vie possible. Un peu facile et gratuit tout ça...

Bon allez, même si ça me coûte, je vais tomber le masque et avouer que ce petit roman m’a bien plu. Qu’à chaque fois que je prenais ma liseuse pour retrouver Émilie, ses copines et le beau Samuel, je le faisais avec plaisir. Que je vais proposer à ma femme de le lire et que je suis certain qu’elle va adorer. Bref que la qualité de ce texte est de loin supérieure aux romances dans lesquelles j’ai mis le nez jusqu’alors.

Maintenant je dois aussi dire que j’ai trouvé la fin trop abrupte. On laisse nos deux tourtereaux sur leur petit nuage mais j’aurais aimé les revoir quelque temps plus tard, quand monsieur n’hésitera plus à péter au lit et à se gratter les roubignoles sous les yeux de sa dulcinée parce qu’« après tout, chérie, on a plus rien à se cacher. » En gros quand il jouera franc jeu et deviendra un homme comme les autres. Vous ne pensiez quand même pas que j’allais finir ce billet sans une pointe de cynisme, non, n’oubliez pas que j’ai une réputation à préserver.


L’homme idéal (en mieux) d’Angela Morelli. Harlequin, 2013. 207 pages. 3,99 euros (livre numérique).

Une première lecture commune de l'année qui me voit particulièrement bien entouré puisque j'ai le plaisir de la partager avec Liliba, Noukette et Sara.


mercredi 8 janvier 2014

Fanch Karadec T3 : La disparue de Kerlouan - Corbet et Heurteau

Sur son lit de mort, une vieille femme demande à l’enquêteur breton Fanch Karadec de retrouver la trace de sa fille née en 1944 d’une liaison avec un soldat allemand. Pour éviter le scandale, le bébé fut placé dans un orphelinat brestois et on perdit sa trace à la libération. Fanch commence ses recherches au musée du fort de Montbarey et très vite il se rend compte que de nombreuses zones d’ombres vont compliquer ses investigations. Mais de fil en anguille et de fausses pistes en coups de théâtre, le limier à la moustache cendrée va finir, comme toujours, par mener sa tâche à bien.

Fanch Karadec, c’est de la BD régionaliste, de la BD de terroir. Dans cette série les personnages se prénomment  Fanch, Goulven, Soizic ou Malwenn et l’action se déroule à Gouesnou, Guipavas, Brest, Quimper, Le Guilvinec, Concarneau ou Kerlouan. Du coup si comme moi on n’est pas un breton pur sucre, on peut se sentir comme un touriste embarqué dans une visite guidée menée au pas de course.  C’est sympa et j’ai appris bien des choses que j’ignorais sur le martyr vécu par les brestois sous l’occupation (notamment les bombardements incessants et l’explosion accidentelle d’un abri antiaérien en septembre 1944 qui couta la vie à 376 personnes) mais en même temps j’ai regardé cela de très loin, sans réel intérêt. Et puis par rapport aux deux premiers tomes de la série, que j’ai pu lire l’an dernier, j’ai trouvé l’action bien plus « fade ». L’absence de son meilleur ami Serge aux cotés de Fanch enlève une pincée d’humour et de bonne humeur.  C’est un fait, le sujet ne prêtait pas à la rigolade mais j’ai trouvé le ton un peu trop scolaire et tristounet, digne d’une leçon récitée sans faute mais aussi sans enthousiasme.

Niveau dessin, j’aime beaucoup le trait de Sébastien Corbet, proche du crayonné. L’absence d’encrage ne nuit en rien à la lisibilité, bien au contraire. Les décors sont croqués avec une simplicité qui ne s’affranchit pas pour autant d’une indéniable précision architecturale. Les événements se passent en Bretagne et ça saute aux yeux !

Un personnage sympathique que j’ai retrouvé avec plaisir mais ce troisième tome est selon moi le moins intéressant de la série. Bref, une lecture loin d’être inoubliable. Je me demande d’ailleurs s’il m’en restera grand chose d’ici quelques temps.

Fanch Karadec T3 : La disparue de Kerlouan de Corbet et Heurteau. Édition vagabondages, 2013. 64 pages. 14,80 euros.







mardi 7 janvier 2014

Tag du Blogueur Convivial


Cette année commence bien puisque quelques blogueuses (et un blogueur) ont eu la gentillesse de me décerner la palme de la convivialité. Une idée qui a au départ germé dans le bar à BD de Mo’ et qui depuis plusieurs jours ne cesse de se répandre sur la blogo. Comme, c’est bien connu, je ne suis que miel et amour de mon prochain (mouhahaha !), je m’empresse de répondre à ce tag.

Les règles sont simplissimes :

1. Lorsque tu apprendras que tu as été désigné, te réjouir tu devras. Danser la gigue et arborer le logo de ce Tag sur ton blog tu feras.
2. Pour remercier celui qui t’a désigné, un petit texte tu rédigeras.
3. Puis, les 10 internautes les plus réactifs ces derniers temps sur ton blog tu nommeras.
4. Les prévenir (sur leur blog) de ton méfait tu devras.
5. Faire ce tag UNE SEULE FOIS tu pourras.

Donc dans un premier temps, après m’être réjoui et avoir dansé la gigue avec application, je remercie chaleureusement et sincèrement Alex, Cristie, Lunch, Marion, Moka, Nahe, Sophie/Vicim et bien sûr Mo’ de m’avoir désigné. Vous faites évidemment partie de mes incontournables, c’est rien de le dire !
Je vais donc à mon tour nommer 10 personnes sympathiquement loquaces, sans citer celles qui m’ont déjà choisi : Keisha, manU, Cristina, Un chocolat dans mon roman, A Girl From Earth, Noukette, Natiora, Syl, Anne, Valérie.

Mais je voudrais aussi ne pas oublier celles et ceux qui passent régulièrement par ici et auxquels je rends toujours visite avec plaisir :

Les vieux briscards avec lesquels je papote depuis longtemps :
Jacky, Sylire, Aifelle, Théoma, Véro, Athalie, Choco, Kathel, Un autre endroit, Canel, L’irrégulière, Marie, Laure, Liliba, Hélène, Violette, In Cold Blog, Sandrine, Mango, Lystig, Didi, Bouma, Luocine, Manu, Leiloona, Saxaoul, Gwenaelle, Marilyne, Sara, Philisine, Martine Littér’auteurs, Midola, KikineYvan, Aaliz, Sandrine-Ys, Clara, XL, Soukee, Asphodèle

Celles que j’ai déjà vues en vrai et que j’aimerai bien revoir un jour ou l’autre :
Moka, Stephie, Noukette, Sophie Hérisson, Sarah, Les livres voyageurs

Celles découvertes il y a peu mais avec lesquelles je suis certain de très bien m’entendre :
Sandrion, Mange ta soupe et va au lit, Elela, Evalire, Zazy, Sandy, Cajou, Yueyin, Laurie, Galéa, Nadael, Khadie, Fransoaz, Paikanne, Mirontaine; Martine

J'ai dû en oublier, si tel est le cas n'hésitez pas à me le dire je me ferais un plaisir de vous rajouter à la liste.



lundi 6 janvier 2014

Ainsi résonne l’écho infini des montagnes - Khaled Hosseini

L’Afghanistan des années 50, le Paris des années 70, la Grèce de la seconde moitié du 20ème siècle et le San Francisco des années 80 à 2000, il y a tout cela dans le nouveau roman de Khaled Hosseini. Des destins que se séparent, se croisent, se réunissent. Des vies de souffrance et d’espoir, un monde en plein bouleversement. Un roman riche et foisonnant  mais qui aurait selon moi mérité plus de concision et moins de pathos.

J’ai aimé découvrir l’histoire  et l’évolution de l’Afghanistan au fil des dernières décennies. La pauvreté absolue des paysans, « la reconversion » des seigneurs de guerre ayant résisté à l’invasion russe en barons de la drogue, l’exil de la diaspora et le rôle majeur tenu par les ONG dans la reconstruction du pays après les ravages perpétrés par les talibans. J’ai aimé aussi, au moins au départ, les changements permanents d’époque et de personnages, le fait que chaque pièce du puzzle mis en place par l’auteur s’emboîte peu à peu avec une certaine logique.

Ce qui m’a gêné, c’est une désagréable impression de remplissage, surtout vers la fin. Si vous passez ici souvent, vous savez que j’aime la forme courte. Rien de tel qu’un auteur qui gratte son texte jusqu’à l’os pour voir ce qu’il a dans le ventre. Ici, le grattage est inexistant et le texte bien trop « grassouillet ». On pourrait l’élaguer à la tronçonneuse de 150 pages sans que cela pose de problème, bien au contraire. Le long chapitre consacré au chirurgien esthétique grec par exemple aurait pu passer à la trappe et celui qui met en scène le fils du baron de la drogue pourrait largement être condensé. Du coup, alors que ma lecture a été fort agréable au début, mon intérêt a beaucoup baissé en avançant dans le récit et j’ai eu du mal à en voir le bout. L’autre gros souci, c’est cette volonté de jouer sur la corde sensible de manière un peu artificielle. Pourquoi la gamine afghane attaquée à la hache par son oncle ? Pourquoi le suicide de la mère de Pari et la mort soudaine de son mari ? Pourquoi l’amie du chirurgien esthétique au visage dévoré par les chiens ? Je déteste le mélo pour le mélo, je n’aime pas que l’on cherche à me tirer les larmes en dramatisant à outrance.

Tout ça pour dire que je ressors de ce loooong roman fort mitigé. Content d’avoir découvert cet auteur dont tout le monde parle mais persuadé aussi que « Les cerfs-volants de Kaboul » doit être bien meilleur. Du coup, c’est une certitude, je n’en ai pas terminé avec Khaled Hosseini.

Ainsi résonne l’écho infini des montagnes de Khaled Hosseini. Belfond, 2013. 485 pages. 22,50
euros.

Les avis de : Aaliz ; Clara ; Sandrine ; SylireValérie




samedi 4 janvier 2014

La radio des blogueurs pour bien démarrer 2014

Rien de tel que de commencer l’année en musique avec le retour de la radio des blogueurs chez Leiloona.

Bon je veux pas casser l’ambiance mais quand je pense à l’année 2014, c’est ce vieux titre (1991) de FFF qui me vient à l’esprit. Pas que je sois devin mais j’ai pas besoin d’une boule de cristal pour imaginer que la haine va gagner du terrain dans les semaines et les mois qui viennent. Le résultat des élections qui s’annoncent en sera d’ailleurs sans doute le triste révélateur…


En attendant on peut toujours écouter FFF, mon groupe de rock français préféré, autoproclamé « le plus mauvais groupe du monde ». Et ça c’est du bon son !!!!!!!!!!



jeudi 2 janvier 2014

Ma grande sœur à moi - Fanny Robin et Charlotte Cottereau

Pas simple d’avoir une grande sœur qui bave comme un crapaud et a ses mains « pliées comme des doigts de sorcière ». Une grande sœur qui vous « regarde avec ses grands yeux sans rien dire, ni rien faire » et qui sourit tout le temps. Une grande sœur à laquelle on ne peut confier aucun secret et qui focalise constamment l’attention des parents. Toujours elle qui est collée contre maman ou papa, toujours elle à qui on fait bien attention.

Du coup la cadette la déteste, elle pense que « la vie serait bien plus agréable si elle n’avait jamais été là. » Elle se confie à sa grand-mère. Cette dernière ne la gronde pas, elle lui dit juste de penser aux bons moments qu’elles passent ensemble. Parfois dans la rue les regards se posent sur l’ainée, comme si elle n’était qu’une bête curieuse et il faut alors la protéger. Et quand maman leur lit une histoire « je faufile ma main entre les doigts tordus de ma grande sœur. Le monde peut bien s’effondrer, rien ne peut nous atteindre. J’oublie tout ce que je déteste tellement en elle. Il suffit qu’elle soit là avec moi. »

Un magnifique album pour commencer l’année. Parler du handicap mental avec un ton d’une telle justesse est un miracle. Les réactions de la petite sœur sonnent juste, sa frustration semble tellement légitime. Bien sûr la fin est optimiste et positive mais le propos ne se perd pas dans un océan de guimauve et reste réaliste.

Les illustrations de Charlotte Cottereau, dont j’avais découvert le talent avec Le voyage de Mamily, sont douces et colorées, elles apportent au texte une touche de sérénité et de délicatesse tout à fait appropriée.
 
Un album touchant et sensible. Chapeau bas aux auteurs pour avoir traité avec tant de finesse un sujet aussi casse-gueule.

Ma grande sœur à moi de Fanny Robin et Charlotte Cottereau. Vilo Jeunesse, 2013. 36 pages. 15 euros. A partir de 5-6 ans.