vendredi 15 décembre 2017

Courir au clair de lune avec un chien volé - Callan Wink

Se mettre dans le pétrin après avoir volé un chien maltraité, se mettre à la colle avec une femme dont le mari dort en prison, tromper son épouse atteinte d’un cancer, oublier le temps d’un été son triste quotidien de prof, chasser une horde de chats pour quelques dollars, être responsable de la mort de quatre personnes, hériter de la maison de son grand père adoré, regarder en arrière et se dire que l’on a forcément manquer quelque chose…

Il y a beaucoup de tristesse et de solitude dans les nouvelles de Callan Wink. Beaucoup de retenue aussi chez ses personnages taiseux jamais prompts à se livrer. J’ai adoré les suivre au fil de quelques pages et les laisser au bord du chemin pétris d’incertitudes, incapables d’assumer ni de prendre une décision. L’écriture est simple et directe, les ellipses nombreuses. Pas d’esbroufe dans les grands espaces du Montana où la plupart de ces histoires se déroulent, même si la virilité de façade cache une fragilité à fleur de peau.

Un très beau recueil empreint d’une douce mélancolie, où la nature, bien que présente, ne tient à aucun moment le premier rôle. La dernière nouvelle est de loin ma préférée, avec l'inoubliable veuve Lauren entourée de son improbable ménagerie : "Tout en travaillant, elle songea aux gens qu'elle avait connus qui étaient morts ou avaient fichu le camp, et elle essaya de les mettre sur le plateau d'une balance en regard de ceux qui étaient encore en vie et faisaient partie de son existence. Jamais la recherche d'un équilibre n'avait paru plus vaine". Seule au monde Lauren, affrontant sans se plaindre la rudesse d'une existence qui jamais ne fait le moindre cadeau. Comme tous les personnages de Callan Wink en somme, un écrivain dont l'univers ne pouvait à l'évidence que m'aller comme un gant.

Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink (traduit de l'anglais par Michel Lederer). Albin Michel, 2017. 292 pages. 22,00 euros.  





mercredi 13 décembre 2017

Ma guerre, de La Rochelle à Dachau - Tiburce Oger

8 mai 2015. Guy-Pierre Gautier est fait Chevalier de la légion d’Honneur devant le monument aux morts de La Roche-sur-Yon, en Vendée. Guy-Pierre Gauthier est le grand-père du dessinateur Tiburce Oger. La cérémonie va servir de déclic à celui qui, jusqu’alors, n’était jamais revenu sur la douloureuse jeunesse qui fut la sienne entre 1940 et la libération. En se confiant à son petit-fils, le vieil homme rouvre une plaie béante, et tandis que les souvenirs affluent, la parole se libère.

Entré en résistance à 17 ans, il commence par distribuer des tracts avant de participer à quelques sabotages. Arrêté par la gestapo, il est d’abord détenu à la centrale d’Eysses, avant d’être déporté à Allach, le camp annexe de Dachau. Sur place, il connaît l’enfer. La faim, le froid, le typhus, la violence des capo, une hygiène et des conditions de vie abominables seront son quotidien jusqu’à l’arrivée des américains. De retour en France à l’été 45, pesant à peine 35 kilos, le déporté va difficilement retrouver sa place dans la société.

Encore une BD sur les camps de la mort. Une de plus me direz-vous. Certes. Mais à l’instar de Maus ou de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre, ce témoignage relayé et mis en images par un proche possède une force particulière. Le parcours personnel prend une valeur universelle et le dessinateur a l’intelligence d’axer son propos davantage sur la solidarité et l’entraide entre prisonniers plutôt que sur les exactions des bourreaux. Il se dégage de l’album, malgré les horreurs racontées, une lumière baignée d’humanité où, si l’espoir ne tient qu’à un fil, il reste présent. La force mentale et l’instinct de survie de certains sont soulignés avec une dignité qui évite tout virage vers le pathos ou la dramatisation à outrance.

L’album dit aussi la honte  de « s’en être sorti » qui a submergé les rescapés alors que tant de leurs camarades ont péri, ainsi que leur volonté, après coup, de ne pas en rajouter par rapport à ce qu’ils avaient vécu et l’impossibilité de partager ce vécu au moment du retour à la vie civile. Une BD poignante et pleine d’émotion maîtrisée.

Ma guerre, de La Rochelle à Dachau de Tiburce Oger. Rue de Sèvres, 2017. 80 pages. 17,00 euros.


Toutes les BD de la semaine sont à découvrir aujourd'hui chez Noukette.








mardi 12 décembre 2017

Petite / Les Nivuniconnus - Jo Hoestlandt

Deux petits textes de rien du tout mais deux petits textes qui disent beaucoup.

Dans le premier, les Nivuniconnus débarquent dans un village avec leur caravane. Des étrangers, des va-nu-pieds, dont les femmes aux jupes bariolées parlent aux arbres, cueillent des plantes et ont un chat noir. Des sorcières qui font tomber les oiseaux du ciel et vont amener le malheur sur le village. Il faut agir, prévenir la police, mener une enquête, accuser, juger et condamner sans preuve…

Dans le second, un écrivain répond aux questions d’élèves dans une classe. Toujours les mêmes questions, comme d’habitude, jusqu’au moment où une fillette lève la main et demande : « Quelle lettre vous préférez ? ». Après réflexion, l’écrivain opte pour le O « parce qu’il fait un cercle, comme quand on entoure quelqu’un avec les bras. » La fillette, elle, préfère le C. « Parce que ça ressemble à un bras qu’on pose sur l’épaule, mais ça serre moins, ça n’empêche pas de partir ». Quand après coup la maîtresse apprend à l’écrivain que cette petite fille est une enfant du voyage, celui-ci comprend pourquoi « elle s’y connaissait si bien en liberté ».

Le second texte a une résonance particulière pour moi. J’ai eu la chance de pouvoir inviter Jo Hoestlandt dans une classe. C’était dans un collège de Compiègne, il y a dix ans. J’ai découvert à  cette occasion un petit bout de femme d’une infinie gentillesse. Toujours à l’écoute des élèves, leur accordant en permanence son attention, prenant le temps de répondre à chacun avec le plus grand sérieux. Je retrouve dans ce livre fort joliment illustré sa douceur, son humanité ainsi que son regard plein de bienveillance et sans préjugés sur le monde qui l’entoure. Une lecture d’une grande délicatesse, qui permet l’air de rien d’aborder des questions difficiles et d’actualité en toute simplicité.

Petite / Les Nivuniconnus de Jo Hoestlandt (ill. Clémence Dupont). Éditions du Pourquoi pas, 2017. 32 pages. 6,50 euros. A partir de 7-8 ans.

Une pépite jeunesse que je partage évidemment avec Noukette.















lundi 11 décembre 2017

Des BD sous le sapin

Allez zou, je copie sans vergogne le billet publié hier  par Stephie en vous donnant quelques idées de BD  à glisser sous le sapin. Pas des titres récents mais plutôt des titres marquants publiés en cette fin d’année dans de belles éditions classieuses (et pas données, forcément…). Que des séries, des personnages ou des dessinateurs que j’adore, cela va de soi


Une réédition collector luxueuse pour fêter les 5 ans de l’éditeur. Un album grand format avec un ex-libris et des contenus inédits. L’occasion de découvrir l’inoubliable premier album des frères Ba. Attention, tirage limité à 2500 exemplaires.

Mon avis

Daytripper : au jour le jour de Fabio Moon et Gabriel Bà. Urban Comics, 2017. 280 pages. 39,00 euros.






LE chef d’œuvre de Loisel. Une intégrale indispensable pour ceux qui ne connaissent pas encore cette magistrale réécriture du mythique roman de James Matthew Barrie. Un magnifique objet-livre avec papier de qualité supérieur et jaquette. Une intégrale qui sera au pied de mon sapin le 25 décembre, le Père Noël s’y est personnellement engagé.

Peter Pan : intégrale de Loisel. Vents d'Ouest, 2017. 336 pages. 59,00 euros.





Encore un chef d’œuvre ! Manu Larcenet au sommet de son art pour ce récit aussi sombre qu’intense. Une intégrale poids lourd de plus de 800 pages dont personne ne sortira indemne.


Blast : intégrale de Manu Larcenet. Dargaud, 2017. 816 pages. 49,00 euros.





Parce que Gaston fête cette année ses 60 ans, Dupuis réédite un album publié en 1965 dans la collection Gags de poche. Un petit format cartonné avec une belle jaquette déjà épuisé selon mon libraire. Il doit bien en rester quelques exemplaires ici ou là mais ne traînez pas trop si vous voulez l’offrir (ou vous l’offrir).

Gaston : autobiographie d’un gaffeur de Franquin. Dupuis, 2017. 128 pages. 28,00 euros.




Je suis fan depuis toujours d’Achille Talon. Depuis que j’ai découvert ce drôle de personnage dans les albums de mon père en fait. Achille, son voisin Hilarion Lefuneste, son amoureuse Virgule de Guillemets et ses impayables parents, Achille et sa prose verbeuse dont je comprenais un mot sur deux mais qui me charmait sans que je sache vraiment pourquoi.
Cette intégrale regroupe l’ensemble des 43 albums en deux volumes glissés dans un superbe coffret. Plus de 2000 pages pour des heures et des heures de lecture. Tirage limité à 1000 exemplaires.

Achille Talon : intégrale de Greg. Dargaud, 2017. Deux volumes (1096 et 1056 pages). 88,00 euros.  


Impossible de ne pas mettre dans cette sélection mon très cher Michel Plessix, disparu trop tôt cette année. Delcourt publie la première intégrale du vent dans les sables, une intégrale qui va trouver sa place sur mes étagères à coté de celle du vent dans les saules. Rien à faire, je garderai toujours le même émerveillement pour le trait inimitable de mon enchanteur préféré. 


Le vent dans les sables : intégrale de Michel Plessix. Delcourt, 2017. 160 pages. 39,50 euros.


Une magnifique adaptation du roman de Jean Teulé par l’italien Luigi Critone. J’avais adoré retrouver le poète maudit et les sombres heures du moyen âge dans les trois volumes de la série. Cette intégrale permet de lire toute l’histoire d’un seul coup, plus d’excuses pour passer à coté. 


Je, François Villon : intégrale de Luigi Critone (d’après Jean Teulé). Delcourt, 2017. 210 pages. 32,95 euros.




On finit avec un petit manga que j’ai vraiment beaucoup aimé. Un sujet casse-gueule mené de main de maître. Aucune fausse note dans cette courte série en 4 tomes, regroupés pour l’occasion dans un joli coffret. 

Le mari de mon frère : intégrale de Gengoro Tagame. Editions Akata, 2017. 4 volumes de 170 pages. 33,80 euros. 










dimanche 10 décembre 2017

Les lectures de Charlotte (44) : Amba le roi de la Taïga - Florent Bénard et Nadine Rouvière

Amba le tigre est né dans une immense forêt de Sibérie. Sa fourrure épaisse lui permet d’affronter le froid, ses crocs énormes d’effrayer ses ennemis, ses pattes puissantes de courir après ses proies. Aujourd’hui Amba a bien grandi et il est temps pour lui de quitter sa maman. Seul dans la neige, il va devoir pour la première fois se débrouiller sans personne. Mais Amba se révèle être un piètre chasseur. Trop maladroit, il ne parvient pas à attraper le moindre animal. Un corbeau le voyant en difficulté lui propose alors son aide. Grâce aux conseils avisés de ce nouvel ami, le petit tigre va découvrir une nouvelle façon de vivre et de se nourrir.  Surtout, il va devenir le plus heureux et le plus aimé des tigres de la taïga.

Une très jolie histoire pleine de tendresse qui démontre que ce n’est pas parce que l’on multiplie les échecs qu’il faut baisser les bras. L’optimisme est donc de mise dans ce petit récit d’initiation aux dessins mignons comme tout dont le décor hivernal est particulièrement de saison.



Je pensais que du haut de ses quatre ans Charlotte adorerait cet album et je me suis trompé. En fait, on ne l’a lu qu’une seul fois et elle n’a plus voulu y revenir par la suite. La raison ? Tout simplement parce que le petit tigre quitte sa maman et que ce passage l’a beaucoup traumatisée. Inimaginable pour elle de vivre sans maman. Du coup elle ne voit dans cette histoire pourtant joyeuse qu’une infinie tristesse et elle refuse qu’on la lise à nouveau. Je ne m’attendais pas à une telle réaction de sa part mais avec le recul je la trouve logique. Pour autant, ça reste un très bel album, peut-être faut-il juste le réserver à des enfants un peu plus grands (ou moins sensibles).

Amba le roi de la Taïga de Florent Bénard et Nadine Rouvière. Les Arènes, 2017. 46 pages. 14,90 euros. A partir de 3-4 ans.






vendredi 8 décembre 2017

Une assemblée de chacals - S. Craig Zahler

Au cours de leur jeunesse ils ont tué, pillé, volé. Et même si aujourd’hui ils mènent une vie paisible, leur passé tumultueux va les rattraper.
Jim va se marier et il a invité ses trois anciens acolytes du « Gang du grand boxeur ». Pas parce qu’il a hâte de les revoir après des années d’éloignement mais parce qu’une de leurs vieilles connaissances a annoncé sa venue à la cérémonie avec l'intention de faire de ce jour le pire moment de leur vie. Pour éviter un carnage, les quatre ex-amis n’ont pas d’autre choix, il va leur falloir affronter une dernière fois le diable en personne. Pour solder définitivement les comptes et payer une addition qui, au final, sera plus salée que tous qu’ils auraient pu imaginer.

Un western poisseux à souhait. La galerie de personnages a de quoi donner la nausée, tous sont de fieffés salopards qui, même s’ils se sont rachetés une conduite (certains du moins), ne suscitent pas la moindre empathie. S. Craig Zahler sait y faire pour installer une ambiance pesante. Il laisse la tension monter doucement, déroulant sa partition sur un air de « jusque-là tout va bien » dont personne n’est dupe. Et quand tout explose, il ne prend pas de gant. Ça claque, ça coule, ça gicle, ça torture, ça transperce, ça choque, ça remue. Une représentation de la violence un peu gratuite qui ne brille pas par sa finesse mais au moins les excès sont assumés sans chichi.

Une lecture plus divertissante que profonde, qui se dévore à la vitesse d'une balle sortant d'un revolver. Rien de bien marquant ni de surprenant au final mais la narration impeccable d'efficacité ravira les amateurs de récit pétaradant.

Une assemblée de chacals de S. Craig Zahler. Gallmeister, 2017. 365 pages. 21,70 euros. 





mercredi 6 décembre 2017

La guerre des Lulus T5 : 1918, le Der des ders

Voila, c’est fini. Les Lulus ont traversé la première guerre mondiale et ses horreurs. Même loin des tranchées, ils ont affronté leur lot d’épreuves, soudés par une indéfectible amitié. Quand commence ce dernier tome, alors que Luce est restée en Belgique, les quatre garçons, pensant trouver refuge dans une maison isolée au cœur de la forêt ardennaise, sont faits prisonniers par un membre d’une étrange société secrète publiant un journal clandestin anti-allemand. Pour regagner leur liberté, ils vont devoir jouer les espions et surtout, se séparer : Lucien et Luigi d’un côté, Ludwig et Lucas de l’autre…

Une conclusion sombre et sans happy end pour cette série que j’affectionne particulièrement. J’ai dès le départ défendu le premier volume dans les classes, avant que les Lulus connaissent un succès largement mérité. J’ai vu à plusieurs reprises les auteurs à l’œuvre face à un auditoire d’élèves passionnés par leurs propos et je garde un grand souvenir de leurs interventions. Il s’est incontestablement passé « un truc » autour des aventures palpitantes de ces orphelins si attachants que les jeunes lecteurs vont forcément quitter avec une pointe de tristesse. Il faut dire que beaucoup d’entre eux ont grandi avec les Lulus, attendant fébrilement chaque nouvelle publication. Le fait que les personnages aient vieilli au fil de l’histoire, gagnant en maturité et en caractère, est d’ailleurs un des aspects les plus remarquables de cette série n’ayant jamais céder à la moindre facilité scénaristique.

L’intrigue s’achève et laisse de nombreuses zones d’ombres qui vont être « éclaircies » dans un diptyque à venir intitulé « La perspective Luigi » se focalisant sur l’expérience vécue par les enfants lors de leurs quelques mois passés en Allemagne entre 1916 et 1917. Hautière et Hardoc se lanceront ensuite dans un second cycle de cinq albums, « L’après-guerre des Lulus » où, comme son titre l’indique, on découvrira ce que sont devenus les Lulus après le conflit. Bref, malgré la fin de la douloureuse période 14-18, les Lulus ont encore bien des histoires à nous raconter et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre, loin s’en faut !

La guerre des Lulus T5 : 1918, le Der des ders de Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 20117. 62 pages. 13,95 euros.



Toutes les BD de la semaine sont à retrouver aujourd'hui chez Moka !



mardi 5 décembre 2017

16 nuances de premières fois

Ah, la première fois ! Un grand moment tant attendu, souvent angoissant. Peur de mal faire, peur de ne pas savoir s’y prendre, peur de ne pas être à la hauteur. Tellement de questions avant, tellement de questions qui restent en suspens après. Que ce soit une déception ou une révélation, ça reste un passage initiatique important. Comme le dit joliment le psychanalyste Alain Héril dans la préface, « c’est l’apprentissage de l’abandon de soi-même aux mains et au regard d’un autre qui, même s’il est choisi, reste un étrange étranger. »

Les seize nouvelles de ce recueil balaient un spectre très large de premières fois. Celle que l’on raconte à sa meilleure copine par texto, l’inattendue guidée par une experte, la première fois entre garçons, la traumatisante, qui n’est rien d’autre qu’un viol, celle que l’on fantasme et qui ne se passe évidemment pas comme prévue, celle qui est la première d’une longue série, celle qui se déroule dans un futur flippant, celle qui pourrait déboucher sur une grossesse forcément non désirée, celle dont on se rappelle au crépuscule de sa vie malgré les décennies passées, celle qui suit un coup de foudre, impulsive, foudroyante… Des premières fois d’ados uniques, inoubliables.

Un recueil riche de quelques unes des plus belles plumes de littérature jeunesse actuelle, d’Antoine Dole à Manu Causse en passant par Séverine Vidal, Axl Cendres, Clémentine Beauvais ou encore Sandrine Beau. Mention spéciale aux princesses imaginées par Rachel Corenblit, à la malice de Gilles Abier et au culot de Cécile Chartre.

16 nuances à mettre entre les mains de celles et ceux qui s’interrogent ou appréhendent la première fois, qui la redoutent et s’en font une montagne ou qui, tout simplement, manquent de repères, parce que l’entrée en sexualité ne va pas de soi et représente un saut dans le vide aussi grisant qu’intimidant.

16 nuances de premières fois. Eyrollezs, 2017. 190 pages. 14,90 euros. A partir de 15-16 ans.


Un pépite jeunesse partagée comme chaque semaine avec Noukette.






vendredi 1 décembre 2017

Mon carnet - Éric Cantona

Quelle poilade, mais quelle poilade ! Merci monsieur Cantona pour ce grand moment de détente des zygomatiques, j’en avais besoin. Je sais bien que ce n’était le but mais merci quand même. Et merci d’avoir un égo si démesuré. Merci de vous prendre dans ce carnet très personnel pour Dubuffet, pour Magritte, pour Courbet, pour Munch. Merci, comme vous le dites dans la préface, d’entrouvrir "des portes qui ne sont pas des portes". « Les portes que l’on voie et puis celles qu’on imagine ».




Cantona/Dubuffet

Ce carnet est donc « un petit rien de vous ». Un petit rien du tout oserais-je ajouter. Parce que vos crobards trembolants dignes d’un enfant de trois ans n’ont aucun intérêt. Ils sont totalement inutiles donc rigoureusement indispensables comme dirait Jérôme Bonaldi. Vous êtes un poète. Un penseur. Un philosophe. Un homme de lettres. Un Artiste avec un grand A. Je vous ai entendu à la radio expliquer que parfois vous fermez les yeux le feutre à la main et ça vient tout seul. Comme je vous comprends. Ça m’arrive à moi aussi. Tous les matins. Assis sur le trône. Je ferme les yeux et ça vient tout seul. Parfois il faut que je pousse un peu, mais ça finit toujours par venir.

Cantona/Magritte


Il y a les dessins mais il y a aussi les mots. Chez vous la relation texte image est fondamentale. Un grand tout. Vos aphorismes, pourtant déjà forts profonds, ne seraient rien sans les illustrations qui les accompagnent. Je suppose que ce chef d'oeuvre a été réalisé en état d’ébriété avancée. Je ne vois pas d’autres explications pour justifier une telle dose d’absurde, une telle verve, un tel lyrisme contenu.

Cantona/Courbet


Je ne vais pas vous mentir, je me suis régalé avec ce carnet imitation moleskine joliment présenté. J’ai ri, mais j’ai ri ! Bien sûr il faut prendre ces pages non pas au premier ni au second degré mais au moins au cinquième ou sixième degré pour les apprécier à leur juste valeur. Se dire que c’est une farce. Que Flammarion, qui publie entre autres le grand Jim Harrison, a beaucoup d’humour et qu’il n’a surtout pas peur du grand écart.

Cantona minimaliste


Après, je ne vous cache pas que si n’importe quel quidam franchissait la porte d’un éditeur avec un tel carnet sous le bras on lui rirait au nez et on ne lui recommanderait même pas de l’autoéditer car si le ridicule ne tue pas, il y a des limites. Mais avec vous c’est différent. Vous êtes perché tellement loin au-dessus du commun des mortels que vous pouvez vous permettre de ne pas avoir peur du ridicule. Ou alors vous êtes juste bankable.

Cantona philosophe


Au final j’hésite. Je me demande si ce carnet n’est pas le plus gros foutage de gueule éditorial de l’année ou s’il n’est pas tout simplement le livre le plus drôle de l’histoire. Il faut dire que la frontière entre les deux est ténue…

A gauche Cantona / A droite Charlotte, bientôt 5 ans
Je pense envoyer dès lundi les carnets de dessin de Charlotte à
Gallimard. Qui ne tente rien n'a rien... 


Mon carnet d’Eric Cantona. Flammarion, 2017. 190 pages. 13,90 euros.






jeudi 30 novembre 2017

Ma vie dans les bois T1 - Shin Morimura

C’est ma semaine de retour à la nature ! Après Une année dans les bois, j’enchaîne avec le premier tome de Ma vie dans les bois, où le mangaka Shin Morimura explique par le détail son total changement de vie opéré au printemps 2005, à 47 ans, alors que sa carrière ne décollait pas malgré des heures et des heures passées sur sa table à dessin. Aussi épuisé que démoralisé, Morimura décide de quitter Tokyo pour s’installer au pied des montagnes dans une maison sans eau courante ni électricité qu’il va construire de ses mains : fini le stress et la pression, vive la vie au grand air !

Son projet fou va mettre des mois à se concrétiser. D’abord acheter un terrain, ensuite le déboiser (un travail de titan), puis construire une cabane après avoir écorcé les troncs d’arbre et en avoir fait des rondins de même taille. Créer de solides fondations, attaquer le gros œuvre, du plancher à la toiture. Tout est détaillé, du prix du terrain à celui des outils en passant par les matériaux, du moral qui flanche devant l’ampleur de la tâche à la satisfaction euphorique de voir avancer le chantier. Peu à peu on découvre un apprenti menuisier qui gagne en sérénité et s’épanouit seul dans la forêt avec son chien et sa quête un peu folle de vie écolo.

En dehors du dessin plutôt faiblard j’ai tout aimé dans ce manga. L’état d’esprit combatif de Shin, sa volonté de ne rien cacher des difficultés auxquelles il a dû faire face, son autodérision, la sincérité du regard qu’il porte sur son projet et sur lui-même, tout comme la franchise de sa femme, persuadée qu’il va droit dans le mur, ne se cachant pas pour lui faire savoir tout en respectant son choix.

Entendons-nous, Ma vie dans les bois n’est pas un plaidoyer pour un retour à la nature. Morimura ne cherche pas à convaincre qui que ce soit du bien-fondé de sa démarche. Il expose les faits et exprime son ressenti, explique le cheminement qui l’a poussé dans cette voie mais il ne tente pas d’enrôler de nouveaux adeptes. Son histoire personnelle n’a pour lui aucun caractère universel.

Entre témoignage, autobiographie et guide pratique, cette série rafraîchissante pleine d’optimisme et de bonne humeur pourrait faire changer d’avis les grincheux réfractaires au manga. N’est-ce pas miss Mo ? Pas pour rien que je partage cette lecture commune avec toi, même si je doute fortement d'avoir fait évoluer ton point de vue avec ce titre...

Ma vie dans les bois T1 de Shin Morimura. Éditions Akata, 2017. 144 pages. 7,50 euros.

L'avis de Mo




mercredi 29 novembre 2017

Emma G. Wildford - Zidrou et Edith

Londres, 1920. Follement amoureuse de Roald, Emma n’a plus de nouvelles de lui depuis bientôt quatorze mois. Son fiancé, parti sur les traces du mythique trésor de la déesse du peuple Sami, n’a plus donné signe de vie depuis son arrivée en Norvège. Avant son départ, il lui avait confié une enveloppe qu’elle ne devait ouvrir qu’en cas de malheur. Refusant d’accepter l’évidence, la jeune femme décide de quitter le confort de sa vie bourgeoise pour partir à la recherche de l’élu de son cœur et embarque pour un long périple où, au-delà du rude climat, elle va devoir affronter une vérité difficile à entendre…

Zidrou et Édith, quel joli duo ! Le premier campe une héroïne romanesque en diable. Poétesse, idéaliste, fonceuse, indépendante, n’ayant pas sa langue dans sa poche, elle représente une figure féminine moderne dans l’Angleterre de l’après première guerre mondiale. La seconde, toujours aussi à l’aise pour représenter l’époque Victorienne, illumine chaque planche de son trait souple et relâché, jouant sur l’ombre et la lumière pour passer de la canicule aux forêts glacées de Laponie.

Au-delà de la quête amoureuse, Emma se lance dans une quête initiatique. Loin de son cocon londonien, elle découvre le monde dans sa beauté et sa dureté, elle encaisse les coups, se relève et grandit malgré les obstacles. L’album renferme entre ses pages certains éléments de son voyage (photo, ticket d’embarquement et la fameuse enveloppe à n’ouvrir qu’en fin de lecture). Une aventure dépaysante pleine de souffle et de subtilité dont le graphisme somptueux et le scénario surprenant ne pourront qu’emporter l’adhésion. A découvrir d’urgence.

Emma G. Wildford de Zidrou et Edith. Soleil, 2017. 104 pages. 20,00 euros.


Une lecture commune partagée avec Noukette, qui accueille toutes les BD de la semaine aujourd'hui.












mardi 28 novembre 2017

Les chroniques d’Hurluberland T2 - Olivier Ka

Une bouteille magique, une partie de pêche à la chaussure, une étoile à l’étrange force d’attraction, une chasse au trésor sur les pas-de-porte, un breuvage qui transforme les rêves en réalité, une eau qui fait perdre la mémoire, des maisons comestibles, un énorme champignon ou une paire d’ailes embarrassante. On attaque chaque chronique d’Hurluberland en se demandant : « Que va-t-il bien pouvoir se passer cette fois-ci ? ».  Après un délicieux premier tome, c’est avec le même bonheur que j’ai retrouvé ce drôle de village et ces drôles d’habitants. D’Auguste Barbefolle le maire à Gontran Barquenbois le pêcheur, de Firmin Boissemelle le cordonnier à Hector Boulocarré le boulanger, d’Alphonse Sauçobeurre l’aubergiste à Bernadette Boitaclou l’institutrice, la fine fleur de la communauté hurluberlandaise s'embarque une fois encore dans une valse effrénée d’aventures abracadabrantesques.

Olivier Ka s’en donne à cœur. Il s’amuse et son plaisir est communicatif. Ses hurluberlus d’Hurlubeland évoluent un peu comme les schtroumpfs, regroupés dans un village où chacun occupe une fonction bien précise. Sauf que l’accent est ici mis sur un humour proche de l’absurde avec une touche de poésie. Et comme chez Astérix, malgré la zizanie ambiante on finit toujours par enterrer la hache de guerre.

Jalousie, égoïsme, cupidité, culte de la personnalité, esprit grégaire, les travers de la population d’Hurluberland sont « classiquement » humains. La bizarrerie est ailleurs, dans le quotidien chamboulé par des événements surprenants aux conséquences inattendues. Du farfelue tricoté de main de maître pour une balade dépaysante dans les rues d’une contrée où la normalité n'a définitivement pas sa place. Un régal !

Les chroniques d’Hurluberland T2 d’Olivier Ka. 155 pages. 9,50 euros. A partir de 7 ans.


Une pétillante pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette.









dimanche 26 novembre 2017

Une année dans les bois - Henry David Thoreau et Giovanni Manna

« Je suis allé dans les bois parce que je souhaitais vivre en toute conscience, n’affronter que les éléments essentiels de la vie, voir si je pouvais apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner et non découvrir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu. […] Je voulais vivre profondément, sucer la vie jusqu’à la moelle, vivre avec hardiesse et sobriété pour bannir ce qui n’était pas la vie, tailler largement, couper à ras, acculer la vie et la réduire à sa plus simple expression. »

Vivre libre. Seul. Dans les bois. Au bord d’un étang. Construire une cabane. Cultiver son jardin. Passer l’été au cœur de la forêt, l’hiver au coin du feu. Et attendre les premiers jours du printemps… Entre 1845 et 1847 Henry David Thoreau se retire du monde. Pendant exactement Deux ans, deux mois et deux jours. Cet album raconte son expérience à partir d’extraits de « Walden ou la vie dans les bois ».  Ils condensent les faits en une seule année, au rythme des saisons. 

Les illustrations de l’italien Giovanni Manna sont aussi épurées que l’existence de Thoreau. Douces et poétiques, elles invitent à la contemplation et à la méditation. Un album parfait pour faire découvrir aux enfants, en toute simplicité et avec beaucoup de pertinence, la philosophie et l’éthique de celui que beaucoup considèrent comme l’un des fondateurs de la pensée écologique.


Une année dans les bois d’Henry David Thoreau et Giovanni Manna. Plume de carottes, 2017. 36 pages. 18,00 euros. A partir de 8 ans.








vendredi 24 novembre 2017

L’inaccessible - Charles Gancel

Inutile de prendre des pincettes, voilà un recueil de nouvelles qui ne cassent pas trois pattes à un canard. Pas qu’il soit mal écrit, loin de là même. C’est d’ailleurs à peu près sa seule qualité. Parce que pour le reste, je me suis ennuyé ferme.

Le problème c'est que j’aime retrouver dans un recueil une unité de temps ou de lieu, des thèmes ou des personnages similaires. Ça donne de l’épaisseur et surtout du liant à l’univers proposé, ça évite la désagréable impression d’une juxtaposition de textes disparates sans fil conducteur. Rien de tout cela ici, on passe d’un meurtre sordide à une histoire d’amour cucul, de New-York à un récit d’anticipation, d’un musicien en mal d’inspiration à un tueur à gages trahi par son commanditaire. Quel rapport entre ces récits ? Je me le demande encore…

Je comprends que « l’inaccessible » qui donne son titre à l’ouvrage puisse, d’une certaine façon, se retrouver dans chaque texte. Du bonheur à la liberté, de l’amour à la réussite, tout semble inaccessible mais il faut parfois lire entre les lignes pour déceler ce « sujet » récurrent qui apparaît au final sacrément tiré par les cheveux.  

Charles Gancel possède une joli plume mais elle n’a pas suffi à éveiller mon intérêt. J’ai parcouru les pages d’un œil distrait, pas franchement concerné, sans agacement mais surtout sans plaisir. Une lecture dans l’indifférence générale et la confirmation qu’en matière de nouvelles mes préférences restent définitivement acquises aux écrivains nord-américains.

L’inaccessible de Charles Gancel. Buchet Chastel, 2017. 190 pages. 15,00 euros.





mercredi 22 novembre 2017

Jones et autres rêves - Franco Matticchio

Entrer dans l’univers de Franco Matticchio, c’est accepter qu’un oreiller s’échappe du lit pour aller rejoindre son amoureuse dans un moulin, c’est grimper dans un arbre et découvrir des personnages plus excentriques les uns que les autres, c’est couper la tête d’un cheval fou au hachoir, c’est voir les fleurs de sa chemise prendre vie après la pluie ou King Kong s’échapper de l’affiche de son film.

Matticchio a créé son chat Jones en 1985. Un matou avec des bretelles et un bandeau sur l’œil gauche qui a pour ami le chien Bull Dog et évolue sans cesse entre rêve et réalité. Un matou paresseux et curieux, joueur d’échec en quête du monstre du Loch Ness, chercheur de poussière et amoureux de la belle Tina.


Graphiquement, on va à l’essentiel. Du noir et blanc, un poil de couleur de temps en temps, des histoires en une planche, d’autres plus longues, des illustrations pleine page pour le New Yorker et un trait hachuré, oscillant entre Crumb et Art Spiegelmann. Il n’y a souvent aucun texte dans ces histoires, tout se joue dans la lecture de l’image, dans le mouvement, le découpage, l’enchaînement logique (ou pas) des événements. C’est onirique, parfois surréaliste, toujours extrêmement poétique.



Matticchio marche sur un fil, il donne à voir une forme d’absurde mâtinée de philosophie et d’espièglerie avec une grande économie de moyens. Impossible de ne pas penser à l’excellent Ours Barnabé (en moins enfantin cela dit), impossible non plus de ne pas avoir en tête les pièces de Beckett où l’univers de Roland Topor lorsque l’on parcourt les aventures de Mister Jones. Une intégrale idéale pour découvrir l’œuvre inclassable d’un des auteurs les surprenants de la bande dessinée italienne.

Jones et autres rêves de Franco Matticchio. Ici Même, 2017. 256 pages. 29,00 euros.


Toutes les BD de la semaine sont à retrouver chez Mo !





mardi 21 novembre 2017

Kill the Indian in the child - Élise Fontenaille

Si je n’avais pas su que ce roman était basé sur des faits avérés, je ne l’aurais pas cru. J’aurais même poussé un gros coup de gueule parce qu’exagérer à ce point pour marquer les esprits me paraît toujours contre-productif. Je n’ai pas cessé de me dire « non, c’est pas possible, c’est trop gros ». Et pourtant… Plus de 150 000 enfants indiens ont été envoyés dans des pensionnats canadiens dirigés par des religieux pour « tuer l’indien en eux ». 30 000 au moins y ont trouvé la mort. Battus, humiliés, torturés, violés, forcés à manger de la nourriture infestée de vers, j’en passe et des meilleurs. Un enfer dont les traumatismes ont marqué des générations d’autochtones.

Mukwa, 11 ans, est un de ces enfants martyrs. Obligé de quitter les siens pour « parfaire son éducation », il se retrouve à Sainte-Cécilia, un établissement  où chaque jour ressemble à un long supplice. Ne supportant plus un quotidien aussi insoutenable, il décide de s’enfuir et de rejoindre son père dans la forêt…

Inspiré d’une histoire vraie s’étant déroulée en 1966, ce court roman ne peut que susciter l’indignation la plus totale face au calvaire subi par ces pauvres enfants. Autant vous prévenir, c’est un texte extrêmement dur qui ne laisse aucune place à la moindre légèreté. La voix de Mikwa résonne avec force, elle prend aux tripes et sa souffrance se grave profondément dans la tête du lecteur.

Sidérante. Voila l'adjectif qui me vient en tête pour qualifier la façon dont on a traité, ou plutôt maltraité, des milliers d'enfants pendant des décennies au Canada (le dernier établissement de ce genre a fermé ses portes en 1996). Une lecture bouleversante et une pépite jeunesse douloureuse dont on ne sort pas indemne.

Kill the Indian in the child d’Élise Fontenaille. Oskar, 2017. 92 pages. 9,95 euros. A partir de 12 ans.


Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette.









samedi 18 novembre 2017

De rose et de noir - Thibaut Lambert

Manon se remet avec difficulté de sa dernière relation amoureuse. Son compagnon Steph devenait violent dès qu’il avait un coup dans le nez et elle a plusieurs fois subi les foudres de cet homme colérique. Pour se reconstruire la jeune femme consulte une psy et profite du soutien bienveillant de sa colocataire. Mais le chemin vers une vie apaisée est semé d’embûches et lorsque Manon rencontre un garçon qui lui plait, le traumatisme de son histoire précédente est un obstacle qu’elle peine à franchir.

Sujet difficile, brûlant même, et malheureusement toujours d’actualité. Les violences faites aux femmes sont ici abordées « après coup ». Un traitement intéressant dans la mesure où il offre une relative distance par rapport à l’émotion brute des actes relatés « en direct ». Pour autant, même si la séparation avec l’agresseur est actée et définitive, les dégâts restent considérables et les blessures difficiles à cicatriser.

Thibaut Lambert a choisi une bichromie aux nuances sanguines pour relater la reconstruction de Manon. Son présent est dessiné avec un encrage épais tandis que les flash-back la ramenant dans son passé avec Steph sont représentés dans un lavis donnant une impression de souvenirs diffus et cotonneux. Ce parti pris graphique fonctionne bien et ne nuit en rien à la lecture, bien au contraire.

Je trouve par contre que tout va un peu trop vite dans cette histoire. La résilience de la jeune femme s’effectue « comme dans un rêve » : la psy est parfaite, les amies formidables et le nouveau copain est une crème. Ce déroulement positif participe forcément à la remise en confiance de Manon et quelques scènes n’éludent pas les problèmes rencontrés ou ceux restant à résoudre mais au final la trajectoire semble trop linéaire et manque parfois d’aspérités.

Après, cela renforce le message d’espoir porté par le récit, ce qui est évidemment une bonne chose et il serait stupide de réclamer davantage de coups durs pour Manon mais j’ai eu l’impression d’être resté à la surface des choses et de manquer d’un poil de profondeur. En même temps, on ne parlera jamais assez des violences faites aux femmes, il importe donc de défendre cet album qui met en lumière la possibilité d'un avenir tourné vers l'apaisement et une certaine forme de sérénité.

De rose et de noir de Thibaut Lambert. Des ronds dans l’eau, 2017. 72 pages. 18,00 euros.

Une lecture commune partagée avec Mo.




jeudi 16 novembre 2017

Le camp des autres - Thomas Vinau

« Le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. De ceux qui vivent sur les chemins. De la trime et de la cloche. Des romanichels et des bohémiens. Ceux qui parlent aux bêtes et aux nuits. Ceux qui n’ont pas peur de la lune. Ceux qui dressent l’indressable et apprivoisent l’inapprivoisable. Ceux qui connaissent la langue des fantômes. Le secret des plantes et des champignons. Les chants païens et antiques. Les proscrits aussi. Les fuyards. Les insoumis. Les orphelins. »

Le camp des autres, Gaspard l’a rejoint. Après avoir quitté la maison familiale où son père le battait comme plâtre, le gamin s’est retrouvé seul dans la forêt avec son chien. Il a affronté le froid, la faim, la peur, les loups. Recueilli par Jean-le-Blanc, un ermite vivant au cœur des bois, il s’est remis sur pied avant de partir sur les routes avec la Caravane à Pépère, une bande d’exclus épris de liberté qui sillonna la France au tout début du 20ème siècle. Des sans-abris, des sans-famille, des sans patrie. Des revenus du bagne, des voleurs à la tire, des gitans. La lie d’une société bourgeoise que Clémenceau écrasa avec ses brigades du tigre en 1907. Parmi ces « récalcitrants », « Gaspard va découvrir la vie en marchant sur le monde ».  

Un roman plein de souffle qui ne pouvait que me plaire. Les chapitres courts, comme autant de longs paragraphes, donnent la mesure. La partie en forêt est riche de descriptions proches du naturalisme et m’a rappelé les superbes envolées de Louis Pergaud dans son recueil « De Goupil à Margot ». La seconde, sur les routes, est une ode au peuple nomade et à son mode de vie sans frontière ni barrière. Les deux se complètent et forment un tout cohérent, porté par une langue magnifique.

C’est un texte à lire à voix haute pour profiter du balancement des phrases, de leur rythme, de l’équilibre entre le son et le sens. Un texte habité, engagé, une poésie sèche sans emphase inutile. Tout ce que j'aime et que je retrouve trop peu souvent dans la littérature française actuelle.

Le camp des autres de Thomas Vinau. Alma, 2017. 195 pages. 17,00 euros.

Une lecture commune partagée avec l'incontournable Stephie.










mercredi 15 novembre 2017

Et si l’amour c’était aimer ? - Fabcaro

- Sandrine, quand allez-vous quitter votre mari ?
- Michel, ça n’est pas si simple… on a le crédit de la Mercedes, un PEL à la Poste, et puis… j’ai peur de faire souffrir les enfants…
- Les enfants ?? Mais vous n’en avez pas…
- Oui non mais les enfants en général je veux dire.
- Qu’importe, je vous attendrai le temps qu’il faudra.
- Oui, on a l’éternité devant nous. 
- Ah… moi je pensais plutôt à genre 15 jours…
- Moi aussi je brûle d’impatience, mais notre histoire est inéluctable, nous sommes liés, rien ne pourra jamais se mettre en travers de notre route…
- Sandrine… je nous vois déjà dans les allées d’IKEA en train de noter des références de tables basses…
- Michel, on se fait du mal.

Il ne fallait pas que Sandrine ouvre la porte au livreur de macédoine (pas au livreur macédonien, hein, mais au livreur de Speed Macédoine). C’était pourtant une bonne idée au départ de commander de la macédoine pour le diner. Seulement derrière la porte se tenait Michel, et avec Michel le coup de foudre fut immédiat : « Le regard de cet homme, noir comme une nuit sans lune, la magnétisait tel un aimant dont elle ne pouvait se détacher ». Commence alors une relation aussi passionnée qu’interdite entre Sandrine et Michel. Henri, le mari de Sandrine, n’y voit d’abord que du feu. Mais lorsqu’il apprend la vérité sur cette liaison, il oblige sa femme à y mettre un terme. Michel, le cœur brisé, tente de se reconstruire auprès de ses amis tandis Sandrine peine à tirer un trait définitif sur son bel amant…

Ce résumé volontairement cucul la praline n’arrive pas à décrire le millième de cette  BD clairement  inspirée des romans-photos à l’eau de rose qu’adorait ma grand-mère. Surtout, il ne dit rien du traitement irrésistible que fait subir Fabcaro à cette idylle dont la trame semble de prime abord usée jusqu’à la corde. Parce que pour ce qui est de bousculer les codes, l’auteur de Zaï, zaï, zaï, zaï n’y va pas de main morte.

Des années, je dis bien des années que je n’avais pas autant rigolé en lisant un livre. C’est un festival de la première à la dernière page. Et d’ailleurs le tour de force est là. Trouver une chute hilarante ne relève pas de l’exploit mais en imaginer une à chaque planche sans jamais que le niveau baisse d’un millième, c’est inespéré. Attention, il faut aimer l’absurde, le non-sens et  l’humour parfois très noir. En fait pour être plus parlant je dirais qu’il faut aimer l’humour des Nuls de la grande époque, de la fin des années 80 au début des années 90. Pour moi c’est la référence ultime, personne ne m’a jamais autant fait rire depuis. Et là je retrouve cet esprit, ce grand n’importe quoi qui est en fait extrêmement construit et sans la moindre fausse note.

C’est le type d’album (extrêmement rare) qui fait de moi un gars super lourdingue. Parce que je passe mon temps à en parler à toute personne ayant le malheur de croiser ma route : « Purée, il faut que tu lises ça, c’est génial ! » ou « Tiens, je te prête le dernier Fabcaro, c’est une tuerie ! ». Résultat, ma femme a trouvé ça débile, ma grande pépette n’a pas tout compris et mes collègues l’ont gentiment posé sur leur bureau en me disant qu’ils y jetteraient un œil dès qu’ils auraient deux minutes (et moi de bouillir intérieurement avec l’envie de leur hurler « Mais bordel de m…, laisse tomber ce que t'es en train de faire et ouvre-moi ce bouquin !!!! »).

Bref c’est un indispensable, un incontournable, un essentiel (ne rayez aucune mention inutile, il n’y en a pas). Ma BD de l’année 2017.

Et si l’amour c’était aimer ? de Fabcaro. 6 pieds sous terre, 2017. 56 pages. 12,00 euros.

Une lecture commune et un enthousiasme partagés avec Noukette.




Toutes les BD de la semaine sont aujourd’hui chez Stephie