vendredi 20 janvier 2017

Dans la forêt - Jean Hegland

Le point de départ est simple et déjà-vu. En gros, il n’y a plus d’électricité sur terre, plus de pétrole non plus. Plus de voitures, plus de trains, plus d’avions, plus rien. Personne ne sait ce qui se passe, la rumeur court. Les gens seraient touchés par un virus, chacun se terre ou fuit, on ne sait trop où. Nell et Eva (17 et 18 ans) ont décidé de rester dans leur maison isolée au cœur d’une forêt du nord de la Californie. Elles ont du bois pour se chauffer, un garde-manger plein à craquer et un père pour les encadrer. De quoi tenir jusqu’à ce que la situation se rétablisse. Nell rêve d’Harvard, sa sœur du ballet de San Francisco. La première bûche son examen d’entrée à l’université, la seconde danse toute la journée. Au moins elles seront prêtes quand tout rentrera dans l’ordre. Sauf que. Le père meurt accidentellement et rien ne change. Le garde-manger se vide, l’ennui, la peur et les questionnements ne cessent de grandir. Face à l’inconnu, les deux sœurs vont devoir s’adapter, vivre autrement.

Une dystopie donc. Du post-apocalyptique, encore et toujours. Mais du bon. Qui ne s’attarde que sur les conséquences de la catastrophe, pas sur ses causes. Et qui regarde ces conséquences par un tout petit bout de lorgnette, l’objectif pointé sur une cabane perdue dans une clairière, au bord d’un ruisseau. L’histoire est racontée par Nell, qui tient son journal intime. Procédé encore une fois des plus classiques mais qui a le mérite de montrer l’évolution de l’état d’esprit de la narratrice au fur et à mesure que les semaines et les mois passent. L’écriture est d’une précision redoutable, il s’en dégage quelque chose de très organique où chaque sensation est retranscrite magistralement, entre réalisme brut et lyrisme contenu.

Récit d’apprentissage tournant à la robinsonnade, ce premier roman est surtout (pour moi du moins) un texte très engagé, très politique, très féministe et finalement très idéaliste. Engagé et politique d’abord, avec une pensée écologiste proche du Walden de Thoreau et des altermondialistes chantres de la décroissance (« Je n’ai jamais vraiment su comment nous consommions. C’est comme si nous ne sommes tous qu’un ventre affamé, comme si l’être humain n’est qu’un paquet de besoins qui épuisent le monde. Pas étonnant qu’il y ait des guerres, que la terre et l’eau soit pollués. Pas étonnant que l’économie se soit effondrée »). Féministe aussi, faisant des hommes (les mâles, j’entends), au mieux des maladroits (le père), au pire des lâches et des violents dont les femmes peuvent très bien se passer. Idéaliste enfin, notamment au moment de la conclusion et d’une prise de décision qui apparaît, pour les sœurs en tout cas, d’une grande sagesse (même si personnellement je n’y ai vu que pure folie).

J’ai vraiment beaucoup aimé, même si j’ai essentiellement lu ce roman comme un texte à message, une leçon de vie ne niant pas les difficultés d’un retour au monde sauvage mais faisant de la symbiose avec la nature le sens même de l’existence.

Dans la forêt de Jean Hegland. Gallmeister, 2017. 302 pages. 23,50 euros.









64 commentaires:

  1. J'ai hâte. Je crois bien que c'est LE titre de la rentrée qui me fait le plus envie.
    Et je serai sans doute la dernière à le lire! Il n'arrive que début février.
    J'ignorais que les deux soeurs étaient si vieilles. Je les imaginais plus jeunes.
    Enfin, ça ne change rien! Et ça me plaît bien, ce message (citations bien choisies!)
    Bref, je me répète, mais j'ai hâte en mautadit!

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    1. ça devient bon, février est dans deux jours !

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  2. Bref, à force de voir les billets, j'ai envie ou pas? J'attends que la bibli fasse le job.(c'est mon côté "on voit trop ce roman", pareil pour les Ferrante, pas lus)

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    1. Perso, les Ferrante ne me tentent pas du tout.

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  3. Tu confirmes les bons avis que j'ai pu lire jusqu'à maintenant.

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  4. Je viens de lire "Station Eleven" qui reprend le même canevas et depuis ce genre m'attire un peu plus (bon faut pas trop m'en demander quand même!). À voir!

    (ça n'a rien à voir mais je viens de terminer "L'échappée" de Valentine Goby, pfiiiiou encore un roman merveilleux!)

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    1. Dire que je n'ai pas encore lu "L'échappée" !

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  5. ravie que tu aies également aimé ! moi aussi je l'ai vu comme un message politique (écologie et simplicité volontaire)

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  6. Tout pour me faire fuir. Tant pis pour moi.

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  7. Il me tente beaucoup. J'ai adoré Station Eleven et on compare souvent ces deux romans.

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    1. Je ne pourrais pas te dire, je n'ai pas lu Station Eleven.

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  8. Je le note, pour moi pour l'aspect engagé, et pour mon homme car il aime beaucoup tout ce qui touche au sujet du retour à la nature.

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  9. Un bien beau billet pour un très beau livre !

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  10. Alors oui, je note. J'aime ces ambiances et je suis curieuse de voir comment l'histoire est menée.

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    1. Elle est bien menée, il faut le reconnaître.

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  11. Ce roman m'a vraiment portée de la première à la dernière page, j'ai vécu en symbiose avec ces sœurs, gros coup de cœur !

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  12. J'ai l'impression que tout le monde lit ce titre !

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  13. Je dois regarder les mêmes blog que Moka, car j'ai aussi l'impression que tout le monde lit ce titre. Tu es le premier à me faire douter car je ne pensais pas que c'était un roman engagé dans la cause féministe. Et anti consommation.

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    1. C'est la lecture que j'en ai eu en tout cas.

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  14. Je suis partagée... d'un côté, c'est un texte que tu qualifies d'engagé, politique et féministe. Donc ça, c'est pour moi. De l'autre, la dystopie et la cabane perdue dans la nature, ça l'est un peu moins. Je vais me laisser le temps de la réflexion. Peut-être finirai-je par le trouver en biblio.

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    1. Toutes les biblios vont l'acheter je pense.

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  15. Noté déjà suite au billet de Noukette, mais comme j'ai lu Station Eleven il y a peu, je ne vais pas me précipiter tout de suite sur un roman qui surfe dans la même catégorie.

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    1. Te connaissant, tu ne te serais pas précipitée de toute façon :)

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  16. Il m'attend, je m'en réjouis :-)

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  17. Mmouais, le post apocalyptique ... Depuis ma détestation de "La route", je me méfie trop pour m'y lancer ... Ta conviction me fait dire que peut-être, alors, un jour, si ....

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    1. Je me demande bien ce que tu en penserais du coup.

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  18. Après un gros coup de coeur pour Station eleven, je suis plongée avec plaisir dans ce roman, qui bien que surfant sur le même thème le traite très différemment.

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    1. Je viendrais peut-être un jour à Station Eleven moi ;)

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  19. Moui...je te crois je te crois mais l'extrait que tu as mis ne me comble pas du tout ! Les thèmes du livre me plaisent mais là j'hésite...bien que Gallmeister ! ;)

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    1. Il y a plus de pour que de contre, non ?

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  20. Je ne le sens pas pour moi ce roman, d'abord parce que c'est un Gallmeister et ensuite parce que je ne raffole pas des romans à messages.

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    1. Je pense en effet que n'y trouverais pas ton compte.

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  21. Je ne suis pas sûre d'être très tentée, à voir dans de nombreux mois lorsqu'on ne le verra plus ;)

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  22. c'est un roman qui propose différentes lectures, j'ai l'impression. En tous cas, il a l'air de plaire à beaucoup.

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  23. Texte à message = pas tentée.
    J'ai toujours l'impression de me faire faire la morale! Ce doit être mon côté opposant!

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  24. Déjà lu de bons commentaires sur ce livre

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  25. Du post-apocalyptique sans zombies, ça change.

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  26. Un coup de coeur pour moi !! un roman de très bonne facture !

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  27. Je ne croyais pas que c'était une lecture engagée..
    Quoi qu'il en soit, c'est sans aucun doute le livre que j'ai le plus envie de lire en ce moment!
    Merci de nous le présenter si "justement" Jérôme. Bises

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    1. Tu me diras si tu as le même ressenti ;)

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  28. Je suis ravi que tu aies aimé toi aussi. Sur le roman à thèse, tu as raison, mais j'ai trouvé que c'était un roman à thèse où la thèse n'était pas pesante. Il y a quelque chose de très charnel dans ce récit, qui tire la thèse écolo-féministe du côté de l'expérience (du corps, du monde, de soi, de la nature), et non du côté de la leçon. Comme dans les meilleures des Robinsonnades justement. Le rapport des deux soeurs est aussi joliment étudié. Et l'épuisement de leurs désirs qui finalement se renouvellent dans cette folie de la fin du livre.

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    1. Le corps est très présent, c'est vrai. Et les plus beaux moments d'écriture sont ceux qui le mettent en scène je trouve.

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  29. Eva me l'a prêté et j'ai vraiment hâte de le lire ! Je sens que je vais adorer.

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  30. Celui-là je l'ai li, et dévoré quasi d'une traite. Pourtant je ne suis pas friande de trucs post-apocalytique (j'ai toujours peur de tomber sur un livre très "science-fiction" et c'est pas ma tasse de thé.)
    Pourtant ça fait le second livre (après celui d'Emily St John Mandel) du genre que j'adore, littéralement. J'ai bien aimé le côté engagé, éclairant pour tout dire.
    merci pour ton avis, qui me conforte dans ma lecture :)

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    1. On a le même "profil" par rapport à ce titre et le même ressenti si j'ai bien compris ;)

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