vendredi 3 février 2017

L’été des charognes - Simon Johannin

Le roman s’ouvre sur une scène de lapidation d’un chien par des enfants. Histoire de donner le ton. De prévenir que ça va secouer sévère. Ici, on a la torgnole facile. Ici, les gosses collectionnent les os trouvés au cimetière et ramènent leurs parents en voiture les soirs de beuverie (« C’est souvent comme ça qu’on fait. Quand les parents sont bien trop bourrés, ils démarrent juste les autos en première et les enfants conduisent, comme ça c’est moins dangereux et nous ça va on aime bien conduire comme les distances sont pas très grandes »). Ici, on tue le cochon tous ensemble et on fait la fête jusqu’à plus soif. Ici, on vit au fond de la vallée « tout au bout, là où le temps est le même qu’à l’intérieur d’un pot de chambre qu’on aurait  bien rempli et refermé délicatement pour un mois au soleil ». Un hameau, trois familles, des poules, des moutons, des agneaux et des brebis, la forêt et la brume. Pas de télé, d’internet ni de 4G. Bienvenue chez les gueux, chez les damnés de la terre. Le narrateur est un de ces marmots cradingues qui trainent leurs savates dans la boue et font les quatre cents coups en plein air. Il décrit son quotidien avec ses mots à lui, entre outrance et poésie.

C’est un petit livre de rien du tout, format poche, à peine 150 pages. Un premier roman qui claque, âpre, rude, abrasif. Simon Johannin use de punchlines qui vous sonnent comme un aller-retour en pleine poire. Pas de gants pour décrire la violence des rapports humains, pas de dentelle pour raconter la vie de ces gens-là, de ces rednecks made in France. Pour autant, le texte n’est pas autobiographique et ne donne pas dans la sociologie, on n’est pas chez Edouard Louis, on n’est pas en Picardie mais dans le Tarn, et le gamin qui cause avec sa gouaille de cul-terreux ne charge pas la mule parentale, ne met pas en cause son milieu, ne fait pas de la bêtise et de la misère un mur infranchissable bloquant toute ascension vers une adolescence épanouie. On le retrouve d’ailleurs à la fin, devenu adulte. Pas reluisant bien sûr, pas des plus fringants. Mais sans haine ni rancœur pour ses jeunes années.

Finalement, L’été des charognes n’est rien d’autre que la chronique d’une enfance rurale. Une chronique certes brutale, écrite avec les tripes, sans fioritures ni scories inutiles mais avec des envolées stylistiques dignes d’une Virginie Despentes au meilleur de sa forme. Un écrivain est né. Il s’appelle Simon Johannin, n’a que 23 ans et m’a laissé sur le cul. Merci m’sieur !  

L’été des charognes de Simon Johannin. Allia, 2017. 145 pages. 10,00 euros.












46 commentaires:

  1. J'aurais dû le saisir au vol quand tu me l'as montré dans la librairie d'Angoulême.

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  2. Vite vite, il me faut ce roman. Du rural noir made in France... J'adore, tu le sais. Je m'empresse de le trouver. Merci! Je serais passée à côté.

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    1. J'espère qu'il finira vite entre tes mains !

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    2. J'suis sur le cul. Oui, un écrivain est né.
      Merci pour cette fabuleuse découverte.

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    3. Je suis plus que ravi, c'est un petit roman qui mérite tellement que l'on parle de lui !

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  3. Ys parlait aussi de rednecks à la française je crois. Bon je persiste à penser que du noir comme ça, est-ce que ça existe en vrai? J'ai vu la gadoue, un poil de saleté, mais pas à ce point quand même.
    Cependant, si l'écriture est là, je peux tester (et j'aurais des horreurs à te raconter sur l'élimination des chatons, tiens)

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    1. ça existe en vrai, aucun doute là-dessus, je connais ça depuis mon enfance en Picardie profonde ;)

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  4. Ça sent la France profonde !
    Rahhhhhh
    Egalement je serai passée à côté ... mais moi aussi je veux avoir le cul par terre !
    Tentateur !!!! :)

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    1. Je reconnais que c'es un petit livre que j'ai envie défendre plus que d'autres ;)

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  5. tu as un goût pour le dur et l'horreur qui me fait un peu peur!

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  6. Le dernier roman rural que j'ai tenté de lire m'est tombé des mains. Alors malgré ton billet élogieux, j'hésite.

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    1. Attention, ce n'est pas du roman régionaliste non plus !

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  7. En effet, il est très jeune. Ce n'est pas trop le genre que j'aime, je crois que je vais passer malgré ton avis ;)

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    1. Tu trouverais pourtant quelques résonances avec Franck Bouysse je pense.

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  8. Tout dépend effectivement du style parce qu'une simple image brutale du monde rural ( sans sociologie comme tu le dis) ne va pas me combler.
    Dans ce genre ( enfin j'imagine) j'avais lu Vie animale, un très bon premier roman aussi, de Justin Torres.

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    1. Pas lu Torres mais ici l'absence "d'analyse" est une force je trouve.

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  9. Voilà un premier roman qui me semble fort prometteur ! Je note !

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  10. Pas pour moi, mais c'est toujours avec grand plaisir que je lis tes billets...
    Juste envie de le dire là...

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  11. Tu as toujours des découvertes incroyables !

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    1. Pas toujours, non, mais j'aime dénicher des pépites un peu atypiques ;)

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  12. Je l'ai déjà noté suite à l'avis de Sandrine... me voilà d'autant plus impatiente de le lire !

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    1. Et moi je suis impatient de savoir ce que tu vas en penser.

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  13. Ouf ! Le billet est saisissant, le livre doit l'être ! Je retiens.

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  14. Allia nous offre souvent des perles. Comment fais-tu pour trouver de telles perles ?

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  15. Ha ! Je n'avais pas encore lu la fin que j'étais sûre que tu avais adoré. "Bienvenue chez les gueux, chez les damnés de la terre", "âpre, rude, abrasif", autant de termes annonciateurs de la claque. Tu étais sur ton terrain.:-)

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    1. Clairement, j'étais en pleine zone de confort.

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  16. Eh bien ! Quel éloge ! Cela mérite vraiment qu'on aille regarder ça de près !

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    1. Ce n'est pas moi qui vais te dire le contraire.

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  17. Dans le genre roman rural âpre et magnifique, j'ai adoré Règne animal. Mais pour l'instant je n'ai pas envie de me replonger dans ce type de roman.

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    1. Je te comprends, ce sont des lectures marquantes.

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  18. Merci pour cette découverte, je vais me précipiter dessus :-)

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  19. ça me fait un peu penser à En finir avec Eddy Bellegueule... non?

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    1. Ben non justement parce que le narrateur n'attaque pas sa famille, il n'est pas dans l'analyse sociologique, il n'accuse personne.

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  20. 23 ans ? Whaou, je note tu penses bien !

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  21. Faut voir... Trop noir c'est moyen mon truc, à tester 😄

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