mardi 31 janvier 2017

A la dure - Rachel Corenblit

Il a tout préparé : cinq bassines, des grandes serviettes de plage, des draps de rechange, des bouteilles d’eau, des chaussettes en laine, du riz, des médocs. Le chien est au fond du jardin, les parents absents pour plusieurs jours. Arthur est opérationnel, il va pouvoir accueillir sa grande sœur So à la maison. Quand elle sera là les choses sérieuses pourront commencer. Une épreuve terrible à surmonter, usante, aussi difficile à vivre physiquement que nerveusement. Mais puisque So semble enfin décidée à franchir le pas, il se doit de l’accompagner, de la soutenir, de l’aider. Comme il peut.

Arthur et So. Le Ying et le Yang. Quatre ans d’écart. Lui le premier de la classe, programmé pour avoir son bac avec mention « très bien » à la fin de l’année. Elle la sauvageonne, la rebelle, l’incontrôlable, la menteuse, la voleuse. Elle que son père a foutu à la porte parce que ce n’était tout simplement plus possible.

Une histoire de fratrie sombre et bouleversante. Une histoire d’entraide et de soutien indéfectible, désespéré. Une histoire de retrouvailles. Une histoire qui laisse planer le doute sur sa conclusion, parce que dans certains cas rien n’est jamais définitivement gagné.

Comme toujours dans cette  collection un texte d’une seule voix (celle d’Arthur) à lire comme une longue lettre adressée à cette insaisissable sœur dont il ne cherche pas à comprendre ou excuser le comportement, mais qu’il ne juge pas non plus. Comme toujours dans cette collection les mots sonnent juste, l’intime n’est jamais voyeur et la dureté du sujet n’est pas une aubaine pour verser dans le tire-larmes. Comme toujours dans cette collection je referme le livre soufflé et admiratif.

A la dure de Rachel Corenblit. Actes sud junior, 2017. 64 pages. 9,00 euros. A partir de 13-14 ans.


Une pépite jeunesse que je partage évidemment  (et comme toujours) avec Noukette.









samedi 28 janvier 2017

Maggy Garrisson T1 : Fais un sourire, Maggy - Lewis Trondheim et Stéphane Oiry

Elle est touchante, Maggy. Pas la plus jolie fille de Londres. Ni la plus riche. Deux ans qu’elle ne bossait plus. Jusqu’à ce que sa voisine lui dégote un job de secrétaire auprès de son neveu. Le gars est détective privé. Du genre qui picole beaucoup et enchaîne les affaires minables. Du genre à se faire tabasser le jour où sa nouvelle assistante débarque à l’agence. Trois semaines à l’hosto et une Maggy au chômage technique. Heureusement, la jeune femme a de la ressource et est débrouillarde. Quitte à flirter avec la malhonnêteté pour gagner quelques livres et payer les factures. Mais quand son nouveau boss l’appelle de son lit d’hôpital et lui demande de planquer son portefeuille dans un endroit sûr, elle se dit que quelque chose cloche. Sans savoir à quel point elle met va mettre les mains dans une sale affaire…

Joli portrait d’une trentenaire célibataire et sans le sou à la morale loin d’être exemplaire. Si elle sort des clous, Maggy le fait avant tout par nécessité, pas par plaisir. La faune qui gravite autour d’elle n’a d’ailleurs pas davantage d’état d’âme, chacun cherchant à tirer profit de la situation pour son propre compte. Pas de héros au cœur pur dans cette histoire maline et rondement menée où le scénario retors de Lewis Trondheim est parfaitement mis en image par le trait et le découpage un brin austère d’un Stéphane Oiry visiblement très à l’aise pour retranscrire l’atmosphère humide du Londres des ruelles sombres et des pubs crasseux.

Le troisième tome vient de sortir et clôt un premier cycle sans la moindre fausse note. Une série à découvrir d’urgence.

Maggy Garrisson T1 : Fais un sourire, Maggy de Lewis Trondheim et Stéphane Oiry. Dupuis, 2014. 48 pages. 14,50 euros.




jeudi 26 janvier 2017

Chaleur - Joseph Incardona

Pour s’occuper l’été en Finlande, on organise des championnats du monde de porter d’épouse, de football en marécage, de lancer de bottes ou encore de sauna. Pour cette dernière compétition, les règles sont simples : on enferme les concurrents dans une étuve à plus de 100 degrés et le dernier qui sort a gagné. Un sport à risque où les athlètes, en maillot de bain, souffrent le martyr et risquent à tout moment le malaise, voire la crise cardiaque. Les deux stars incontestées de la discipline sont Igor Azarov et Niko Taner. Le premier, russe, échoue systématiquement en final. Impossible jusqu’alors de battre Niko, vainqueur des trois dernières éditions et icône finlandaise du porno surnommé avec affection pas ses fans « Le pieu de Thor ». Mais cette fois Igor est prêt pour faire chuter le champion. Il n’a plus rien à perdre et sait de toute façon que c’est sa dernière chance…

Un récit déjanté où tout est centré sur le corps. Son fonctionnement, ses capacités parfois hors normes, ses défaillances, ses limites. Un corps que l’on expose, que l’on met au supplice sous les yeux d’un public guettant le moment où les faibles vont craquer les premiers. Avec ce roman on est dans le vain, l’inutile, l’absurde, le néant, l’indispensable quoi !

Les personnages d’Incardonna ont un air de parenté avec les freaks du génial Harry Crews. Le turc poilu, le révérend illuminé, les filles de petite vertu toujours prêtes à rendre service, la journaliste qui passe en revue les candidats en les suçant les uns après les autres avec application. Un grand cirque plein d’obsessions et d’obsédé(e)s, plein de sueur et de sperme. De l’humour noir sans ironie et une plume acérée comme une lame, allant à l’essentiel sans laisser un poil de gras sur l’os. Chaleur est un roman sec et désespéré où la moquerie n’a pas sa place malgré un sujet de prime abord risible, un roman qui met en lumière des jusqu’au-boutistes pathétiques frôlant l’état de grâce. Il fallait oser, le résultat m’a emballé.

Chaleur de Joseph Incardona. Finitude, 2017. 150 pages. 15,50 euros.





mercredi 25 janvier 2017

Catamount - Benjamin Blasco-Martinez (d’après Albert Bonneau)

Seul survivant du massacre par des cheyennes d’une caravane de pionniers en route vers l’ouest, un nourrisson est recueilli par la famille Osborne. Baptisé Catamount (chat sauvage) par ses parents adoptifs et pris sous son aile par un trappeur expérimenté, il développe à l’adolescence une aptitude particulière pour le tir et la chasse. Lorsque réapparait le chef indien ayant attaqué le convoi de ses véritables parents, Catamount n’a plus qu’une idée en tête : la vengeance.

Dans le second tome, les Osborne doivent faire face à l’appétit d’un promoteur véreux cherchant à racheter leurs terres pour y faire passer le chemin de fer. Tandis que le père refuse obstinément de céder malgré une offre mirobolante, un plan aussi machiavélique que sanglant se met en place pour que le patriarche de la famille finisse par céder, quel qu’en soit le prix à payer.

Longtemps que je n’avais pas lu un western old school respectant les canons du genre. Indiens, grands espaces, héros au cœur pur et à la gâchette facile, femmes fatales, méchants vraiment méchants, meurtres, poursuites à cheval, drames, injustices et loi du plus fort, tout y est. Benjamin Blasco-Martinez adapte une série de romans des années 50 signés Albert Bonneau, auteur prolifique de récits d’aventure surnommé « l’homme aux mille romans ». Il s’approprie les codes de la littérature populaire tout en donnant au récit d’origine un bon coup de jeune. A la fois respectueux et moderne, il mâtine le scénario, au demeurant classique, d’une pointe d’humour noir trempée dans une bonne dose de violence. Le résultat est efficace et convaincant.

Le premier volume a été publié en 2015 chez un autre éditeur et force est de constater que les progrès du dessinateur entre les deux albums sont sidérants. Aucune comparaison possible entre les pages maladroites du tout début réalisées à l’école Émile Cohl de Lyon et les superbes cases à bord perdu du tome 2. Le trait est plus sûr, le travail sur la lumière bien plus accentué, les mouvements des personnages plus souples et les décors plus fouillés… pas le jour et la nuit mais presque.



De l’excellent western, sauvage et sans concession, qui n’est pas sans rappeler le mythique Durango d’Yves Swolfs. Si le premier tome manque quelque peu de maîtrise, le second, bien plus dense et abouti esthétiquement, ravira à coup sûr les amateurs du genre. Personnellement je me suis régalé !

Catamount T1 : La jeunesse de Catamount de Benjamin Blasco-Martinez (d’après Albert Bonneau). Petit à petit, 2017. 64 pages. 14,90 euros.

Catamount T2 : Le train des maudits de Benjamin Blasco-Martinez (d’après Albert Bonneau). Petit à petit, 2017. 64 pages. 14,90 euros.












mardi 24 janvier 2017

Des poings dans le ventre - Benjamin Desmares

« Ba-Ba-Bam ». Une cible choisie au hasard dans la cour du collège et trois coups de poings dans le ventre qui envoient sa victime à terre. Blaise ne connaît que la manière forte, il ne s’exprime que par la violence. Tout le monde le craint, les garçons de son âge comme les adultes. A la maison, sa mère, qui l’élève seule, en bave aussi. Renvoyé une semaine après avoir molesté un camarade, Blaise s’ennuie. Il zone, va voir des copains plus vieux que lui, boit de la bière et fume des joints. Ses nuits sont peuplés de cauchemars et depuis qu’il a croisé plusieurs fois en ville une silhouette cagoulée, il se demande si ce sentiment étrange qu’il l’assaille face à cet inconnu menaçant est ce que l’on appelle de la peur…

Sous ses airs de gros dur gratuitement violent, Blaise cache un mal-être et de profondes fêlures. Sa brutalité traduit une colère sourde et une fragilité à fleur de peau. Enfermé dans sa rage, Blaise cherche à se convaincre que tout va bien, que son physique de costaud le rend indestructible et que les poings résoudront tous les problèmes. Mais on sent que son assurance n’est que de façade, que derrière le sentiment d’invincibilité et le corps musclé se terre un ado sensible et angoissé.

Un texte court, tendu, nerveux comme son protagoniste. Le narrateur, s’exprimant à la deuxième personne du singulier, semble coller aux basques de Blaise, bien décider à le pousser dans ses retranchements, à fendre l’armure et à révéler le lourd secret qui pèse sur ses épaules. Phrases sèches comme un coup de trique et micro-chapitres, un roman qui se lit d’une traite et place le lecteur dans la peau du bagarreur. Percutant et dérangeant.

Des poings dans le ventre de Benjamin Desmares. Le Rouergue, 2017. 64 pages. 8,70 euros. A partir de 13 ans.

Une pépite jeunesse que je partage une fois de plus avec Noukette.








lundi 23 janvier 2017

Les Wang contre le monde entier - Jade Chang

Chez les Wang, on rêve en grand. Le père arrivé de Taïwan a fait fortune en Amérique en développant des gammes de cosmétiques bon marché. Saina, la fille aînée, est devenue une artiste reconnue à New-York. Andrew, le fils, s’imagine devenir une star du stand-up et la cadette, Grace, encore lycéenne et adepte des selfies qu’elle poste sur son blog, se voit faire une grande carrière dans la mode. Oui mais voilà, la crise de 2008 met la famille sur la paille. Charles Wang doit abandonner tous ses biens aux huissiers et quitter sa maison de Bel Air. Direction l’état de New-York pour trouver refuge chez Saina. Dans la vieille Mercedes de leur  gouvernante, les Wang se lance dans un road trip dont personne ne sortira indemne.

Une histoire  fraîche, légère, qui foule aux pieds le rêve américain et ne ménage pas ses personnages. Des personnages dont le comportement exaspérant ne suscite à aucun moment l’empathie du lecteur. Chacun à sa manière va cultiver l’art de la chute et enchaîner les infortunes. Je ne vais pas m’attarder sur ce premier roman car il n’y a finalement pas grand-chose à en dire. L’écriture très orale est fluide et simple mais elle donne dans une forme de « jeunisme » (gros mots à l’appui) qui à longue sonne assez  faux, notamment au niveau des dialogues.

Portraits grinçants et moqueurs de losers tout sauf magnifiques traversant une Amérique déboussolée, cette comédie sans prétention n’est pas le roman du siècle et elle ne me laissera pas un souvenir impérissable mais je dois reconnaître que je l’ai lue sans déplaisir, c'est déjà pas mal.

Les Wang contre le monde entier de Jade Chang. Belfond, 2017. 470 pages. 22,00 euros.












dimanche 22 janvier 2017

Les lectures de Charlotte (30) : C’est pas toujours pratique d’être une créature fantastique

Pas si facile qu’on le croit d’être une créature fantastique. Prenez les licornes. Sabots luisants, corne torsadée, robe brillante et crinière d’or, elles en mettent plein les yeux. Sauf que leur quotidien n’est pas si simple. Faire du sport par exemple est un vrai problème. Et puis la corne utilisée comme perceuse par une copine bricoleuse, c’est moyennement glamour. Le dragon a d’autres soucis. Une queue trop longue qui se coince dans les transports en commun ou un rôle de gardien de princesse prisonnière bien pénible à vivre, surtout si ladite princesse passe ses journée à se plaindre. Il vaut sans doute mieux être une sirène me direz-vous. Et bien pas vraiment. Déjà il faut la voir au réveil avec ses beaux cheveux soyeux en pétard et une tignasse impossible à démêler. Ensuite, son chant envoûtant attire tous les prétendants, même ceux dont elle ne veut absolument pas. Enfin, si elles souhaitent se mettre à la danse, pas moyen de faire le grand écart. Bref, être une créature fantastique, ça fait peut-être rêver les foules mais dans la vie de tous les jours, il y a bien plus de désagréments que de bons moments.

Une collection que l’on adore à la maison. La mécanique est simple, un gag en deux pages avec à gauche une affirmation et à droite une illustration pour valider ou (le plus souvent) remettre en cause cette affirmation. Finalement on n’est pas loin du dessin de presse avec une seule image (celle de droite) pour faire mouche. Et ça fonctionne très bien, même si certaines situations sont tirées par les cheveux. Le dessin rond et les couleurs pleines de peps de Marie Voyelle participent grandement à l’atmosphère drôle et décalée qui se dégage de chaque album.

Charlotte a un faible pour le dragon, personnellement je préfère la licorne. J’apprécie son physique rondouillard loin des licornes sveltes que l’on nous vend dans les contes de fée. Savoir que les licornes n’ont pas toutes la taille mannequin est rassurant je trouve. A la fin de chaque volume la dessinatrice propose de reproduire en quelques étapes la créature présentée. Le genre de petit plus qui est grandement apprécié, croyez-moi !

Finalement, ces petits livres offrent plusieurs options : lecture plaisir et détente au moment du coucher, lecture autonome de l'enfant sans rien demander à personne ou éclats de rire pour les parents qui verront entre les lignes une pointe d’humour noir et de second degré. De la vraie littérature jeunesse tout public, donc. On attend la suite avec impatience, tout en se demandant quelle créature fantastique va être passée à la moulinette dans le prochain volume. Allez, je mets une pièce sur le vampire !

C’est pas toujours pratique d’être une créature fantastique de Sibylline et Marie Voyelle. Des ronds dans l’O, 2015-2016. Chaque volume, 24 pages. 11,00 euros.




vendredi 20 janvier 2017

Dans la forêt - Jean Hegland

Le point de départ est simple et déjà-vu. En gros, il n’y a plus d’électricité sur terre, plus de pétrole non plus. Plus de voitures, plus de trains, plus d’avions, plus rien. Personne ne sait ce qui se passe, la rumeur court. Les gens seraient touchés par un virus, chacun se terre ou fuit, on ne sait trop où. Nell et Eva (17 et 18 ans) ont décidé de rester dans leur maison isolée au cœur d’une forêt du nord de la Californie. Elles ont du bois pour se chauffer, un garde-manger plein à craquer et un père pour les encadrer. De quoi tenir jusqu’à ce que la situation se rétablisse. Nell rêve d’Harvard, sa sœur du ballet de San Francisco. La première bûche son examen d’entrée à l’université, la seconde danse toute la journée. Au moins elles seront prêtes quand tout rentrera dans l’ordre. Sauf que. Le père meurt accidentellement et rien ne change. Le garde-manger se vide, l’ennui, la peur et les questionnements ne cessent de grandir. Face à l’inconnu, les deux sœurs vont devoir s’adapter, vivre autrement.

Une dystopie donc. Du post-apocalyptique, encore et toujours. Mais du bon. Qui ne s’attarde que sur les conséquences de la catastrophe, pas sur ses causes. Et qui regarde ces conséquences par un tout petit bout de lorgnette, l’objectif pointé sur une cabane perdue dans une clairière, au bord d’un ruisseau. L’histoire est racontée par Nell, qui tient son journal intime. Procédé encore une fois des plus classiques mais qui a le mérite de montrer l’évolution de l’état d’esprit de la narratrice au fur et à mesure que les semaines et les mois passent. L’écriture est d’une précision redoutable, il s’en dégage quelque chose de très organique où chaque sensation est retranscrite magistralement, entre réalisme brut et lyrisme contenu.

Récit d’apprentissage tournant à la robinsonnade, ce premier roman est surtout (pour moi du moins) un texte très engagé, très politique, très féministe et finalement très idéaliste. Engagé et politique d’abord, avec une pensée écologiste proche du Walden de Thoreau et des altermondialistes chantres de la décroissance (« Je n’ai jamais vraiment su comment nous consommions. C’est comme si nous ne sommes tous qu’un ventre affamé, comme si l’être humain n’est qu’un paquet de besoins qui épuisent le monde. Pas étonnant qu’il y ait des guerres, que la terre et l’eau soit pollués. Pas étonnant que l’économie se soit effondrée »). Féministe aussi, faisant des hommes (les mâles, j’entends), au mieux des maladroits (le père), au pire des lâches et des violents dont les femmes peuvent très bien se passer. Idéaliste enfin, notamment au moment de la conclusion et d’une prise de décision qui apparaît, pour les sœurs en tout cas, d’une grande sagesse (même si personnellement je n’y ai vu que pure folie).

J’ai vraiment beaucoup aimé, même si j’ai essentiellement lu ce roman comme un texte à message, une leçon de vie ne niant pas les difficultés d’un retour au monde sauvage mais faisant de la symbiose avec la nature le sens même de l’existence.

Dans la forêt de Jean Hegland. Gallmeister, 2017. 302 pages. 23,50 euros.









mercredi 18 janvier 2017

Scalp : la funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage _ Hugues Micol

« L’existence n’est qu’une imposture. Alors envoyez-moi à Dieu… je le tuerai aussi ».

John Glanton. Un nom tristement célèbre. Combattant pour l’indépendance du Texas au moment de la guerre américano-mexicaine (1846-1848), il devient par la suite chef d’une bande de massacreurs d’indiens sans foi ni loi. Du Texas à l’Arizona, il sème la terreur partout sur son passage, habité par une folie destructrice et une rage meurtrière aussi abjecte qu’infinie.

Un Far West sauvage, cradingue, malsain, loin des images d’Épinal. Racket, assassinats, viols, beuveries, Glanton et sa clique n’ont aucune limite. Pour prouver aux autorités mexicaines que les indiens ont bien été rayés de la carte et se faire payer la prime de 200 dollars par tête de pipe, il prélève le scalp avec une oreille (ça évite tout malentendu). Couteaux ou armes à feu, tout est bon pour mener à bien une chevauchée démoniaque ne cessant de repousser les frontières de la barbarie.

L’épopée sanglante de Glanton se traduit dans l’album par une fureur graphique s’affranchissant  des cases dans un noir et blanc charbonneux, torturé, proche de l’hallucination. Micol ne juge pas, il ne cherche pas à comprendre ou à excuser, encore moins à condamner. Il s’en tient aux faits dans toute leur horreur et leur cruauté, loin d’une quelconque analyse psychologique. Tout juste fait-il du meurtre, du viol et du scalp de la fiancée de Glanton dans sa jeunesse un élément déclencheur pouvant expliquer son comportement sans pitié.

La représentation de la violence est tout simplement sidérante. Micol exprime la bestialité et la rage meurtrière à travers de véritables tableaux où les corps s’entremêlent (à l’image de la couverture d’ailleurs) dans une forme de frénésie incontrôlable. La force d’évocation de ces illustrations pleine page aux allures de gravure fourmillant de détails et de mouvement m’a laissé sur le c…

Un album terrible, implacable, exhalant des odeurs de poudre et de sang, dont le réalisme mettra mal à l’aise plus d’un lecteur, qu’on se le dise.

Scalp : la funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage d’Hugues Micol. Futuropolis, 2017. 192 pages. 28,00 euros.

















mardi 17 janvier 2017

Les mains dans la terre - Cathy Ytak

« Chers parents, j'arrête mes études. Je renonce à cette dernière année, à cette carrière annoncée qui n'exige guère d'effort et ne m'apporte en retour aucune satisfaction. Quand vous lirez cette lettre, je serai déjà parti. »

Bouleversé par un séjour touristique dans le Nordeste Brésilien, Mathias comprend que la vie qui l’attend ne correspond en rien à ses aspirations profondes. Ses brillantes études, censées le préparer à reprendre le flambeau de l’entreprise familiale, lui ont inculqué la loi du marché, l’exploitation des peuples et des richesses naturelles comme instrument d’une croissance ne profitant qu’aux riches. Toujours plus pour toujours moins de monde, l’équation le rend malade.

Alors Mathias prend la plume. Dans une longue lettre adressée à ses parents, il explique et justifie ses choix, son changement de vie radical, sa difficulté à l’assumer : « Je viens de briser, violemment, en quelques secondes, la gangue dans laquelle vous, mes chers parents, vous m’aviez enfermé. J’ai, à cet instant, la fragilité d’une chrysalide qui devient papillon et n’a pas osé déplier ses ailes encore molles ».

Cathy Ytak dresse le portrait d’un jeune homme en quête de sens, d’un jeune homme pétri d’idéalisme, prêt à sortir du carcan de l’atavisme. La colère est contenue. Pas la peine de hurler, le ton est serein, les arguments limpides. Mathias est fragile mais convaincu du bienfait de son choix, convaincu qu’il lui faut « vivre autrement, à la mesure de ses vrais désirs et pas à celle des désirs créés par la société dans un but de profit. Vivre à sa place dans le monde sans prendre la place des autres ».

Un roman sensible et engagé, porté par la plume délicate d’une auteure que j’adore, qui assume ses convictions et aime pousser ses lecteurs à la réflexion. Pour le coup l’objectif est atteint, haut la main même !  

Les mains dans la terre de Cathy Ytak. Le Muscadier, 2016. 55 pages. 8,50 euros. A partir de 13 ans.


Une pépite jeunesse que je partage évidemment avec Noukette, comme chaque mardi ou presque.



















lundi 16 janvier 2017

La succession - Jean-Paul Dubois

Petit-fils d'un des médecins de Staline, fils d’un médecin réputé de Toulouse, Paul avait un chemin tout tracé à suivre. Mais après avoir terminé ses études de médecine, il a préféré vivre de sa passion, la pelote basque, en partant pour Miami, où il est devenu joueur professionnel de ce sport très prisé par les parieurs dans les années 80. Au moment où s’ouvre le roman, Paul doit rentrer en France suite au décès de son père. Ce dernier s’est suicidé, entretenant une fâcheuse tradition familiale. Seul dans la grande maison vide où il a grandi en fils unique, Paul s’interroge et affronte des fantômes qui risquent de l’entraîner sur une pente des plus savonneuses.

Pas de surprise, Dubois fait du Dubois (en même temps c’est ce qu’il faite le mieux). On retrouve donc ici ses thèmes fétiches, à savoir un anti-héros prénommé Paul (le même prénom dans chacun de ses romans), une histoire de famille particulièrement dysfonctionnelle, un rapport au père complexe, des voitures (souvent anglaises), les USA (et plus précisément la Floride), une femme qui devient une obsession, etc. Mais aussi un cheminement intérieur où la solitude occupe une part essentielle, une quête existentielle, une nostalgie fortement teintée de mélancolie et cette question qui ne cesse de revenir en boucle mais dont on connait la réponse d’emblée : peut-on échapper à sa destinée ?

La Succession est le 21ème livre de Jean-Paul Dubois. Je ne les ai pas tous lus mais pour moi, ce n’est pas le meilleur. J’adore toujours autant ses personnages si attachants et son écriture ample et précise, son art du détail qui créé l’émotion à partir de petits riens (la fidélité d’un chien, un moment passé avec son meilleur ami, les paysages du pays Basque...).  Mais j’ai regretté de ne pas retrouver la pincée de second degré, d’autodérision et d’humour noir qui offre un soupçon de légèreté au milieu de sujets toujours pesants. Je crois tout simplement que je n’ai jamais vu Dubois aussi triste, aussi résigné (lucide diront certains), et ce n’est clairement pas dans cette posture que je le préfère.

Il n’empêche, retrouver cet auteur et son univers si particulier, même maussade, cela reste un plaisir à ne bouder sous aucun prétexte.

La succession de Jean-Paul Dubois. L’olivier, 2016. 234 pages. 19,00 euros.


Un cadeau de ma complice Noukette, avec qui j’ai le plaisir de partager cette lecture commune. 








dimanche 15 janvier 2017

Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte - Antonin Louchard

« Comme les lapins n’ont pas encore inventé l’école, Zou passe toutes ses journées à gambader dans les champs et dans les prés. […] Quand il est un peu fatigué, Zou s’allonge à l’ombre d’une futaie pour rêvasser ou faire la sieste. Bien sûr, il regarderait volontiers la télé, mais vous vous doutez bien que les lapins sont encore très loin de l’inventer un jour ».

Voilà, la couleur est annoncée dès les premières pages, on sent qu’une fois de plus Antonin Louchard va donner dans l’humour décapant. Il nous conte ici l’histoire de Zou, petit lapin amoureux de la jolie Betty. Problème, la concurrence est rude et Betty ne sait qui choisir parmi tous ces prétendants se ressemblant comme deux gouttes d’eau. Pour faire la différence, Zou doit se démarquer. En tombant par hasard sur une culotte rouge tombée d’un fil à linge, le lapin va sans le savoir trouver l’argument de séduction imparable. Et provoquer par la même une belle pagaille dans la vie de ses congénères.

Un régal cet album. De par ses illustrations si expressives et si colorées, mais aussi et surtout grâce à une histoire drôle et inventive. Le propos se double d’une véritable profondeur, démontrant avec brio comment un ordre social parfaitement serein et établi peut basculer vers un régime totalitaire et belliqueux au moindre bouleversement.

Détournant le principe des contes des origines (ou contes « des pourquoi ») popularisés, entre autres, par Kipling, Louchard s’en donne à cœur joie et pousse le bouchon loin, très loin même, sur un ton qui n’appartient qu’à lui, mélange de bienveillance un brin moqueuse (les lapins ne sont « pas très malins-malins ») et d’humour ravageur, voire très noir (à ce titre la conclusion est un modèle du genre, et tant pis pour les convenances).   

Du grand art, et un album jeunesse qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus, voilà qui fait un bien fou !


Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte d’Antonin Louchard. Seuil jeunesse, 2016. 64 pages. 14,50 euros. A partir de 4-5 ans.



vendredi 13 janvier 2017

Confessions de Nat Turner

Dimanche 21 août 1831. Alors que la nuit tombe, un groupe d’esclaves mené par Nat Turner pénètre dans les maisons des familles blanches du comté de Southampton, en Virginie. Surprises dans leur sommeil, les victimes sont massacrées sans la moindre pitié. Au fil de la nuit la troupe grossit et progresse méthodiquement, de plantation en plantation, tuant tous les blancs qui croisent sa route. Ils ne seront stoppés que le lundi après-midi, une fois l’alerte donnée. Caché dans les bois, Nat Turner parviendra à s’échapper. Il sera capturé le 30 octobre. Deux jours plus tard, un avocat blanc le rencontre dans sa cellule et recueille la confession « libre et entière des origines, du développement et de la mise en œuvre de la révolte d’esclaves dont il a été l’instigateur et le meneur ».

Que retenir de cette confession ? Que Nat Turner, impassible, se livre froidement, sans colère ni haine, sans fierté ni glorification de ses actes. Sans regrets non plus. D’ailleurs, le jour de son procès, il plaidera « non coupable » en indiquant qu’il ne ressentait aucune culpabilité. Ses motivations sont avant tout mystiques. Considéré par les siens depuis sa naissance comme un être à part, il a appris à lire et à écrire seul. A la fois esclave et pasteur, il a longuement étudié la bible et trouvé dans les écritures une légitimité du recours à la violence. Prophète en « mission de mort », persuadé d’être « promis à un destin exceptionnel », présenté  par les blancs comme un fanatique illuminé, il est devenu un symbole pour une grande partie de la communauté afro-américaine. Loin de la « simple » révolte, l’insurrection de Southampton a été portée par une volonté manifeste et assumée de rendre à l’oppresseur la souffrance qu’il a fait subir aux esclaves : « Mon objectif était de semer la terreur et la dévastation où que nous allions ».

La préface et le commentaire final de Thomas R. Gray , l’avocat ayant recueilli la confession, montre à quel point la communauté blanche n’a à aucun moment cherché à comprendre les causes de la révolte et a réduit les agissement des esclaves à un simple manque de discernement. Pour Gray, Turner et sa clique meurtrière ne sont que des « sauvages », des « mécréants sanguinaires » et la confession de leur chef « se lit comme une leçon terrible, mais, on l’espère, utile, sur la façon dont fonctionne un esprit comme le sien lorsqu’il tente de saisir des choses qui sont hors de sa portée ». Tout est dit, fermez le ban…

Le massacre de Southampton aura fait 55 victimes blanches, hommes, femmes, enfants et nourrissons. Nat Turner, après sa pendaison, sera écorché et démembré, les différentes parties de son corps dispersées à travers le pays pour que personne ne puisse honorer sa sépulture et faire de lui un martyr.

Confessions de Nat Turner. Allia, 2017. 80 pages. 6,50 euros.

PS : Birth of a Nation, film sorti cette semaine, retrace (et héroïse) le périple sanglant de Turner. Je préfère m’en tenir à ces confessions, matériau brut loin de toute interprétation et à la portée bien plus puissante, il me semble.











mercredi 11 janvier 2017

Sweet Tooth T1 - Jeff Lemire

Depuis sept ans la terre est ravagée par un virus inconnu ayant fait disparaitre la quasi-totalité de la population. Les enfants nés après le début de l’épidémie semblent immunisés. Ce sont des enfants hybrides, mi-humains, mi-animaux. Gus est l’un d’eux.  Enfant cerf, il n’a jamais quitté les bois. Son père le lui a toujours interdit car, « en dehors des bois, il y a le feu et l’enfer ». A la mort de ce dernier Gus est capturé par des chasseurs. Secouru par le mystérieux Jepperd, il se résigne à désobéir aux recommandations paternelles et à suivre son sauveur jusqu’à la réserve, un endroit où, théoriquement, il sera en sécurité.

Encore du post apocalyptique, encore une pandémie destructrice et des enfants livrés à eux-mêmes. Je ne suis ni fan ni spécialiste du genre mais je suis en train de lire « Dans la forêt » qui aborde le même thème et ma fille m’avait traîné au cinéma l’an dernier pour voir la « Cinquième vague », à peu près dans le même créneau. Sans compter le fait que Gus m’a, par bien des aspects (naïveté et découverte du monde dans toute sa sauvagerie et sa complexité), rappelé Le garçon de Marcus Malte. Bref, il y avait un vrai risque de saturation avec ce Comics que Mo a eu la gentillesse de déposer au pied de mon sapin il y a 15 jours. Et pourtant je me suis régalé de bout en bout.

Je retrouve dans cette série des thèmes récurrents chez l’auteur de Jack Joseph, à savoir le difficile rapport au père, la religion, la construction de l’identité, le sentiment d’abandon lié à la perte d’un proche, la violence et même le hockey sur glace. La dimension post apocalyptique est ici un prétexte pour aborder la question de la culpabilité, du passage de l’innocence à « l’expérience », de l’ignorance à la prise de conscience. Jepperd est le guide de Gus, son protecteur, celui sans lequel le garçon ne pourrait affronter le monde des hommes et leur méchanceté primaire. Mais ce n’est évidemment pas si simple. Chaque épisode de la série (il y en a onze dans ce premier tome) pousse plus loin l’ambivalence des rapports humains et souligne l’ampleur des désillusions, même si une infime trace de lumière continue de vaciller dans les ténèbres sans jamais s’éteindre totalement.

Graphiquement c’est brut de décoffrage, le trait est aiguisé comme une lame et le cadrage sans faille tient le lecteur en haleine, jouant sur l’alternance entre des séquences pied au plancher et d’autres presque contemplatives. Et j’aime toujours autant cette représentation de la violence sans complaisance ni esthétisation excessive qui est un peu la marque de fabrique du dessinateur.

Il y a quelque chose de poignant et d’unique dans ce récit au départ des plus classiques. Lemire s’empare du sujet avec une maîtrise, une puissance et un angle d’attaque qui lui donne une véritable originalité. Un tour de force absolument épatant qui m’a laissé pantelant au moment de tourner la dernière page. Le troisième et dernier tome vient tout juste de sortir, mon banquier ne va pas remercier Mo de m’avoir fait découvrir une série aussi addictive parce qu’il est évident que je vais me jeter sur la suite sans plus attendre.

Sweet Tooth T1 de Jeff Lemire (traduction Benjamin Rivière). Urban Comics , 2015. 280 pages. 22,50 euros .

Mo a déjà lu toute la série, la veinarde. Son avis ici.



mardi 10 janvier 2017

Sauveur et fils, saison 2 - Marie-Aude Murail

Il n’y avait qu’un cochon d’inde (et non un hamster !) sur la couverture du premier tome, il y en a cinq sur celle du second. En une seule portée la famille de Mme Gustavia s’est agrandie, comme celle de Sauveur d’ailleurs. Car le psychologue, en plus de son fils Lazare, a désormais une femme dans sa vie, la jolie Louise, elle-même maman de deux enfants. Sans compter que Gabin, le lycéen dont la mère est internée, s’est installé dans son grenier. Et qu’un certain Jovo va trouver refuge pour quelques temps dans sa cave.

Beaucoup de monde dans la vie privée de Sauveur donc, presque autant que de patients défilant dans son cabinet. Parmi eux on retrouve Ella, Blandine, Samuel, Charlie et Élodie ainsi que madame Dumayet. Quelques nouvelles têtes aussi, Raja la petite irakienne ayant fui les horreurs de la guerre, Pénélope Mottin la mythomane ou encore madame Germain et ses tocs. Des cas aussi différents que complexes qu’il traite avec une bienveillance et un professionnalisme jamais mis en défaut.

Marie-Aude Murail a trouvé la formule magique avec cette série. De l’empathie, des personnages attachants, une mise en scène imparable, des dialogues au cordeau, du rire et des larmes, elle mène sa barque en chef d’orchestre maîtrisant sa partition sur le bout des doigts. Rien n’est forcé, rien ne sonne faux, ni les situations difficiles des patients de Sauveur, ni les échanges savoureux qui rythment chaque page. L’équilibre est parfaitement trouvé, tout le monde en bave mais au final l’espoir demeure, la reconstruction est possible malgré les obstacles, Sauveur et sa vie de famille pour le moins alambiquée en sont d’ailleurs l’exemple le plus frappant.

Un roman jeunesse à déguster comme un bonbon fondant sous la langue, comme une potion dont on se délecte, une potion toujours plus douce qu’amère. Le seul hic, c’est qu’il reste en bouche un goût de trop peu. Une troisième saison est heureusement prévue pour l’automne prochain. Mais l’attente va être bien longue !

Sauveur et fils, saison 2 de Marie-Aude Murail. École des loisirs, 2016. 315 pages. 17,00 euros. A partir de 12 ans.


Un titre parfait pour attaquer sous les meilleurs auspices une nouvelle année de pépites jeunesse avec ma complice Noukette !









lundi 9 janvier 2017

Là où se croisent quatre chemins - Tommi Kinnunen

1895-1996. Au cœur de la Taïga finlandaise, un siècle d’histoire familiale se noue à travers les destins de quatre personnages. Maria, la grand-mère, sage-femme qui, au début des années 1900, élève seule sa fille Lahja avec une fierté et une indépendance revendiquées. Lahja qui, contrairement à sa mère, n’aura de cesse de chercher à fonder un foyer. Onni, son mari, revenu de la guerre en héros  mais porteur d’un lourd secret,  ne pourra malheureusement jamais lui offrir le bonheur auquel elle aspire. C’est finalement leur belle-fille Kaarina qui lèvera le voile sur les non-dits et les silences profondément enfouis depuis des décennies.

Quatre portraits pour une seule et même famille, quatre portraits pour déployer une fresque à la fois intime et universelle. Quatre personnages et trois générations, chacun ayant droit à une partie bien distincte. Au fil de courts chapitres le lecteur découvre des dates fondatrices, des lieux et événements importants ayant jalonné leur histoire individuelle et commune. Le changement de personnage ne fait pas forcément revivre les choses avec un point de vue différent, il apporte au contraire les pièces manquantes du puzzle. C’est toute la force et la finesse de ce premier roman à la narration redoutable d’efficacité et d’intelligence.

Tommi Kinnunen retrace un siècle mouvementé de l’histoire finlandaise marqué par les ravages de la seconde guerre mondiale. Il dresse de touchants portraits de femmes mais offre paradoxalement à son texte l’éclairage le plus inattendu à travers la figure d’Onni, mari et gendre mystérieux qui « s’était marié comme il se doit, avait eu deux enfants. Fait la guerre comme tout le monde. Qu’avait-il fait de mal ? Ce n’est pas de cette vie qu’il voulait ».

J’ai tout aimé dans ce roman, l’écriture, la construction, l’ambiance glaciale d’une pays couvert de lacs et de forêts, un peuple taiseux aux mœurs conservatrices dont il est difficile de s'affranchir. Décidément, la littérature nordique ne cessera de me surprendre (et de me ravir au plus haut point !).

Là où se croisent quatre chemins de Tommi Kinnunen (traduction de Claire Saint-Germain). Albin Michel, 2017. 350 pages. 22,00 euros.




dimanche 8 janvier 2017

Égratignures - Simon Hureau

J’aime bien les nouvelles en BD. L’exercice n’est pas simple et peu d’auteurs s’y frottent. Chabouté par exemple est un maître du genre, ses Fables amères sont des bijoux de concision et d’efficacité. Simon Hureau décline dans ce recueil sept variations autour de l’enfance. Certaines se déroulent au début du 20ème siècle, d’autres de nos jours avec des enfants esclaves ou un gamin des rues dans un pays qui pourrait être la Mongolie. Une enfance souvent meurtrie par les adultes et des situations plus ou moins tragiques mais jamais sordides.

Le titre est parlant, il annonce des blessures pas forcément superficielles mais qui ne laisseront pas non plus de traces indélébiles, des blessures qui participent à la formation de petits êtres en devenir. Dans ces morceaux de vie, Simon Hureau met en avant l’ingénuité et la réflexion, il cherche le positif dans un tableau plutôt sombre et fait en sorte que chacun de ses récits se termine bien.



Racontées à la première personne, les histoires expriment le ressenti profond du narrateur, sans distance ni jugement venus de l’extérieur, dans une forme proche du journal intime. Pas de cases clairement dessinées, pas de dialogue, un trait rond reconnaissable au premier coup d’œil et un noir et blanc somptueux, Simon Hureau signe un recueil touchant qui s'aventure sur le chemin ô combien tortueux des moments clés de l'enfance, de ceux qui posent les jalons d'une future vie d'adulte. L'exercice est périlleux mais parfaitement maîtrisé. Et l'objet-livre (format carré, dos toilé) est superbe, ce qui ne gâche rien.

Égratignures de Simon Hureau.  Jarjile éditions, 2015. 120 pages. 18,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Mo, fan absolue du travail de Simon Hureau.
Son avis ici.




vendredi 6 janvier 2017

Parmi les loups et les bandits - Atticus Lish

Elle est arrivée en Amérique en passant par le Mexique. Chinoise de confession musulmane, sans papiers ni contacts avec sa communauté, Zou Lei débarque à New-York après un an de prison. Boulot minable à Chinatown payé bien en dessous du minimum légal, logement dans un dortoir exploité par un marchand de sommeil, incertitude liée à sa condition de clandestine, Zou Lei s’accroche, se bat pour survivre, prête à toutes les concessions et à tous les sacrifices pour se construire un avenir.

Lui revient d’Irak. Il y a vu des horreurs. En a commis aussi. Il descend du bus son sac sur le dos et trouve une chambre à louer dans un sous-sol du Queens. Skinner est en plein stress post-traumatique, hanté par des visions de corps déchiquetés sous la mitraille. Insomnie, paranoïa, dépression, il noie son mal être dans l’alcool et parcourt la ville sans but.

Ils se sont rencontrés par hasard et ont partagé leurs angoisses. Ils se sont accrochés l’un à l’autre pour ne pas sombrer. Ils ont osé tirer des plans sur la comète malgré leurs situations précaires, malgré l’évidence de la chute à venir…

Je ne suis pas un adepte de l’emphase, je ne suis pas du genre à m’emballer facilement (enfin je crois) mais je n’hésiterais pas une seconde à qualifier ce premier roman d’exceptionnel. Même si je sais d’avance qu’il ne plaira pas à tout le monde et que les amateurs de psychologie n’y trouveront pas leur compte.

Car Atticus Lish s’en tient aux faits. Sans juger, sans interpréter. Il montre ce que font les personnages et laisse au lecteur le soin d’en déduire ce qu’ils sont. En multipliant les descriptions, il sait que les postures, les attitudes, les dialogues se suffisent à eux-mêmes. Skinner va mal, Zou Lei est terrorisée, il est en colère, elle souffre. Pas besoin d’entrer dans leurs pensées, de les décortiquer. J’adore cette manière « factuelle »de raconter une histoire, cette littérature quasi documentaire. C’est une écriture à la fois très orale et très visuelle, brute, organique, rugueuse, spontanée. Le chapitre entier consacré à l’errance nocturne et hallucinée de Zou Lei dans un New-York stupéfiant de réalisme est à ce titre un modèle du genre. D’ailleurs, la ville est tout sauf un simple décor, c’est le troisième personnage principal du roman, un personnage aussi violent qu’indifférent au sort des sans grades arpentant ses rues.

Parmi les loups et les bandits n’est pas une histoire d’amour, le Queens n’est pas Vérone. Ces deux-là s’apprécient, c’est une certitude, ils partagent une réelle affection, ils ont des relations sexuelles, ils ont trouvé en l’autre le contrepoids à une irrespirable solitude. Ni plus ni moins : « A leur retour, ils vacillèrent une fois de plus au bord de la tristesse. Il lui demanda s’ils pouvaient s’allonger sur le lit et se serrer dans les bras jusqu’à ce qu’elle doive partir. Ils restèrent enlacés pendant un assez long moment, la lampe de chevet toujours allumée pour le réconfort. […] Je t’aime, dit-il. Elle ne répondit pas et il se demanda si ces mots sonnaient aussi creux pour elle que pour lui ».

C’est un roman fabuleux, tout en tension, asphyxiant. Un roman profondément urbain, le roman du peuple d’en bas, une plongée dans le quart monde new-yorkais qui braque les projecteurs sur la misère sans misérabilisme. Un univers où le quotidien est une lutte sans fin, où la désillusion prendra toujours le pas sur l’espoir. C’est pour moi le portrait le plus juste de ce qu’est une vie de clandestin dans l’Amérique de l’après 11 septembre. Couronné par le prestigieux Pen/Faulkner Award, Parmi les loups et les bandits a été salué par le jury comme une œuvre qui « fouille et met en lumière une Amérique vaste et traumatisée, qui vit, travaille et aime aux portes du palais ». Un palais dont Zou Lei et Skinner ne monteront jamais les marches, pas la peine d’être devin pour imaginer la fin de leur histoire.

Incontestablement mon plus gros coup de cœur en littérature étrangère de l’année 2016 (juste devant Anatomie d’un soldat, c’est dire).

Parmi les loups et les bandits d’Atticus Lish (traduction de Céline Leroy). Buchet Chastel, 2016. 560 pages. 24,00 euros.





jeudi 5 janvier 2017

Le garçon - Marcus Malte

Le garçon est un héros sans nom ni voix. Un enfant sauvage élevé par sa mère au fin fond de la Provence, près de l’étang de Berre. A la mort de sa génitrice, il quitte sa terre natale et découvre pour la première fois ses semblables. Livré à lui-même, ne connaissant rien des usages du monde, le garçon parcourt avec innocence le début du 20ème siècle, d’un hameau perdu aux champs de foire, d’une vie de bohème aux grands boulevards parisiens, des tranchées de la Grande Guerre au bagne de Cayenne et à l’Amazonie.

En chemin il découvre l’âpreté d’une vie de rien, la bonhommie d’un lutteur invincible, la bienveillance d’un notable et la passion brûlante de sa fille, la douleur de la perte, l’horreur de la guerre. Au fil des pages affleure l’éveil d’une conscience, conscience d’une âme pure appréhendant le monde « civilisé » dans toute son horreur et sa complexité.

Pfff, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Le garçon m’a laissé sur le cul. A la fois conte cruel et roman d’apprentissage, ce récit hypnotique est porté par le désenchantement, traversé par une mélancolie poétique doublée d’une profonde réflexion sur l’humanité. C’est un récit fleuve qui ne cesse de gagner en puissance, à l’écriture tantôt lyrique, tantôt nerveuse,  toujours tenue. Une écriture en demi-ton, « à l’oreille », d’une sonorité délicieusement musicale, si caractéristique de Marcus Malte.

Il lui aura fallu cinq ans pour venir à bout de ce roman-monde plein de souffle à la trame narrative ample, ambitieuse, loin, si loin du minimalisme ambiant et des geignardises nombrilistes de la littérature française actuelle. Mon plus gros coup de cœur de la rentrée littéraire, sans discussion possible. Je l’ai lu début août. Cinq mois plus tard, pas besoin de le rouvrir pour rédiger ce billet, je m’en souviens comme si c’était hier. C’est pour moi la marque des grands livres, des rares livres qui marquent de façon indélébile une vie de lecteur.

PS : Pour tout vous dire et au risque de spolier, si j’ai tout aimé dans ce roman, j’ai particulièrement apprécié sa conclusion. Le retour à l’état originel, animal. Le retour à la solitude, celle qui nous habite à la naissance et face à laquelle on se retrouve au moment de fermer les yeux pour la dernière fois. Entre les deux, les rencontres, l’amitié l’amour, les conflits, les bons et les mauvais moments passés dans la communauté des hommes. Mais au final le garçon est seul, il quitte cette humanité qu’il a eu tant de mal à atteindre, à apprivoiser, à comprendre. Parti de la sauvagerie, il y retourne sans regret, apaisé et serein. J’ai adoré cette façon imparable d’achever une si belle histoire.

Le garçon de Marcus Malte. Zulma, 2016. 544 pages. 23,50 euros.


Une lecture commune prévue de longue date et partagée avec la douce Moka. Après Blast et Confiteor, j'ai la chance de découvrir à ses cotés un troisième titre inoubliable. Et je sais d'avance que l'on ne s'arrêtera pas à trois.





mercredi 4 janvier 2017

Jamais je n’aurai 20 ans - Jaime Martin

Juillet 1936. Franco et les généraux putschistes lancent le coup d’état qui fera de l’Espagne une dictature militaire trois ans plus tard, après la capitulation des forces républicaines. Au début de la guerre civile, Isabella, la grand-mère de Jaime Martin, a tout juste 20 ans. Couturière illettrée, elle fréquente une bande de jeunes de son âge portés par les idéaux libertaires. Son futur époux, Jaime, s’est engagé dès le début du conflit dans une unité d’artillerie républicaine. Au moment où la dictature s’installe, tous deux vivent chichement (et dangereusement) grâce, entre autres, à la contrebande de tabac. Après la naissance de leurs deux premières filles (ils en auront trois), ils se lancent dans la récupération de bouteilles vides qu’ils revendent aux pharmacies et aux viticulteurs. Une petite entreprise qui prospère rapidement, même si le passé républicain du couple laisse planer sur leur quotidien un danger aussi insidieux que permanent.

Magnifique regard porté par l’auteur sur ses grands-parents et leur douloureuse histoire. Il met en lumière leur engagement politique, les épreuves auxquelles ils ont dû faire face et leur abnégation pour offrir à leurs enfants les meilleures conditions de vie possibles malgré une situation critique, sans pour autant en faire des héros, sans tomber dans l’exercice d’admiration. Le sujet est traité avec pudeur et délicatesse, en dehors de tout jugement, de tout parti pris. Jaime Martin dit la guerre avec une grande justesse, il dit la peur, l’horreur des combats et des exécutions sommaires, les privations, les humiliations, l’angoisse, les petits moments de bonheur, le pays écrasé par la botte fasciste, une jeunesse éprise de liberté dont les rêves ont été brisés.

La narration, respectant la chronologie des événements, reste d’une parfaite lisibilité grâce à un découpage et un dessin à la fois sobres et efficaces. « Jamais je n’aurai 20 ans » est un remarquable travail de mémoire utilisant l’histoire familiale pour offrir un témoignage à la portée universelle. Un très grand album.

Jamais je n’aurai 20 ans de Jaime Martin. Dupuis, 2016. 120 pages. 24,00 euros.



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mardi 3 janvier 2017

Noir d’ancre : Le prix de la nouvelle érotique

Un recueil regroupant la nouvelle gagnante du prix de la nouvelle érotique 2016 et dix autres textes sélectionnés par le jury. Créé par les Avocats du Diable, le Prix de la Nouvelle Érotique propose d’écrire une nouvelle inédite à l’occasion du passage à l’heure d’hiver. Une seule nuit donc pour rédiger une histoire et l’envoyer par mail impérativement avant 7h00 le lendemain matin. Un défi littéraire s’accompagnant d’une double contrainte (contexte de situation et mot final identique pour tous, tirés sous contrôle d’huissier) afin d’obliger chaque participant à développer un imaginaire de circonstance.

Pour cette première édition, la double contrainte était « Jamais sans toi, peut-être avec un autre » et le mot final « Ancre ». Entre le samedi 24 octobre 2015 à 23h59 et le dimanche 25 à 7h00, 242 participants se sont pliés au jeu et ont rendu leur copie. Six mois plus tard, le jury annonçait le nom de la lauréate, Isabelle Cousteil, pour son texte « Noir d’ancre ».

Honnêtement, l’histoire gagnante n’est pas ma préférée, loin de là même. Très peu d’érotisme, une esthétique très 19ème siècle avec une petite touche de fantastique en conclusion qui ne m’a pas fait le moindre effet. Après, j’ai beaucoup apprécié l’éclectisme des choix du jury. La variété est de mise et c’est un vrai plaisir de découvrir le classicisme un peu cliché mais efficace de Gilles Milo-Vacéri, l’originalité de Robert Louison avec sa variation autour du potentiel érotique du Petit Larousse, la surprenante chef d’orchestre d’Anne Bourrel, l’amant toujours prêt à se mettre en route de Sylvie Sanchez et même le SM assez poussé mais fort bien mené de Daniel Nguyen. Seul Régis de Sà Moreira et son anecdotique « Va-et-vient » m’ont semblé un cran en dessous.

Et mes lauréats rien qu’à moi ? Et bien j’aurais du mal à départager deux textes qui m’ont vraiment emballé. D’abord le très beau « Kundalini » de Diniz Galhos traitant le thème de la vieillesse tout en sensibilité. Ensuite le saphisme chic, élégant et très émoustillant de Catherine Verlaguet, une auteure de théâtre que j’apprécie depuis quelques années maintenant.

En tout cas, compte tenu des contraintes imposées par le règlement, je salue la qualité des textes produits. L'exercice n'était vraiment pas simple, le résultat est d'autant plus remarquable, au moins pour les onze nouvelles contenues dans ce recueil.

Noir d’ancre : Le prix de la nouvelle érotique. Au Diable Vauvert, 2016. 155 pages. 12,00 euros.










lundi 2 janvier 2017

Le bon fils - Steve Weddle

Le fin fond de l’Arkansas, Roy y revient après dix ans de taule. Personne n’a oublié ce qui l’a envoyé derrière les barreaux. Personne n’est décidé à lui pardonner. Roy trouve refuge chez sa grand-mère. Il est prêt à se racheter une conduite, prêt à tout faire pour ne pas replonger. Mais en dix ans le bled paumé où il a grandi a bien changé. La crise a laissé des traces, la misère gagne du terrain chaque jour, les drogues et l’alcool font des ravages et chacun tente de s’en sortir comme il peut, quitte à dangereusement flirter avec l’illégalité. Et Roy, malgré ses bonnes intentions, ne va pas faire exception à la règle.

Un roman qui déstabilise. Sa construction décousue m’a d’abord fait penser à un recueil de nouvelles. Le lieu reste en permanence le même, on retrouve des personnages d’un chapitre à l’autre et Roy fait le lien entre des textes de prime abord disparates. Au final la cohérence est bien là mais il n’est pas toujours évident de s’y retrouver. Pour le coup, il vaut mieux l’avaler d’une traite plutôt que de morceler la lecture afin de ne pas perdre le fil.

 La narration est donc ambitieuse mais elle demande de l’attention.  C’est sans doute ce qui à péché me concernant,  je n’ai pas su me rendre suffisamment disponible pour profiter d’une histoire dans laquelle j’ai peiné à me plonger totalement. Et puis je dois me rendre à l’évidence, j’ai trop lu de romans se déroulant dans l’Amérique rurale dernièrement (Viens avec moi, Corrosion, Les maraudeurs, Pottsville, Là où les lumières se perdent),  j’y retrouve toujours les mêmes ambiances et les mêmes types de personnages, voire d’intrigues, ce qui à la longue devient lassant. Clairement, ce n’était pas le bon moment pour déguster ce Bon fils dans les meilleures conditions. Impossible cela dit de nier que ce premier roman est pétri de qualités. D’ailleurs le tout premier chapitre, isolé du reste, ferait une nouvelle absolument sublime.

Le bon fils de Steve Weddle. Gallmeister, 2016. 215 pages. 20,00 euros.