samedi 25 février 2017

Le goût du Kimchi - Yeon-sik Hong

Madang et sa femme déménagent à la campagne pour offrir à leur petit garçon d’un an un cadre de vie plus épanouissant  que la grande ville. Après un rude hiver, la famille trouve ses marques, installe un potager et découvre des voisins toujours prêts à donner un coup de main. Mais le quotidien de Madang est perturbé par l’état de santé de ses parents. Cloîtrés à Séoul dans un appartement en sous-sol, presque sans ressources, ils n’ont plus la moindre activité. Le père boit comme un trou et la mère passe ses journées à dormir. Quand cette dernière enchaîne les hospitalisations, Madang et son frère peinent à régler les frais de santé. Tiraillé entre sa vie de famille à la campagne et sa volonté de ne pas délaisser ses parents, le jeune homme a de plus en plus de mal à assumer ses responsabilités.

Un gros pavé de 360 pages en noir et blanc qui m’a ému au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. Madang est partagé entre deux mondes. Celui de la maison qui lui est si précieux et qu’il veut protéger coute que coute et celui des contraintes liées à l’état de ses parents. Avec eux il doit se rendre disponible alors que son travail lui prend beaucoup de temps (il est dessinateur de BD), supporter leur humeur infecte et les soutenir financièrement malgré ses faibles moyens, quitte à s’endetter pour régler leurs factures.

La réflexion sur le vieillissement est profonde et touchante. Le fils n’abandonne pas ses aînés mais il refuse de les laisser entrer dans sa sphère privée (impossible de se résoudre à les accueillir chez lui par exemple, car il sait que ce serait la fin de « son monde »). Au-delà, il pense à sa propre vieillesse, à la charge qu’il risque de devenir pour son fils. Son frère le persuade que la santé est leur bien le plus précieux et qu’il faut tout faire pour la préserver. Des flash-back ramènent Madang à son enfance, plus particulièrement aux délicieux repas que sa mère lui préparait. La cuisine devient une madeleine de Proust lui donnant plaisir et sourire, une éclaircie bienvenue dans un quotidien plein de nuages.


Le dessin est simple et va à l’essentiel, la narration est d’une redoutable efficacité et le noir et blanc donne au récit une sobriété bienvenue. Un album dont je n’attendais rien de particulier et qui a fait vibrer en moi une corde très sensible, me rappelant de douloureux et récents souvenirs.  Je ne sais pas si l’histoire est autobiographique mais je l’ai trouvée d’une pudeur, d’une dignité et d’une honnêteté exemplaires. Sans aucun doute une des plus belles et inattendues découvertes de ce début d’année en matière de BD.

Le goût du Kimchi de Yeon-sik Hong (traduit du coréen par Mélissa David). Sarbacane, 2017. 360 pages. 19,50 euros.




jeudi 23 février 2017

Défaite des maîtres et possesseurs - Vincent Message

Pour une fois (enfin j’espère que ce n’est pas le cas d’habitude), je vais faire un billet nébuleux. Ne rien dire du tout de l’histoire parce qu’il serait vraiment dommage de la déflorer. D’ailleurs celle qui m’a offert ce livre m’avait prévenu : « Lance-toi sans rien savoir, ne lis surtout pas la quatrième de couv ». Alors comme je suis un élève studieux j’ai respecté les consignes et je me suis jeté dans ce texte à l’aveugle.

Au début la déstabilisation a été totale. C’est simple, je n’ai rien compris. Qui est le narrateur, de quoi parle-t-il ? Où sommes-nous ? À quelle époque ? Que s’est-il passé pour que l’on en arrive là ? Le flou complet ! Je suis heureusement assez vite retombé sur mes pieds. Une grosse louche de dystopie, une fable philosophique qui ne dit pas son nom, une dénonciation de notre rapport aux animaux, une interrogation sur la notion de responsabilité, une réflexion sur la loi du plus fort qui finit toujours par desservir ceux voulant l’appliquer… rien que ça oui.

C’est donc particulièrement dense, assez perché, et le raisonnement est très construit. Trop même. Le narrateur théorise énormément, j’ai parfois eu l’impression d’être dans un essai plutôt que dans un roman. Il donne beaucoup d’explications, absolument nécessaires, j’en conviens, mais qui nuisent à la fluidité de l’histoire en elle-même. Une histoire qui avance d’ailleurs peu. Ou très lentement. Et puis c’est bien trop psychologique pour moi. Et trop politique aussi (les débats au parlement m’ont assommé).

Après, je suis obligé de reconnaître que le propos est solide, cohérent, engagé et pertinent. C’est un roman culotté, ambitieux, qui ne se cache pas comme tant d’autres derrière son petit doigt. Rien que pour cela j’admire la démarche et la prise de risque. Mais ce n’était tout simplement pas un roman pour moi, ce qui en soi n’a rien de dramatique. Même si je sais que celle qui a eu la gentillesse de me l’offrir aurait préféré que je l’adore. On va dire que ce n’est que partie remise.

Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message. Seuil, 2016. 300 pages. 18,00 euros.




mercredi 22 février 2017

Les deux vies de Baudouin - Fabien Toulmé

Je suis rentré dans cet album sur la pointe des pieds. D’abord parce que Fabien Toulmé m’avait bouleversé avec son livre précédent et que je ne voyais pas comment il pourrait maintenir la barre aussi haut. Ensuite parce qu’à la lecture du pitch, j’ai craint le pire. Je vous explique :

Baudouin est juriste pour une grosse boîte dans une tour de la Défense. Célibataire, sans enfant ni amis, il se tue au boulot et passe ses soirées en tête à tête avec son chat. Le retour de son frère du Bénin pour quelques semaines bouscule un peu son quotidien. Médecin dans l’humanitaire, Luc est un baroudeur, un séducteur qui brûle la chandelle par les deux bouts. Quand Baudouin apprend qu’une tumeur ne lui laisse que quelques mois à vivre, son frangin le persuade de tout plaquer pour l’accompagner en Afrique et profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard.

Ce pitch m’a fait tiquer. Le condamné à mort à l’existence triste qui décide de vivre enfin pleinement avant de casser sa pipe, c’est du vu et revu. En plus d’être plombant, le risque était grand d’enfiler les clichés comme des perles. D’ailleurs j’ai trouvé certains personnages plutôt caricaturaux (les parents notamment). Pour autant, mes craintes se sont assez vite évaporées. D’abord parce que Toulmé prend son temps, il déploie son histoire sur près de 300 pages, ce qui lui permet de donner une véritable épaisseur à son « héros ». En insérant de petits flashback sur l’enfance et l’adolescence de Baudouin entre chaque chapitre, il nous offre une vision bien plus large, bien plus dense de son parcours.

Ensuite parce qu’il ne simplifie pas les choses, il n’est pas non plus dans le jugement, il incite plutôt à la réflexion de manière assez universelle, au-delà de la situation particulière de son personnage, poussant le lecteur à s’interroger sur la priorité souvent donnée à la stabilité au dépend de l’épanouissement. Enfin, il ménage ses effets et surprend avec une conclusion que je n’avais pas vue venir.

Niveau dessin, j’étais en terrain connu. C’est simple et sans fioriture, la priorité étant donnée à la lisibilité. Mention spéciale aux couleurs de Valérie Sienno qui jouent sur le contraste saisissant entre le gris triste de Paris et la luminosité chaleureuse de Cotonou.

Les deux vies de Baudouin est donc un récit intelligent et malin qui ne cherche à aucun moment à faire vibrer artificiellement la corde sensible. Touchant mais jamais gnangnan (égal à lui-même en quelque sorte),  l’auteur de Ce n’est pas toi que j’attendais transforme brillamment l’essai, certes en changeant de registre et en s'éloignant de l'autobiographie, mais en gardant cette petite musique si caractéristique qui n’appartient qu’à lui et que j’apprécie tant.

Les deux vies de Baudouin de Fabien Toulmé. Delcourt, 2017. 275 pages. 25,50 euros.

Une lecture commune que j'ai une fois de plus le plaisir de partager avec Noukette.











mardi 21 février 2017

Y a pas de héros dans ma famille - Jo Witek

« Un héros n’est pas forcément quelqu’un qui a une médaille, un trophée ou une cape de Zorro. »

Maurice Dambek et Mo sont une seule et même personne. Le premier est le nom officiel de l’élève studieux et poli apprécié par sa maîtresse de CM2, Mme Rubiella. Le second est un surnom, celui utilisé par sa famille pour qualifier le petit dernier de la fratrie. A l’école, « on se tient bien, on parle comme dans les livres, on entend les mouches voler ». A la maison (ou plutôt dans le minuscule appartement où l'on s'entasse à six, plus les deux chiens), « ça parle fort, ça hurle, du dedans et du dehors, ça dit des gros mots ». Loin de sombrer dans la schizophrénie, Maurice s’est habitué à ses deux identités, il a construit des barrières infranchissables entre ses deux mondes et il lui parait naturel de passer « deux fois par jour et cinq jours par semaine » la frontière d’un pays à l’autre.

Mais quand Mo se rend chez son ami Hippolyte et voit sur le mur les photographies de ses ancêtres (un grand chirurgien humanitaire, un prix Nobel de physique, un acteur célèbre, etc.), il a soudainement honte de sa propre famille et commence à s'en éloigner. Parce que chez lui, il en est certain, il n’y pas de héros mais que des zéros.

Un roman pétillant et un narrateur plein de gouaille à la naïveté touchante. Jo Witek a pris le temps de donner corps à sa famille de bras cassés (mère au foyer, père au chômage, frères flirtant avec la délinquance et sœur fashion victim), ne laissant personne dans la superficialité, offrant au contraire à chacun une densité, une épaisseur qui le rend attachant. C’est vivant, drôle et rythmé, les dialogues claquent sans langue de bois, les interactions fonctionnent comme une mécanique bien huilée et rien ne sonne faux. Un texte positif et plein d’humanité, je me suis régalé.

Y a pas de héros dans ma famille de Jo Witek. Actes Sud junior, 2017. 134 pages. 13,50 euros. A partir de 9 ans.


Une pépite jeunesse que j'ai évidemment le plaisir de partager avec Noukette.











lundi 20 février 2017

Le promeneur d’Alep - Niroz Malek

Il y a celle qui se trouve au loin, celle qui « a laissé un très beau baiser sur [son] cou, un autre sur [sa] bouche et un troisième sur [son] épaule ». Il y a ces gens qui coupent les arbres dans les parcs et les jardins publics pour se chauffer. Il y a les amis qui sont partis, se sont dispersés et sont maintenant « des expatriés, des bannis, des migrants, des exilés ». Et « ceux qui sont morts de toutes les manières possibles ». Il y a ce garçon trisomique fauché par une rafale de mitraillette. Il y a cet amour d’enfance « tuée par la balle d’un sniper ». Il y a ce soldat qui voudrait que le poète écrive une lettre d’amour à sa fiancée. Et tout autour il y a Alep en ruine, Alep en guerre, Alep martyrisée qui baigne dans le sang.

Niroz Malek n’a pas voulu quitter sa ville. Il arpente ses rues, passe les barrages, vit avec les coupures d’électricité, le bruit des déflagrations, les murs qui tremblent après une explosion. Il vit la peur au ventre, croise des fantômes, attend le retour de sa femme emprisonnée, retrouve des connaissances au café et traverse la cité malgré les dangers.

Le promeneur d’Alep, c’est un peu Delerm sous les bombes. Une écriture minuscule, une succession de tableaux pour dire les petits riens d’une existence sous la mitraille. Ce sont les mots d’un homme traumatisé par les atrocités mais qui refuse de les décrire de façon brutale et réaliste. Son témoignage est avant tout poétique, aussi sensible que bouleversant, sans jamais tomber dans le pathos ou le larmoyant. Il décrit des ambiances, un cheminement de l’esprit  perturbé par un environnement des plus anxiogènes. Et pourtant cette description du quotidien garde en permanence une petite note lumineuse, une sorte de minimalisme solaire qui traverse chaque texte et transcende l’horreur pour extirper la beauté des décombres. Comme pour apaiser les plaies béantes de la guerre avec la force de l’écriture.

Le promeneur d’Alep de Niroz Malek (Traduit de l’arabe par Fawaz Hussein). Le Serpent à plumes, 2015. 155 pages. 16,00 euros.  



Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec ma chère Moka.



dimanche 19 février 2017

Le monde d’après - Jean-Christophe Chauzy

Encore du post-apocalyptique. Après Dans la forêt et Sweet Tooth, j’enchaîne avec une autre vision de fin du monde. A croire que je deviens nihilisite…

Des tremblements de terre partout en Europe ont provoqué des dégâts irréversibles et la civilisation vacille. Marie, prof de français en vacances avec ses deux enfants, se retrouve coincée dans les Pyrénées, dans une vallée isolée entre Bagnères-de-Luchon et le col de Peyresourde. Décidée à rejoindre son ex-mari en Espagne, elle s’équipe et entraîne sa progéniture dans une fuite éperdue pleine de dangers.

Le premier tome de ce diptyque posait le cadre du récit (la catastrophe, la prise de conscience de son ampleur, la sidération, la remobilisation, l’organisation concrète d’une vie loin des balises habituelles, les premiers réflexes de survie). Avec ce second volume, on suit Marie et ses enfants dans leur voyage vers la mer, là où ils pensent trouver un environnement plus calme et plus accueillant. Le cheminement est périlleux, loin des rôdeurs et des pilleurs, dans des maisons abandonnées, avec pour seule nourriture quelques boîtes de conserves trouvées dans des supermarchés en ruines. La faim, le froid, la peur, la fatigue, le moral en berne… la situation se détériore au fil des pages pour devenir franchement dramatique. Chauzy n’épargne pas ses personnages, il livre une vision sans concession du chaos, d’un retour à la sauvagerie qui éloigne toute forme d’humanité. Ne plus faire confiance à personne, tuer ou être tuer, avancer coûte que coûte, ne plus penser au passé et à ce qu’il avait de rassurant, garder espoir malgré tout… la tâche est difficile, voire insurmontable.

Le propos est d’une noirceur totale, même si la fin laisse une porte entrouverte vers un avenir possible. C’est donc une lecture plutôt plombante, sublimée par un dessin au cordeau, des cadrages vertigineux et des paysages de désolation d’une surprenante beauté.

Aucun doute, les amateurs du genre seront conquis. Et pour moi qui suis loin d’en être un (d’amateur du genre), la plongée au cœur du désastre se sera révélée aussi intense que dérangeante.

Le monde d’après de Jean-Christophe Chauzy. Casterman, 2016. 110 pages. 18,00 euros.






vendredi 17 février 2017

Quelques jours dans la vie Tomas Kusar - Antoine Choplin

C’est la petite histoire d’un cheminot confronté à la grande Histoire. C’est la petite histoire d’un garde barrière de Trutnov (Tchécoslovaquie) amoureux de la nature. C’est la petite histoire de sa rencontre avec un dramaturge dénommé Vaclav Havel, dissident du régime et futur président de la république. C’est l’histoire de leur amitié, de leurs années de cheminement côte à côte, de leur implication respective (évidemment plus intense pour l’un que l’autre) dans la révolution qui va bouleverser leur pays. C’est l’histoire de quelques jours dans la vie de Tomas Kusar par Antoine Choplin et comme d’habitude, je suis ressorti de ce roman admiratif et sous le charme.

Tout ce que j’aime chez Choplin est ici présent. La résistance, l’art, le portrait d’un homme de l’ombre, le portait d’un homme de peu, fragile comme la flamme vacillante d’une bougie au cœur de la noirceur du drame. L’écriture est toujours aussi dépouillée, le rythme lent et contemplatif, les silences omniprésents. Et toujours également ce respect absolu de l’écrivain pour ses personnages, cette tendresse et cette affection sincères qu’il leur porte en permanence, sans les ménager pour autant.

Tomas Kusar, tout en dignité, en justesse et en sobriété, entre en lutte à sa façon contre l’arbitraire. De son côté Vaclav Havel n’est pas un idéologue « prosélyte ».  Il accompagne Tomas, l’initie à l’art, à la culture, participe à l’éveil de sa conscience politique et de son esprit critique. L’intellectuel engagé ne prend jamais le cheminot de haut, la condescendance n’ayant pas sa place dans leur relation. Un récit d’amitié et de fraternité simple et humble, comme une main tendue vers un engagement qui dépasse les clivages sociaux. C’est juste et touchant, il n’y a pas un mot de trop. C’est du Choplin pur jus.

Quelques jours dans la vie Tomas Kusar d’Antoine Choplin. La fosse aux ours, 2017. 218 pages. 18,00 euros.











jeudi 16 février 2017

Le petit oiseau, la vache et le renard - Mathis

Mathis ne va jamais là où on l’attend. C’est sans doute pour ça que j’apprécie autant cet auteur. Prenez ce petit album qui ne paie pas de mine. Dessin rigolo en couverture, fond vert pomme et titre qui pourrait faire penser à une fable de La Fontaine. On découvre à l’intérieur que l’histoire est bien tirée d’une fable, mais d’une fable Tibétaine.

Première page, le petit oiseau, seul dans son nid, a froid (trop mimi se dit le lecteur). Deuxième page, en cherchant sa maman il se penche et tombe du nid (pauvre petit oiseau se dit le lecteur). Troisième page, en plus d’avoir froid, il a mal à la tête et il pleure (pauvre, pauvre petit oiseau se dit le lecteur). La suite ? Pas question de vous la raconter. Je vous donne juste les morales de la fable (il y en a trois), parce qu’elles valent leur pesant de cacahuètes et en disent bien plus qu’un long discours :
« Trois moralités à cette histoire. 
Celui qui te met dans la merde ne te veut pas forcement du mal. 
Celui qui t'en sort ne te veut pas forcément du bien.
Quand tu es dans la merde... ferme ta gueule. »

Bon, dans le livre, ce n’est pas tourné de façon aussi explicite (grossière diront certains) mais dans l’esprit, c’est exactement ça. Alors, la question est, est-ce que c’est un livre pour les tout petits ? Euh… A vous de voir. Personnellement, j’aurais tendance à dire oui. Même sans le second degré nécessaire pour prendre un minimum de recul, même si la cruauté de l’histoire risque d’en laisser plus d’un comme deux ronds de flan. Parce que c’est un texte issu d’un corpus traditionnel qui mérite d’être connu et surtout parce que l’adulte lecteur a un rôle d’accompagnateur et de médiateur essentiel pour présenter et expliquer les choses, notamment que la morale d’une histoire n’est pas toujours celle que l’on croit.



En plus, même prise au premier degré, cette fable et son traitement graphique vont faire rire, c’est certain. Après tout il n’y a pas d’âge pour s’initier à l’humour noir. Je vais très vite tester avec ma pépette de quatre ans et je pense qu’elle sera bon public, même pour un album aussi décalé. Et si ce n’est pas le cas, on le laissera de côté pour le reprendre dans quelques temps, quand elle sera davantage prête à s’y plonger.

Le petit oiseau, la vache et le renard de Mathis. Thierry Magnier, 2017. 24 pages. 12,00 euros. A partir de ???? ans.







mercredi 15 février 2017

Proies faciles - Miguelanxo Prado

Ça commence par un corps retrouvé dans un appartement. Aucune trace de violence, on pense à une crise cardiaque ou un suicide. Le lendemain, une femme s’écroule en se rendant dans les toilettes d’un café. Puis c’est un joggeur qui casse sa pipe en plein effort, un homme mort en sortant de la douche dans son club de sport, une autre femme dans un salon de coiffure… Après analyse, on découvre que toutes les victimes ont été empoisonnées. Leur point commun ? Elles travaillaient pour des banques impliquées dans la crise financière ayant ruiné des millions d’Espagnols. Suffisant pour que la police privilégie la thèse d’une sombre vengeance et se lance sur les traces d’un serial killer…

« Un polar social » annonce la quatrième de couverture. Il y a de ça, évidemment. Mais c’est aussi un plaidoyer très politique et très anticapitaliste, une prise de position engagée et assumée contre les banques et plus généralement les financiers qui s’enrichissent sur le dos du petit peuple. Après, le déroulement de l’enquête importe moins que les motivations qui ont poussé le(s) coupable(s) à agir. D'ailleurs j’ai beaucoup aimé les échanges entre l’inspectrice de police et le « cerveau » des meurtres, les arguments qu’ils s’opposent, leurs visions de la justice et du « système » avec, en arrière-plan, des questionnements autour de l’éthique, la décence, la dignité et la responsabilité.

Loin de l’esthétique léchée et des couleurs expressives d’Ardalén, Miguelanxo Prado donne ici dans la sobriété avec un trait un peu austère et des cadrages sans fioriture, comme s’il voulait éviter au lecteur de se disperser pour qu’il se concentre sur l’intrigue et rien que sur l’intrigue. Le pari est réussi, surtout quand on sait que le dessinateur a travaillé sur cet album à la peinture acrylique, uniquement avec du noir et blanc sur un papier de couleur grise. Pour le coup, le résultat est assez bluffant.

Proies faciles, c’est les vieux fourneaux version hardcore, l’humour en moins parce qu’il n’y a vraiment pas de quoi rire de cette tragédie. Le propos est sans équivoque, le parti pris ne laisse place à aucune ambiguïté sans pour autant sombrer dans la caricature. Un exercice d’équilibriste en tout point réussi.

Proies faciles de Miguelanxo Prado. Rue de Sèvres, 2017. 96 pages. 18,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Mo.














mardi 14 février 2017

S’aimer - Cécile Roumiguière et 39 illustrateurs

Au début on s’est ignoré. Du moins, on n’a pas fait attention l’un à l’autre. On s’est aperçu sans se voir, sans se parler. On est reparti chacun de notre côté et pourtant, « on n’en savait rien encore mais on était déjà porté par un courant plus fort que nous ».

« S’aimer, ça commence par dépasser ses peurs. » Il faut trouver la façon d’ouvrir la page, de tisser ce lien qui va nous unir. Un premier rendez-vous pour confirmer la complicité, pour imposer l’évidence. D’abord de l’amitié, ensuite un sentiment plus fort, le bonheur de s’être trouvés, la certitude que la route est tracée. Ne pas trembler, ne pas être intimidé par l’aventure à venir. Succomber. « S’aimer enfin. Ne faire qu’un pour être pleinement soi ».

Laisser le temps filer, devenir parents, se noyer dans le quotidien. Dériver. « Un mur aurait pu nous séparer, celui des non-dits, le désir émoussé, l’amertume des jours qui passent et parcheminent les peaux ». Des envies d’ailleurs, de nuits dans d’autres bras. De quoi se perdre. Mais la volonté commune de dépasser les moments difficiles, de se retrouver malgré tout et de s’aimer, « dans les jours bleus, dans la nuit profonde, dans les rires et dans l’angoisse, dans les mélodies des matins soleil et dans la souffrance des enfants perdus, celle des femmes et des hommes humiliés, dans la colère face aux océans souillés et aux avenirs saccagés ».


S’aimer, quelle idée ! Un concept dépassé depuis longtemps. Parler d’amour dans un livre, c’est forcément tomber dans le neuneu, dans le cliché, dans le cucul la praline. C’est forcément tartiner chaque page de guimauve sucrée jusqu’à l’écœurement.  Mais quand Cécile Roumiguière vous parle d’amour, on ne prend pas l’affaire de haut. On se sent tout petit même. Surtout quand elle associe sa plume à tente-neuf illustrateurs aussi talentueux que Csil, Kris Di Giacomo, Gwen Le Gac, Carole Chaix, Barroux ou Rascal.
L’objet-livre est splendide, couverture cartonnée, format à l’italienne et papier épais. Les mots sont posés sur la page de gauche, rares et précieux, comme chuchotés au creux de l’oreille. Les illustrations les accompagnent sur la page de droite, aussi expressives que variées. Certaines m’ont évidemment plus touché que d’autres, à commencer par celle de Nathalie Novi que je trouve sublime. Mention spéciale également à la sirène de Régis Lejonc qui m’a rappelé tant d’inoubliables souvenirs de lecture.


C’est beau, simple, épuré. C’est l’amour dans son universalité et sa complexité, c’est une réflexion sensible et pleine de finesse sur un thème pourtant rabâché mille fois. Une totale réussite.

S’aimer de Cécile Roumiguière et 39 illustrateurs. Éditions A pas de loups, 2016. 96 pages. 20,00 euros.


Une pépite jeunesse véritablement tout public et parfaite pour la Saint Valentin que j'ai le plaisir de partager avec Noukette.












lundi 13 février 2017

Mise en pièces - Nina Léger

La vie et l’œuvre d’une fellatrice qui n’oublie jamais, « la forme, la découpe, la chaleur particulière, la densité, l’odeur » de chaque sexe lui étant passé dans la bouche, j’aurais dû adorer. Cette Jeanne feignant le malaise en pleine rue pour être secourue par une âme charitable qu’elle emmène ensuite dans une chambre d’hôtel pour lui faire sa fête, elle avait avant le coup bien des atouts pour me séduire. Ben oui mais non. Parce qu’être dans la tête d’une femme obsédée par le sexe des hommes, c’est chiant. Du moins présenté de la sorte.

Je me suis laissé tenter après avoir lu dans la presse que Nina Léger signait là un futur classique de la littérature érotique. Euh… sérieusement ? On n’a pas dû lire le même livre. C’est d’une froideur clinique, aussi excitant que de se coller un glaçon sur les roubignoles. Jeanne et ses balades dans Paris, ses amants sans nom et sans visages, ses sextoys à foison. Jeanne la quadra célibataire dont on ne saura rien, à part qu’elle n’est pas une pauvre fille traumatisée par une jeunesse douloureuse, qu’elle n’a pas été  abusée sexuellement par un oncle de la famille ni qu’elle souffre d’un quelconque trouble mental. On sait donc ce que Jeanne n’est pas mais à aucun moment on apporte la moindre explication sur son comportement. Une façon de la déshumaniser qui lui ôte tout capital sympathie et garde le lecteur à distance, tellement à distance qu’il oscille en permanence entre dédain et ennui profond.

Après, l’écriture est tenue, il y a de beaux passages, mais aussi quelques effets de manche qui tournent à l’exercice de style un peu vain. Bref, la chair est triste et Nina Léger le démontre avec brio, difficile de le nier. Mais un brio qui ne m’a offert aucun plaisir, se contentant de me faire soupirer d’agacement entre deux bâillements. Après mon roman japonais décevant j’enchaîne avec une lecture pénible et sans intérêt. Ça s’appelle une mauvaise passe…

Mise en pièces de Nina Léger. Gallimard, 2017. 155 pages. 15,00 euros.





dimanche 12 février 2017

Les lectures de Charlotte (32) : Les rhinos ne mangent pas de crêpes - Anna Kemp et Sara Ogilvie

Mathilde a un problème, ses parents ne l’écoutent jamais. « Mathilde pourrait bien leur dire que ses cheveux ont pris feu ou que le chien vient de manger le facteur, ils répondraient : "C’est bien ma chérie" ou "Tu devrais raconter ça à Mamie" ». Si bien que le jour où Mathilde a voulu leur annoncer quelque chose d’important, personne ne l’a écoutée.

Pourtant l’événement était de taille puisqu’un matin au petit déjeuner, Mathilde a vu un rhinocéros violet traverser la cuisine. « Aussi gros qu’un camion et violet comme une prune », l’animal a grignoté une crêpe avant de monter à l’étage. Mathilde s’est affolée, elle a couru vers sa mère pour la prévenir, elle a foncé vers son père pour crier sa stupéfaction mais l’un comme l’autre ne l’ont pas laissée finir sa phrase, la coupant d’emblée avec un « ce n’est pas le moment ! ». Alors Mathilde n’a plus rien dit et elle s’est rapprochée du rhinocéros, passant ses journées à ses côtés, faisant de lui un complice et un confident. Tout serait resté en l’état si le rhino n’avait pas été aussi gourmand…

Un album loufoque et décalé, dont l’intrigue à première vue aussi ÉNORME que risible exprime en filigrane le manque de communication vécu par une petite fille. C’est tendre et rigolo, le dessin joue une part essentielle dans la portée comique de chaque situation. Au final tout se termine bien et le message est passé : être attentif, écouter et considérer la parole de ses enfants est bien plus que le minimum syndical, c’est une question de respect et surtout ce devrait être une évidence pour tous les parents.

Les rhinos ne mangent pas de crêpes d’Anna Kemp et Sara Ogilvie. Little Urban, 2017. 32 pages. 10,50 euros. A partir de 4-5 ans.

vendredi 10 février 2017

L’hiver dernier, je me suis séparé de toi - Fuminori Nakamura

« Kiharazaka Yûdai. Trente-cinq ans. Accusé du meurtre de deux femmes, condamné à la peine capitale en première instance. » Photographe spécialisé dans les clichés artistiques, Kiharazaka  a immolé deux de ses modèles. Pourquoi l’a-t-il fait ? Un journaliste le rencontre en prison et essaie de comprendre les motivations qui l’ont poussé à agir. Ce faisant, il met le doigt dans un engrenage aussi toxique que sulfureux qui va l’amener aux frontières de la folie et de la mort.

Le malaise, présent dès le départ, ne fait que s’accentuer au fil des pages. Tout le monde est bizarre dans ce roman, tout le monde agit de façon étrange et fait froid dans le dos. Le photographe serial killer, sa sœur, le créateur de poupées géantes, l’avocat rancunier, le journaliste aux motivations pas très claires… pas un pour rattraper l’autre. Il y a quelque chose de machiavélique dans ce récit, un piège infernal dont on décortique chaque phase avec minutie pour nous prouver que rien n’a été laissé au hasard. Glaçant !

Après, soyons honnête (pour une fois), je n’ai pas tout compris. Et même (c’est encore pire), je n’ai pas eu envie de tout comprendre. Je m’explique. Le mécanisme narratif se déploie sur une partition sans fausse note. Il y a un basculement dans le dernier tiers du roman qui change totalement la vision que l’on se faisait de l’intrigue. Mais les explications données, certes précises, m’ont perdu en route. Je n’arrivais plus à attribuer à chaque personnage son rôle et son statut (frère, sœur, victime, amant, avocat, journaliste, etc.), je me suis égaré dans la succession de documents fournis pour expliquer le pourquoi du comment (lettres, tweets, notes, journal intime…), ayant même du mal à identifier clairement qui était en train de s’exprimer. En gros j’ai joué au lecteur paresseux alors que le texte demandait une attention de tous les instants. Et forcément je suis passé à côté.

Je plaide donc coupable, mais je me dis aussi que si j’ai lu ce roman par-dessus la jambe, c’est parce qu’il n’a pas su me mettre le grappin dessus. C’est du 50-50 en gros. Je n’ai pas fait l’effort mais il n’a rien mis en œuvre pour me motiver et me pousser à faire cet effort. C’est dommage parce que Fuminori Nakamura m’avait séduit avec son texte précédent (Revolver) et je me faisais une joie de le retrouver. Pas grave, ce n’est qu’un rendez-vous manqué. Et promis, je serai encore là pour le prochain roman (en espérant être plus actif et concerné qu’avec celui-ci).

L’hiver dernier, je me suis séparé de toi de Fuminori Nakamura. Éditions Philippe Picquier, 2017. 180 pages. 17,50 euros.












mercredi 8 février 2017

La jeunesse de Staline T1 - Delalande, Prolongeau et Liberge

Comme tout le monde, Staline a eu une jeunesse. Comme (presque) tout le monde, c’est à cette période qu’il a construit le socle de sa future vie d’adulte. Naissance en 1878 à Gori, en Géorgie. Mère couturière, père cordonnier. Ce dernier, violent et rongé par l’alcool, précipite sa famille vers là ruine. Pour protéger son fils, la maman place le petit « Sosso » à l’école paroissiale. Frappé par la vérole, renversé par un fiacre (il en gardera des séquelles à un bras), le gamin enchaîne les coups durs. La lecture d’Hugo, de Marx et du Germinal de Zola façonnent ses prises de position politiques en faveur du peuple contre le tsar, les élites et les financiers. Après cinq ans au séminaire de Tiflis, cet athée fauteur de trouble « ingérable et d’une insolence rare » est renvoyé sans ménagement. Il entre alors dans la clandestinité, s’engageant de façon radicale et violente auprès du futur parti bolchévique dont il prendra bientôt les rênes aux cotés de Lénine et Trotsky.

Je ne connais quasiment rien de Staline. Je le vois juste comme un abominable dictateur. Cette biographie a le mérite de m’en apprendre plus sur le personnage, sur le parcours qui l’a amené à devenir un monstre sanguinaire à tendance psychopathe. Une vie de famille difficile, les galères qui s’enchaînent, une enfance où l’on en bave et une envie de s’en sortir en écrasant les autres, en faisant fi de l’humain, en se gardant de toute empathie qui pourrait perturber la marche en avant d’un destin glorieux. Finalement, avant d'être un idéologue, Staline se comporte comme un caïd, un mafieux géorgien en guerre contre l’impérialisme russe.

Les auteurs ont l’intelligence de placer leur récit en 1931, au cœur du Kremlin, alors que Staline dispose des pleins pouvoirs depuis trois ans après avoir éliminé tous ses opposants. Le petit père des peuples va se confesser à un secrétaire du parti et raconter sa jeunesse. Cette astuce narrative permet d’emblée au lecteur de ne pas oublier que si le portrait des jeunes années offre l’image un peu romantique d’un voyou lettré fascinant ses camarades et capable de discours électrisant la foule, il n’en reste pas moins l’un des plus impitoyables tyrans de l’Histoire. Pas d’apologie donc. Ni d’excuses à avancer pour justifier l’injustifiable. Les événements s’enchaînent et illustrent avec limpidité la naissance du monstre, en dehors de tout jugement.

Le dessin réaliste donne dans l’efficacité et rappelle par moments le trait de l’excellent Jean-Yves Delitte, période Donnington. Un premier tome de qualité, percutant et documenté, loin de toute hagiographie, qui dresse le portrait d’un futur tueur de masse dans toute sa complexité.

La jeunesse de Staline T1 : Sosso de Delalande, Prolongeau et Liberge. Les Arènes BD, 2017. 72 pages. 17,00 euros.















mardi 7 février 2017

Sous les étoiles - Laura Scarpa

Des nouvelles coquines en BD, l’idée me plaisait bien. Avec une femme aux pinceaux, italienne de surcroît, ça sentait vraiment bon avant le coup, surtout quand on connaît la grande tradition d’auteurs érotiques talentueux venus de la péninsule. Rien à dire pour ce qui est de la sensibilité toute féminine émanant de chaque histoire. Entre suggestion et scènes on ne peut plus explicites, on ne tombe jamais dans le porno gratuitement vulgaire ni dans l’eau de rose mollassonne. Il y aussi une grande diversité de thématiques, de décors et de situations. Le réalisme est de mise et chacun pourra se retrouver à un moment où l’autre dans une histoire.

Sexe par téléphone, sexe en plein air ou dans des lieux incongrus, femmes infidèles, coup d’un soir, voyeurisme, premières fois, vie de couple perturbée par l’arrivée de bébé… Laura Scarpa sait varier les plaisirs. Mais dix-sept nouvelles en 80 pages, c’est trop. Ou trop peu. Trop de nouvelles et trop peu de développement dans chaque. Formatées à la base pour être publiées dans une revue, ces coquineries souffrent à l’évidence d’un manque d’ampleur. La pagination réduite donne l’impression que chaque récit est ramassé sur lui-même, qu’ellipses et raccourcis nuisent à la fois à la profondeur du propos mais aussi à sa fluidité, voire parfois à sa compréhension. Dommage, vraiment dommage.

Niveau graphisme, la différence est criante entre les dessins de 1998 et ceux de 2006. Au moins on constate que l’auteure a sacrément progressé mais ses productions les plus anciennes ont du mal à soutenir la comparaison. Après il faut aimer ce trait tout sauf classique, assez undergound, assez typique de la BD indépendante. Personnellement, j’y ai trouvé mon compte sur la forme mais pour ce qui est du fond, on est trop dans le saupoudrage pour me satisfaire pleinement. Sympa sans plus quoi.

Sous les étoiles de Laura Scarpa. Delcourt, 2017. 80 pages. 18,95 euros.




lundi 6 février 2017

Gouverneurs de la rosée - Jacques Roumain

Trop longtemps que je n’avais pas lu de littérature créole. Depuis ma découverte des grands noms de la négritude à la fac, j’ai gardé une sensibilité particulière pour les auteurs venus des îles. Roland Brival, Emile Ollivier, Gisèle Pineau, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Louis-Philippe Dalembert, Lionel Trouillot et bien sûr Dany Laferrière. Alors quand ce dernier annonce, à propos de ce roman, que « chaque fois, quelque part dans le monde, que l’on me demande un seul roman haïtien à lire, je réponds toujours Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain »,  je me lance les yeux fermés.

L’histoire est simple : après quinze ans passés à Cuba, Manuel revient sur ses terres natales. Son village de Fonds-Rouge subit une sécheresse impitoyable et est gangrené par un conflit entre habitants suite à un différend ayant fait couler le sang. Désireux de sauver les siens, Manuel part en quête d’une source qui pourra à nouveau alimenter les jardins et écarter la famine. Tombant amoureux de la belle et sauvage Annaïse, il rêve d’un avenir radieux où chacun vivrait ensemble et heureux. Un rêve qui va malheureusement se confronter à une dure réalité.

Un magnifique texte des années 40, à la fois naïf et engagé, donnant la parole aux paysans haïtiens en lutte contre la misère et créant avec Manuel un héros symbolique prêt à dire non à l'humiliation et à la résignation. Chant d’amour pour un pays où se confondent le soleil, l’eau et la terre, Gouverneurs de la rosée dit la douleur et les espoirs d’un peuple en souffrance. Ce faisant, il révèle une vie paysanne portée par des traditions séculaires et en butte aux rivalités et aux désirs de vengeance. Manuel est celui qui rassemble et fédère. Il offre à chacun une leçon de courage et d’engagement, incarnant une idée du sacrifice qui marquera à jamais les esprits.

J’ai retrouvé avec plaisir ce que j’apprécie le plus dans la littérature créole, à savoir cette écriture chatoyante jouant sur différents niveaux de langue, la langue du récit (soutenue, voire précieuse) et la langue du dialogue si vivante avec son rythme particulier et son vocabulaire spécifique. Les évocations de la nature et des paysages sont splendides tandis que le discours de Manuel, aux accents politiques assumés (et proche du marxisme) rappelle à quel point Jacques Roumain a été engagé auprès du parti communiste (ce qui lui a d’ailleurs valu de nombreux passages en prison).

Un roman d’amour, un roman d’espoir, un drame, un hommage à une terre et à ses habitants les plus démunis, une démonstration de fraternité et de dignité humaine qui jamais n’occulte les souffrances et la douleur, ce texte est tout cela à la fois. Jacques Roumain déborde de tendresse et touche le lecteur en plein cœur. J’ai adoré !

Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain. Mémoire d’encrier éditions, 2015. 272 pages. 19,00 euros.

Un grand merci à Nadine pour ce magnifique cadeau. Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec A Girl From Earth. Mon petit doigt me dit qu’elle a autant apprécié ce voyage à Haïti que moi.









dimanche 5 février 2017

Les lectures de Charlotte (31) : La piscine magique - Carl Norac et Clothilde Delacroix

Si le lion est le roi des animaux, c’est parce qu’il a une piscine magique. Du moins c’est ce qu’il dit. Personne ne l’a vue pour de vrai cette piscine alors le doute persiste. D’après un oiseau moqueur, « elle serait si petite qu’il suffirait de pleurer deux fois pour la remplir ». Et selon le guépard, ce n’est rien d’autre qu’une marre de boue. Pour couper court aux rumeurs, le lion annonce qu’il va autoriser quelques uns de ses sujets à venir y faire trempette. Seule condition pour y piquer une tête, être chic !

Le lendemain, c’est le défilé dans les couloirs du palais. Les heureux élus sont l’ours, la girafe, le crapaud, le singe, le cochon et le phoque. Une fois devant le bassin, les invités s’interrogent : « Mais en quoi cette piscine est-elle magique ? ». En fait, il suffit de faire un vœu et de crier fort un mot avant de sauter dans l’eau. L’ours par exemple, lâche le mot « miel » et se retrouve immergé dans sa gourmandise préférée. Chacun va réaliser son vœu jusqu’à ce que la reine, pleine de morgue et de suffisance, décide de mettre tout le monde dehors pour profiter seule de la piscine magique. Et bien vous savez quoi ? Elle aurait mieux fait de s’abstenir !



Un régal d’album, drôle et rythmé, porté par les illustrations colorées de Clothilde Delacroix et le texte plein d’humour d’un Carl Norac dont les dialogues savoureux font mouche. La chute n’aura jamais si bien porté son nom, c’est rien de le dire ! Jubilatoire et irrévérencieux, indispensable quoi.

La piscine magique de Carl Norac et Clothilde Delacroix. Didier, 2017. 36 pages. 12,50 euros. A partir de 4-5 ans.


PS : je profite de ce billet pour souhaiter un bon anniversaire à ma pétillante Charlotte qui fête ses quatre ans aujourd’hui    








vendredi 3 février 2017

L’été des charognes - Simon Johannin

Le roman s’ouvre sur une scène de lapidation d’un chien par des enfants. Histoire de donner le ton. De prévenir que ça va secouer sévère. Ici, on a la torgnole facile. Ici, les gosses collectionnent les os trouvés au cimetière et ramènent leurs parents en voiture les soirs de beuverie (« C’est souvent comme ça qu’on fait. Quand les parents sont bien trop bourrés, ils démarrent juste les autos en première et les enfants conduisent, comme ça c’est moins dangereux et nous ça va on aime bien conduire comme les distances sont pas très grandes »). Ici, on tue le cochon tous ensemble et on fait la fête jusqu’à plus soif. Ici, on vit au fond de la vallée « tout au bout, là où le temps est le même qu’à l’intérieur d’un pot de chambre qu’on aurait  bien rempli et refermé délicatement pour un mois au soleil ». Un hameau, trois familles, des poules, des moutons, des agneaux et des brebis, la forêt et la brume. Pas de télé, d’internet ni de 4G. Bienvenue chez les gueux, chez les damnés de la terre. Le narrateur est un de ces marmots cradingues qui trainent leurs savates dans la boue et font les quatre cents coups en plein air. Il décrit son quotidien avec ses mots à lui, entre outrance et poésie.

C’est un petit livre de rien du tout, format poche, à peine 150 pages. Un premier roman qui claque, âpre, rude, abrasif. Simon Johannin use de punchlines qui vous sonnent comme un aller-retour en pleine poire. Pas de gants pour décrire la violence des rapports humains, pas de dentelle pour raconter la vie de ces gens-là, de ces rednecks made in France. Pour autant, le texte n’est pas autobiographique et ne donne pas dans la sociologie, on n’est pas chez Edouard Louis, on n’est pas en Picardie mais dans le Tarn, et le gamin qui cause avec sa gouaille de cul-terreux ne charge pas la mule parentale, ne met pas en cause son milieu, ne fait pas de la bêtise et de la misère un mur infranchissable bloquant toute ascension vers une adolescence épanouie. On le retrouve d’ailleurs à la fin, devenu adulte. Pas reluisant bien sûr, pas des plus fringants. Mais sans haine ni rancœur pour ses jeunes années.

Finalement, L’été des charognes n’est rien d’autre que la chronique d’une enfance rurale. Une chronique certes brutale, écrite avec les tripes, sans fioritures ni scories inutiles mais avec des envolées stylistiques dignes d’une Virginie Despentes au meilleur de sa forme. Un écrivain est né. Il s’appelle Simon Johannin, n’a que 23 ans et m’a laissé sur le cul. Merci m’sieur !  

L’été des charognes de Simon Johannin. Allia, 2017. 145 pages. 10,00 euros.












mercredi 1 février 2017

Tim Ginger - Julian Hanshaw

« Après moi, plus de Ginger. L’arbre généalogique ressemblera à une souche. »

Tim Ginger vit seul dans une caravane à la lisière du désert du Nouveau-Mexique depuis le décès de sa femme Suzan. Ancien pilote d’essai aéronautique pour le gouvernement américain, il a écrit un ouvrage qui passionne les milieux conspirationnistes. Son existence solitaire et contemplative est bousculée le jour où, sur un salon du livre, il retrouve Anna, qu’il avait connu sur une base militaire en Angleterre vingt ans plus tôt. Elle aussi est célibataire depuis son divorce et elle a réalisé une BD regroupant les témoignages de couples ne souhaitant pas avoir d’enfants par choix. Des témoignages qui résonnent fortement pour Tim puisque Suzan et lui n’avaient jamais ressenti le besoin ni l’envie d’avoir une progéniture et avaient dû passer leur temps à se justifier auprès de leurs proches…

Un roman graphique abordant un sujet de société sensible avec une finesse déroutante. Julian Hanshaw dresse le portrait de personnages à la marge, de ceux que l’on regarde avec pitié l’air de dire « Pauvre untel, sans enfants… comme s’il lui manquait un bras ». De l’égoïsme assumé (« pas question qu’un enfant s’immisce entre nous ») à ceux qui balaient la question en brandissant comme un bouclier une prétendue stérilité en passant par les tenants d’excuses bien plus légères (« je refuse d’installer un trampoline dans mon jardin »), l’auteur multiplie les points de vue et place ce choix de vie radical (aux yeux des autres du moins) au cœur des discussions entre Tim et Anna.

Pour autant, il avance dans son récit avec lenteur et sans lourdeur, recentrant en permanence sa caméra sur le visage de Tim, sur son statut d’homme seul, de veuf incapable de faire le deuil d’une épouse décédée depuis des années, de sexagénaire constatant que l’avenir lui semble bien limité. C’est triste et mélancolique comme une nouvelle de Carver, comme un tableau de Hopper. Le dessin parfois un peu naïf et les traits anguleux pourront rebuter certains mais il serait dommage de passer à coté de cet album pour une simple question de forme tant le fond est d'une grande profondeur et d'une touchante justesse.

Tim Ginger de Julian Hanshaw. Presque Lune éditions, 2016. 152 pages. 21,00 euros.

PS : beaucoup de jolie phrases dans ce texte, de réflexions pleines de lucidité :

« Bientôt, nous n’existerons plus, et il n’y aura ni petits enfants en deuil, ni photos de nous sur les cheminées de nos filles et fils éperdus de douleur ».

« Quand les jeux seront faits, je crois que je quitterai ce monde sans faire plus de bruit qu'à mon arrivée. Sans histoire ». (celle-là me convient tellement !)


Un livre offert par Moka et dédicacé par l’auteur à Angoulême le week-end dernier. Comme une modeste façon de prolonger des moments en tout point inoubliables…