mardi 22 mai 2018

Mamie gâteau s’emmêle le tricot - Gwladys Constant et Gilles Freluche

A quatre ans et demi Côme connaît bien plus de mots que les enfants de son âge. Il en connaît beaucoup mais il les mélange tous, ce qui inquiète sa maman. Une maman célibataire qui jongle entre sa vie de famille et ses deux emplois. Heureusement mamie Madeleine est là pour s’occuper du petit. Mais depuis peu il se passe de drôles de choses chez mamie Madeleine. Ses affaires disparaissent, comme si quelqu’un s’amusait à les cacher. Un fantôme pense mamie, un fantôme qui lui joue de vilains tours…

Côme confond les mots et mamie a des oublis. Troubles du langage et troubles de la mémoire, chacun se retrouve en difficulté, à l’école ou dans la vie quotidienne. Mais plutôt que de mettre un mouchoir sur le problème, mieux vaut l’affronter. A chacun son spécialiste, à chacun son analyse. Et main dans la main, la grand-mère et son petit fils vont aller de l’avant.

Ne sortez pas les violons ni les mouchoirs, ce petit roman plein de fraîcheur déborde de peps et de vitalité. Loin de l’abattement, on se soutient, on discute, on cherche de l’aide. Les dialogues sont joliment troussés, la maman courageuse affrontant les soucis de sa mère et de son fils est touchante et le petit bonhomme au vocabulaire « décalé » craquant.

Un texte enjoué, positif, où rien ne se règle pas d’un coup de baguette magique mais où on ne baisse pas les bras devant les obstacles à surmonter. Après La révolte des personnages et Philibert Merlin apprenti enchanteur, Gwladys Constant montre une fois de plus sa capacité à donner le sourire en alliant bonne humeur et simplicité.

Mamie gâteau s’emmêle le tricot de Gwladys Constant et Gilles Freluche (ill.). Oskar, 2018. 64 pages. 8,95 euros. A partir de 7 ans




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samedi 19 mai 2018

Les Rois d’Islande - Einar Mar Gudmundsson

On m’avait promis une « une histoire mirifique », « un tourbillon de portraits hautement réjouissants – la saga contemporaine d’une famille exubérante et totalement déjantée ». J’avais ajouté à cela un auteur islandais mondialement reconnu, l’idée d’une chronique familiale « à la nordique » comme je les aime (à l’image de l’excellent Tête de chien par exemple) et un éditeur que j’adore. Autant dire que je partais confiant, très confiant même. Et pourtant…

Pourtant j’ai abandonné. A la moitié. Impossible de trouver le moindre plaisir dans cette mosaïque dont je n’arrivais pas à assembler les pièces. On passe d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une histoire à l’autre. On se noie sous les prénoms, on navigue entre Astvaldur, Arfinnur, Krisjan, Olafur, Gréta, Olof et tant d’autres, on se perd, on oublie qui est qui, qui fait quoi et quelles sont les relations qui les unissent. Il aurait fallu que je prenne des notes, que je dresse un arbre généalogique, une chronologie des événements. Mais il aurait fallu pour cela que je m’intéresse à la famille Knudsen, que je vois un lien entre les fils tissés par l’auteur. Et ça n’a pas du tout été le cas.

C’est dommage mais j’ai juste eu l’impression d’un empilement d’anecdotes, je pas n’ai vu de ligne directrice, de fondations solides pour soutenir l’ensemble du récit. J’aurais pu persévérer, j’ai peut-être raté quelque chose mais je n’ai pas eu envie de faire l’effort, d’aller péniblement jusqu’au bout pour risquer de constater que j’avais perdu mon temps.  Heureusement il y a des avis bien plus enthousiastes que le mien, assurément pas représentatif de la réelle qualité de ce roman. D’ailleurs il vient de remporter prix Littérature-Monde 2018 du festival étonnants voyageurs, décerné par un jury composé de Dany Laferrière, Michel Le Bris, Anna Moï, Atiq Rahimi, Jean Rouaud et Boualem Sansal. Autant dire des pointures bien plus crédibles que ma petite personne.

Les Rois d’Islande d’Einar Mar Gudmundsson. Zulma, 2018. 330 pages. 21,00 euros.








mercredi 16 mai 2018

Traquemage T2 : Le chant vaseux de la sirène - Lupano et Relom

Victime collatérale de la guerre des mages, le berger et fromager Pistolin décide, après avoir perdu son troupeau, de pourchasser les êtres magiques pour les exterminer jusqu’au dernier. Toujours à la recherche de la célèbre épée Durambar, le producteur de Pécadou se rend à Saint-Azur-en-Lagune, un village lacustre sous la coupe du seigneur Kobéron où il compte trouver des sirènes pouvant l’aider à mener sa quête à bien.

Tu sens qu’un album va être lourdingue quand tu découvres qu’un des personnages s’appelle « Merdrin l’enchianteur ». Tu sens qu’un album va être lourdingue quand les poivrots vont boire un coup à « La morue qui chante ».  Tu sens qu’un album va être lourdingue quand des sirènes cul-de-jatte dansent le french-cancan. J’ai senti tout ça très vite en fait. Ça ne m’a pas refroidi, vous pensez bien, mais ça m’a un peu laissé circonspect. Le lourdingue ça me va, ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas bégueule. Mais pour que le lourdingue passe comme une lettre à la poste il faut qu’il soit drôle. Et là, ce n’est pas le cas.

Le premier tome était rigolo, même si l’histoire restait au ras des pâquerettes. J’aurais dû tiquer en lisant le titre de ce second volume. Bon sang mais c’est bien sûr ! Le « vaseux » du titre dit tout de la qualité de l’album. Certes il y a quelques éclairs dans la grisaille. Les pratiques commerciales des intermédiaires dont Pistolin est victime, la façon dont Kobéron « respecte le produit » quand il cuisine la chair de sirène ou la gouaille de la fée Pompette font mouche mais pour le reste, rien ne décolle.

Ça me fait mal au ventre de reconnaître que je n’ai pas été sensible au charme de Lupano sur ce coup-là mais à quoi bon nier l’évidence… Pour la peine je vais me venger sur le tome 4 des vieux fourneaux, qui m’attend depuis sa sortie. Non mais !

Traquemage T2 : Le chant vaseux de la sirène de Lupano et Relom. Delcourt, 2017. 56 pages. 14,95 euros.




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mardi 15 mai 2018

Les étrangers - Éric Pessan et Olivier de Solminihac

« Ils ont traversé la guerre, […] la famine, le désert, la mer. Ils ont plusieurs fois échappé à la mort et ils sont morts plusieurs fois. Ils ne savent plus avec certitude comment ils s’appellent, ils n’ont plus de papiers d’identité valables. Et beaucoup de gens ne croient pas en leur existence, soit qu’ils ne les voient pas, soit qu’ils ne veulent pas les voir, et en même temps ils en ont peur, et en même temps ils croient qu’ils sont partout. Mais quand tu commences à voir les fantômes et à les connaître, tu t’attaches à eux. Tu essaies de les faire repasser du côté de la vie. Tu te bats pour ça. »

Toute l’histoire de ce court roman tient dans cet extrait je trouve. Basile, un lycéen à la vie bien rangée, croise un soir quatre jeunes migrants dans une gare désaffectée. Ils sont tendus, effrayés, ils fuient quelque chose. Quand l’un d’eux se fait enlever sous ses yeux par un passeur, Basile va tout faire pour lui venir en aide, pour lui éviter de disparaître définitivement.

Les migrants, les passeurs, la mafia, le regard porté sur une population « d’invisibles », la découverte d’une réalité face à laquelle on préfère se voiler la face, il y a tout ça dans ce texte rédigé à quatre mains. Bien sûr il y a aussi cette nuit où les événements s’enchaînent, où le suspens va crescendo. Mais la mécanique du récit ne repose pas sur l’action à tout prix. Le but est de pousser à la réflexion sur le sort des réfugiés, d’ouvrir les yeux sur sa propre condition pour relativiser ses propres tracas, pour ne pas s’émouvoir de petits drames personnels alors que d’autres en vivent de bien plus grands.

A travers l'expérience vécue par Basile on découvre la terrible situation d’une population abandonnée, l’inhumanité de certains, prêts à toutes les abominations pour profiter de leur désespoir et le soutien sans limite apporté par ceux qui prennent le risque de leur venir en aide. Éric Pessan et Olivier de Solminihac signent avec ces « étrangers » un titre malheureusement d’actualité, aussi instructif que percutant.

Les étrangers d’Éric Pessan et Olivier de Solminihac. L’école des loisirs, 2018. 125 pages. 13,00 euros. A partir de 13-14 ans.



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dimanche 13 mai 2018

Le hibou dans tous ses états - David Sedaris

Il est marrant David Sedaris. Depuis plus de quarante ans il tient un journal intime. Du moins depuis plus de quarante ans il note au jour le jour les petits riens du quotidien, des choses vécues, d’autres entendues. Célèbre pour ses publications dans le New-Yorker, ses émissions de radio et ses lectures publiques, ce natif de Caroline du Nord a habité en France et possède une maison en Angleterre. Ce recueil regroupe des textes courts, chroniques, nouvelles, appelez-ça comme vous voulez. Certaines sont de pures fictions, d’autres jouent à fond la carte autobiographique.

Mais attention, chez Sedaris l’autofiction n’a rien de la branlette nombriliste ou de la confession pleurnicharde. Quand il revient sur sa jeunesse loin d’être glorieuse, c’est avec une ironie mordante. Qu’il vous parle de sa première coloscopie ou de son dentiste français et vous vous bidonnez toutes les deux lignes. La recherche d’un hibou empaillé pour la Saint-Valentin de son chéri Hugh devient un petit bijou d’absurde, comme le vol de son passeport et sa difficulté à renouveler son statut de résident permanent auprès de l’administration britannique. Son regard caustique n’épargne pas non plus la Chine et sa gastronomie ou encore le manque de civisme des anglais qui transforment leurs campagnes en dépotoirs. La critique, même cinglante, n’est jamais moralisatrice, le coup de griffe se voulant toujours plus cocasse que revendicatif.

Il y a un petit quelque chose d’Etgar Keret chez Sedaris, et c’est loin d’être un reproche, bien au contraire. Même concision, même sens de la formule, même autodérision, même mauvaise foi, même capacité à mettre le doigt sur les points sensibles de sa personnalité avec une forme de détachement qui fait mouche. Tout ce que j’aime.

Je découvre avec ce titre étrange un conteur né qui prend un plaisir évident et communicatif à partager sa vision décalée du monde. Mon seul regret ? Tourner l’ultime page avec la frustration d’un enfant qui réclame en vain une autre histoire alors que sa mère lui a annoncé juste avant que c’était la dernière…

Le hibou dans tous ses états de David Sedaris. L’Olivier, 2018. 250 pages. 22,50 euros.




Ce billet signe ma première participation au
challenge Mai en nouvelles de Marie et Electra





vendredi 11 mai 2018

The Promised Neverland - Kaiu Shirai et Posuka Demizu

Ça commence comme dans un rêve. Un orphelinat où les enfants s’épanouissent sous le regard attendri de celle qu’ils appellent « maman », où les lits sont douillets et les repas délicieux, où chacun a l’impression d’appartenir à la même famille et où l’on coule des jours heureux. Trente-huit enfants avec un numéro tatoué dans le cou qui ont pour seules consignes de ne pas s’approcher du portail et de ne pas franchir la barrière dans la forêt.

Tout s’écroule le jour où les trois pensionnaires les plus âgés découvrent que leur orphelinat chéri est en fait un élevage d’enfants destinés à finir dans l’assiette d’horribles monstres. Après le traumatisme de cette révélation, ils décident d’échafauder un plan pour s’évader en emmenant avec eux leurs camarades. Mais ils vont vite comprendre qu’il n’est pas simple de tromper la vigilance de leur « maman ».

LE manga de l’année. En tout cas le plus médiatisé, avec un premier tome tiré à 100 000 exemplaires et un démarrage en fanfare depuis son lancement le 25 avril. C’est ma grande fifille qui a absolument voulu le lire, je ne pouvais pas faire autrement que l’accompagner.

Verdict ? C’est drôlement bien fichu et drôlement addictif. Ce seinen (manga pour jeunes adultes) mêle habilement le fantastique, l’horreur et le suspens. Son pitch de prime abord simpliste ne cesse de gagner en profondeur, tournant dans les dernières pages à une partie d’échecs à huis clos où chaque camp avance ses pions en cachant son jeu.

Ça fonctionne parce qu’on se demande évidemment comment les choses vont tourner mais aussi parce que l’on se rend compte en même temps que les enfants qu’ils ne savent rien du monde extérieur, que les monstres auxquels ils sont destinés règnent peut-être sur toute la planète et qu’ils n’auront par conséquent aucune échappatoire s'ils parviennent à sortir de l'orphelinat.

Après, il faut voir ce que cela va donner sur la durée, un premier tome emballant ne présage en rien d'un avenir radieux mais dans son pays d'origine la série en est au huitième volume et ne cesse de voir son audience augmenter, ce qui est plutôt bon signe. De tout façon je me ferai ma propre idée puisque fifille compte bien lire la suite et que je vais évidemment l'accompagner.

The Promised Neverland de Kaiu Shirai et Posuka Demizu. Kazé, 2018. 192 pages. 6,80 euros.





mercredi 9 mai 2018

Strip-tease - Emma Subiaco

Camille prend une décision radicale après avoir découvert son mec au lit avec une autre : fini la gentille demoiselle qui marche dans les clous et ne fait pas de vague, fini ce boulot d’architecte qui ne lui apporte aucune satisfaction. Pour être libre et s’accomplir, la jeune femme décide de se lancer dans le strip-tease. A peine engagée dans un club par une patronne peu regardante sur son manque d’expérience, Camille devient Elise et après une formation express (à peine cinq minutes), la voilà lancée sur scène pour un tour de piste dont le but en de donner à envie au client de la solliciter pour un tête à tête privé où l’on peut juste regarder sans jamais toucher, où la danse est facturée 300 euros et la bouteille de champagne 500.

Autour de Camille la concurrence est rude. De Pétra aux lèvres pulpeuses et aux énormes seins refaits à Linda qui porte la vulgarité à des sommets inégalés en passant par Amanda l’accro à la cocaïne et Judith la cougar, la néophyte découvre que ses consœurs ont des profils et des motivations bien différentes. Elle découvre aussi un univers très particulier et des clients qui font plus pitié qu’envie. Mais surtout, et c’est bien le plus important, elle se rend compte que ce job tant décrié lui permet de s’affirmer en tant que femme.

Basé sur l’expérience personnelle d’Emma Subiaco, qui a été barmaid puis strip-teaseuse dans un club, ce roman graphique jette un regard à la fois réaliste et décalé sur ce milieu d’habitude si fermé.

Un regard critique d’abord : sans salaire fixe, uniquement payées en fonction du nombre de danses « privées », en CDD de deux mois renouvelables ou pas au bon vouloir de la direction, les filles ont des conditions d’exercice particulièrement précaires. Les clients quant à eux sont soit des machos venus s’en payer une bonne tranche, soit des pauvres gars paumés à la sexualité inexistante ou des jeunes trouducs en virée entre potes. Aucun n’attire la moindre sympathie et au final tous sont bien plus fragiles que les femmes qu’ils viennent mater la bave aux lèvres.

Un regard plein d’empathie ensuite sur les strip-teaseuses, bien plus soudées que les apparences ne pourraient le laisser penser. Des filles lucides, qui savent ce qu’elles veulent et comment s’y prendre pour l’obtenir, qui portent un jugement sans pitié sur les hommes et ne leur font pas le moindre cadeau.

Au final une chouette BD, qui brille plus par son propos que par son graphisme parfois tremblotant. Une BD engagée, féministe, qui a le mérite de ne jamais tomber dans le sordide, préférant empiler les anecdotes et les petits soucis plutôt que les grands drames. Emma Subiaco explique d’ailleurs sa démarche en fin d’ouvrage dans une postface instructive qui  éclaire son projet avec beaucoup de conviction. Une vraie réussite que ce premier album culotté en diable (même si la couverture pourrait laisser croire le contraire !).

Strip-tease d’Emma Subiaco. Editions du Long Bec, 2018. 144 pages. 20,00 euros.




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mardi 8 mai 2018

Deux secondes en moins - Marie Colot et Nancy Guilbert

C’est l’histoire d’une gueule cassée et d’un cœur brisé.

Igor ne pardonnera jamais à son père son manque d’attention au volant. Les yeux rivés sur son smartphone, il n’a pu éviter l’accident. Depuis son fils est défiguré et ne veut plus de contact avec l’extérieur. Rhéa, elle, ne comprendra jamais pourquoi son petit ami s’est jeté sous un train. Quelques semaines après la tragédie elle survit, submergée par un chagrin sans fin.

Je vous le concède, le pitch résumé de la sorte est terriblement plombant. Pourtant ce roman jeunesse écrit à quatre mains est un bijou à découvrir d’urgence. 

Une gueule cassée et un cœur brisé, des ados comme deux planètes en perdition dont les trajectoires vont se croiser, se rapprocher et s’aligner. Non sans encombre, cela va de soi. C’est toute la réussite de Marie Colot et de Nancy Guilbert d’avoir pris le temps de disséquer le cheminement de l’un et de l’autre. Bien sûr on s’attarde sur les moments difficiles, ceux où l’on sombre, ceux où la colère et la rancœur prennent le pas sur le reste. Mais peu à peu une porte s’entrouvre timidement et laisse passer un rayon de lumière. Et peu à peu Igor et Rhéa vont refaire surface, aidés par la musique de Schubert et par un prof de piano vraiment pas comme les autres.

Les ados s’expriment à tour de rôle, confiant leurs douleurs, leur mal-être, leurs doutes et leurs maigres espoirs. On suit également les balbutiements de leur rapprochement, les jours avec et les jours sans, le regard que chacun porte sur l'autre, l’amitié fragile qui se tisse et dont les racines finiront par s’ancrer profondément. Un texte porteur d’espoir, qui montre que l’on peut se relever et reprendre goût à la vie après un drame, aussi terrible soit-il. Un texte superbe, d’une infinie justesse, d’un réalisme qui serre les tripes. Assurément un de mes plus grands coups de cœur de ces derniers mois en littérature jeunesse.

Deux secondes en moins de Marie Colot et Nancy Guilbert. Magnard, 2018. 304 pages. 14,90 euros. A partir de 15 ans.


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Un

dimanche 6 mai 2018

Québec Bill Bonhomme - Howard Frank Mosher

1932. L’hiver a été trop rude dans le Vermont. Alors que le printemps s’annonce timidement, le bétail affamé a un besoin urgent de nourriture. Sans le sou, Québec Bill Bonhomme se lance pour sauver le troupeau de sa femme dans un vol de whisky de contrebande qui va mettre à ses trousses la bande du terrible Carcajou. Accompagné de son fils Wild Bill et de son beau frère Henry, Québec Bill va tenter coûte que coûte d’échapper au mal qui rôde dans les bois et sur les eaux limpides du lac Memphrémagog pour ramener la marchandise à bon port. Avec sa malice, son optimisme à toute épreuve et une forme de folie qui lui permettra de franchir des obstacles plus insurmontables les uns que les autres.

Un roman furieusement délirant, où tout s’enchaîne pied au plancher. Un roman à dévorer sans se poser de question et à prendre pour ce qu’il est, une farce picaresque sans limite qui enchaîne les péripéties improbables et les scènes rocambolesques. Au menu, voiture déglinguée, mâchoire brisée, flic décapité à coup de canon, train de marchandises qui déraille et whisky à gogo, le tout porté par des dialogues aux petits oignons et des personnages inoubliables, à commencer par notre héros éponyme d’un mètre cinquante qui voit du positif dans toutes les situations, surtout les plus dramatiques. Mention spéciale également à son ennemi Carcajou, diable incarné ne cessant de revenir d’entre les morts, même lorsque l’on est certain de s’en être débarrassé.
   
Au-delà du picaresque (qui est décidément l’adjectif résumant le mieux ce texte), Howard Frank Mosher propose une construction tout sauf linéaire qui permet, à travers les yeux du narrateur Wild Bill, de découvrir l’histoire de la famille Bonhomme depuis le 18ème siècle jusqu’à nos jours, l’événement de 1932 faisant office d’axe central autour duquel tout gravite.

Une lecture divertissante, drôle, frôlant parfois l’absurde et le fantastique. Une lecture de vacances parfaite qui m’a accompagné sur les plages bretonnes la semaine dernière pour mon plus grand plaisir.

Québec Bill Bonhomme d’Howard Frank Mosher  (traduit de l’anglais par Brice Matthieussent). Cambourakis, 2018. 440 pages. 13,00 euros.










lundi 30 avril 2018

Pour services rendus - Iain Levison

1969, au Vietnam. Le sergent Freemantle dirige sa section avec autorité. Billy Drake lui, débarque sur le terrain des opérations sans expérience et avec beaucoup de maladresse. Sous les ordres du sergent, la jeune recrue va connaître une carrière aussi brève qu’anecdotique.

2016, aux Etats-Unis. Drake est en pleine campagne pour sa réélection au poste de sénateur du Nouveau-Mexique. Freemantle est quant à lui chef de la police d’une petite ville du Michigan. Le premier, après avoir beaucoup enjolivé ses actes de bravoure durant la guerre, est mis en cause par l’un de ses anciens camarades. Il demande au second de valider sa glorieuse version des faits devant les médias. Une formalité, rien de plus. Juste un petit mensonge, l’air de rien, pour satisfaire les électeurs. Freemantle hésite, il a des principes. Il finit par céder, mais son petit mensonge va s’avérer dévastateur. Comme la chute d’un domino entraînant celle de tous les autres...

Toujours un plaisir de retrouver la plume acide de Iain Levison. Il montre ici les gros travers des politiques et leur capacité à tout mettre en œuvre pour arriver à leurs fins, coûte que coûte. Le mensonge est au cœur d’un récit alternant entre les événements de 1969 et leur répercussion sur ceux de 2016. Le lecteur, qui découvre ce qu’il s’est vraiment passé pendant la guerre, constate avec effarement à quel point la vérité peut devenir un détail effaçable d’un trait de plume pour peu que l’on sache se montrer persuasif et s’entourer de bons communicants.

Les dialogues sont comme toujours savoureux mais l’humour noir, si caractéristique de cet écossais exilé depuis près de cinquante ans au pays de l’Oncle Sam, est moins présent. Le ton se veut plus grave, désabusé, sans la moindre illusion. La fin est par contre inattendue et vient conclure avec une jolie pirouette ce court roman débordant de cynisme et ne retenant pas ses coups pour dénoncer les tristes manœuvres politiciennes. Enfin une lecture convaincante !

Pour services rendus de Iain Levison (traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez Batle). Liana Levi, 2018. 220 pages. 18,00 euros.






vendredi 27 avril 2018

Le mangeur de citrouille - Penelope Mortimer

Comme rien ne me convient en ce moment, quitte à passer au travers autant se tourner vers un titre à l’évidence pas du tout pour moi. Soigner le mal par le mal quoi, en se lançant dans un roman britannique de 1962, écrit à la première personne, ultra psychologique et ultra déprimant, sorte d’autofiction avant l’heure. Tout ce que je déteste pour, éventuellement, finir avec un coup de cœur. Ça se tentait, non ? Au point où j’en suis de toute façon.

Mrs Armitage est la narratrice. Elle en est à son quatrième mariage, a une tripotée de gamins (dont on ne connaîtra jamais le nombre), un mari scénariste et un thérapeute qui la gave de médocs. Le jour où elle lui annonce une nouvelle grossesse, son homme la convainc de se faire avorter. Et d’en profiter pour faire en sorte de ne plus jamais avoir d’enfant. Pendant qu’elle souffre le martyre à la clinique, monsieur la trompe avec une de ses amies, qu’il met enceinte. Lorsqu’elle apprend cette liaison, elle plonge dans une profonde dépression. En même temps il y a de quoi…

Un roman très autobiographique. Comme Miss Armitage, Penelope Mortimer a eu pour second mari un scénariste. Comme elle, elle a eu beaucoup d’enfants, comme elle son mari l’a trompée après lui avoir demandé de se faire stériliser. Et comme elle, elle a sombré dans la dépression.

Le texte est glaçant. La voix de Miss Armitage exprime une confession surprenante de lucidité et de sincérité sur son statut de femme trahie, de femme en souffrance, de femme brisée. Elle dit la violence psychologique d’un mari manipulateur, « lâche, fourbe, mesquin, vaniteux, cruel, rusé, négligent ». Elle montre également à quel point elle n’est pas dupe, bien plus résignée que naïve face à la situation. C’est terrible, douloureux, mais on ne va pas se mentir, je n’ai pas été embarqué par cette histoire de couple à la dérive. Beaucoup trop psychologique pour moi, trop névrosé aussi, trop intime.

Pour autant je suis ravi d’avoir découvert une auteure galloise dont je n’avais jamais entendu parler et qui a beaucoup influencé le féminisme britannique des années 60. Une telle lecture, même si elle n’a rien du coup cœur, est loin d’être une perte de temps. C’est déjà pas mal par les temps qui courent.

Le mangeur de citrouille de Penelope Mortimer (traduit de l'anglais par Jacques Papy). Belfond, 2018. 250 pages. 16,00 euros. 















mercredi 25 avril 2018

On sème la folie - Laurent Bonneau

Cinq amis se retrouvent le temps d’un week-end dans une maison au bord de mer. Ils viennent d’avoir trente ans, se connaissent depuis quinze et ressentent le besoin de faire le bilan à un moment charnière de leur existence. Ensemble. On discute, on joue, on se confie, on s’interroge, on philosophe. On ne règle aucun problème, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait mais on profite des retrouvailles sans arrière pensée.

Avec un tel sujet, ne pas se sentir concerné, c’est la certitude de passer à coté. Et c’est clairement ce qui m’est arrivé. Impossible de me retrouver dans ces trentenaires. A trente ans j’étais marié, j’avais deux enfants et un boulot stable. A trente ans les amis que j’avais quinze ans plus tôt ne faisaient plus partie du paysage. X était interné en HP, Y était tête de liste FN aux municipales et Z allait se tuer quelques mois plus tard au volant de la voiture qu’il venait de voler. C’est un fait, il y aurait beaucoup à dire sur mes fréquentations d’ados mais quoi qu’il en soit, une fois trentenaire, je n’avais aucune chance ni aucune envie de renouer le contact avec elles, aucune chance ni aucune envie de les retrouver le temps d’un week-end pour faire le point sur nos parcours respectifs et envisager l’avenir.

Cet album n’a rien d’universel, il touche à l’intime, met en lumière une situation particulière dans laquelle on peut certes se retrouver mais qui peut aussi laisser totalement indifférent. J’ai trouvé en plus que les relations entre les personnages manquaient de chaleur, que leur célébration de l’amitié restait en surface malgré la profondeur de certains échanges.

Niveau graphique par contre, rien, à dire. Le trait de Laurent Bonneau à la mine de plomb est d’une rare intensité, ses planches sans texte splendides, son traitement particulier de la couleur pertinent et son découpage, malgré de nombreuses scènes « statiques », extrêmement dynamique.

Je suis un vrai fan de Laurent Bonneau. J’avais adoré Ceux qui me restent et Nouvelles Graphiques d’Afrique, j’avais beaucoup aimé Et il foula la terre avec légèreté mais là, rien à faire, ce n’était tout simplement pas un album pour moi.

On sème la folie de Laurent Bonneau. Bamboo, 2018. 104 pages. 21,90 euros.



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mardi 24 avril 2018

Le journal de Gurty T4 : Printemps de chien - Bertrand Santini

Le premier chapitre annonce la couleur : un voyage en avion, une crotte de chien qui roule entre les sièges des passagers et finit sa course en première classe, voila des vacances de printemps qui s’annoncent palpitantes pour Gurty ! Il sera aussi question dans ce nouveau volume de bouse de vache, de problèmes gastriques, de pipi dans des pistolets à eau, d’allergies aux résultats surprenants ou encore d’un arbre centenaire à protéger.

Chaque jour est une aventure dans le monde de Gurty. Elle s’invite à une fête d’anniversaire où elle n’est pas la bienvenue, elle affronte ses ennemis jurés le chat Tête de fesses et l’écureuil sournois, elle subit la bêtise crasse des enfants du voisin et les moqueries des grenouilles avec une bonne humeur à toute épreuve, secondée comme il se doit par sa fidèle amie Fleur dont les déboires entrainent souvent des catastrophes en chaîne.

Rien de nouveau sous le soleil, le journal de cette petite bête pleine de poils déride toujours autant les zygomatiques. Comme d’habitude on frôle l’absurde, les dialogues ne volent pas bien haut, les gags ne sont pas du meilleur goût et les humains et les animaux ne brillent pas par leur intelligence. Et comme d’habitude on se prend au jeu et on dévore ces tranches de vie animalières avec un plaisir non dissimulé.

Je me répète (voir mes billets sur les tomes 1, 2 et 3) mais cette série est parfaite pour les enfants qui n’aiment pas lire car elle leur prouve que cette activité peut être un vrai moment de plaisir, sans autre enjeu que celui de divertir. D’ailleurs le cercle des fans de Gurty ne cesse de s’agrandir, c’est bien la preuve que cette petite chienne possède des atouts pour plaire à tous les lecteurs, petits ou grands.

Le journal de Gurty T4 : Printemps de chien de Bertrand Santini. Sarbacane, 2018. 176 pages. 9,90 euros. A partir de 8 ans.




Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette.







vendredi 20 avril 2018

L’Archipel du Chien de Philippe Claudel

« La plupart des hommes ne soupçonnent pas la part sombre que pourtant tous possèdent. Ce sont souvent les circonstances qui la révèlent, guerres, famines, catastrophes, révolutions, génocides. Alors quand ils la contemplent pour la première fois, dans le secret de leur conscience, ils en sont horrifiés et ils frissonnent. »

Une île volcanique sinistre, un vase clos, des habitants repliés sur eux-mêmes.  Trois corps de migrants retrouvés sur la plage un matin. Le maire décide d’étouffer l’affaire, les cadavres vont disparaître sans laisser de traces. Du moins dans un premier temps. Car leur ombre va planer sur l’île et semer la désolation…

Rien de tel que Claudel pour me remettre en selle (ça rime en plus !). Un écrivain, un vrai, exigeant, littéraire, habité. Aux frontières de la parabole, de la fable, du théâtre et du thriller, il montre la bassesse, la lâcheté, la cruauté d’une humanité prête à toutes les forfaitures pour préserver ses petits privilèges.

L’entreprise était louable mais j’ai vite déchanté. Tout  est trop simple, trop linéaire, trop prévisible. Le maire est un salaud corrompu, le curé fait comme si de rien n’était, le médecin devient complice malgré lui et le pseudo-flic est brutal et alcoolo. Seul l’instit, phare de lumière humaniste dans ce monde de sombres ordures est un être pur, ce qui lui vaudra, cela va de soi, de finir en victime honteusement sacrifiée.

Fable oblige, la morale vient nous rappeler que chacun doit un jour payer pour ses crimes (sérieusement ?????). La conclusion est à l’image du reste. Simple, prédictible, binaire. Pas d’aspérité, pas d’entre-deux, le monde est tout noir ou tout blanc, les nuances de gris ne font pas parties de cette tragédie volcanique.

Une déception donc, une de plus. Au suivant…

L’Archipel du Chien de Philippe Claudel. Stock, 2018. 280 pages. 19,50 euros.












mercredi 18 avril 2018

Petite balade et grande muraille - Maïté Verjux

Pour moi, dans un carnet de voyage dessiné la mayonnaise prend ou ne prend pas en fonction de deux critères. D’abord le ton, la posture et l’état d’esprit de celui ou celle qui raconte son périple. Ensuite sa capacité à capturer et restituer l’atmosphère de ce qu’il ou elle a vécu. Maïté Verjux a su réunir ces deux critères en y ajoutant une pincée d’absurde qui épice à merveille son récit.

Son diplôme de graphisme en poche, la jeune femme décide de partir en Chine sur un coup de tête, en janvier 2016. Trois mois à Pékin en colocation alors qu’elle ne connaît absolument rien du pays et ne parle pas du tout la langue. Au bout d’un mois et d’une adaptation compliquée à son nouvel environnement, Maïté est rejointe par son amie Florie. Avec cette dernière le séjour se passe dans de meilleures conditions et les visites s’enchaînent, de la Cité interdite à la grande muraille, de Shangaï au tombeau des empereurs Qings. 

Loin du carnet de bord au jour le jour, cette balade chinoise se présente comme une succession de tranches de vie plus ou moins marquantes, plus ou moins anecdotiques : l’arrivée dans un appartement surpeuplé où la promiscuité n’est pas un vain mot, la pollution omniprésente, les arnaques sur les sites touristiques, la nourriture parfois difficilement identifiable, la surpopulation, le fait que la femme occidentale est une curiosité plus photographiée que les monuments historiques ou encore la célébration du nouvel an à Pékin, intense moment de ferveur collective.

Maïté Verjux ne cache rien de ses déboires, de ses déceptions, de sa naïveté, de ses erreurs. Elle le fait avec sincérité et une bonne dose d’autodérision, avec lucidité mais sans aigreur. Trois mois à l’autre bout du monde qu’elle voit au moment de son retour en France comme une parenthèse loin de la vie réelle qui restera forcément inoubliable.

Un roman graphique (et autobiographique) vif et joyeux qui n’a rien du guide touristique mais joue plutôt sur la corde du ressenti personnel, loin de toute vision universelle et caricaturale d’un pays dont il n’est de toute façon pas évident de saisir la complexité en quelques semaines. Une parenthèse rondement menée, instructive à sa façon, légère et savoureuse.

Petite balade et grande muraille de Maïté Verjux. Les éditions Fei, 2018. 184 pages. 19,00 euros.




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mardi 17 avril 2018

Boom - Julien Dufresne-Lamy

Étienne tente de faire le deuil de Timothée, le deuil impossible de son meilleur ami. « Tu es parti avec ma tranquillité. Je ne dors plus, je vis mal, mes nuits sont bruyantes et mes journées deviennent de longs tunnels silencieux. »

Ils s’étaient rencontrés trois ans plus tôt. Trois ans dans le même lycée, trois ans à tout partager. Une amitié fusionnelle. Timothée le bon élève, le bien éduqué. Étienne la grande gueule, le fêtard, le dilettante. Il aura fallu un voyage scolaire à Londres, une voiture folle sur le pont de Westminster et une jeunesse fauchée en quelques secondes pour que leurs chemins se séparent. A jamais.

Étienne s’en veut, il culpabilise de ne pas avoir été là au moment du drame. Son monologue s’adresse à l’ami disparu, il évoque les bons souvenirs, les moments inoubliables et ceux qu’ils ne pourront plus partager. L’absence est trop béante pour envisager une possible reconstruction, pour aller de l’avant, pour imaginer l’avenir.

D’une seule voix, comme une longue lettre à l’absent. C’est à la fois construit et décousu, hésitant et plein de certitudes. Étienne ne s’adresse pas à d’éventuels lecteurs, c’est à Timothée qu’il parle. Il oscille entre colère et confidences, tristesse et culpabilité.

Un texte touchant, pudique, qui ne fait qu’effleurer les causes de la mort pour se focaliser sur ses conséquences, sur cette blessure impossible à refermer. Le ton est juste, la douleur s’exprime sans débordements lacrymaux inutiles. Les mots se suffisent à eux-mêmes, l’amitié est si sincère qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter. Une confession sur un fil, fragile, avec les mots simples et directs d’un ado confronté à une tragédie qui le dépasse.

Boom de Julien Dufresne-Lamy. Actes Sud junior, 2018. 112 pages. 9,80 euros. A partir de 15 ans.





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mercredi 11 avril 2018

Gramercy Park - Timothée de Fombelle et Christian Cailleaux

1954. Madeleine s’occupe de ses ruches sur un toit de New-York. Dans l’immeuble d’en face un gangster profite de son luxueux appartement, entouré de ses nombreux gardes du corps. Chacun s’épie, chacun semble se connaître. Madeleine observe Monsieur Day, qui lui-même scrute ses moindres faits et gestes. Un jeu du chat et de la souris pas si innocent, le mystère liant ces deux personnages se démêlant au fil des pages, de flash-back en révélations, de course poursuite en rêverie sous les étoiles.

Encore une lecture fade… J’étais pourtant impatient de découvrir les premiers pas de scénariste de Timothée de Fombelle, un auteur jeunesse que j’adore. Avec en plus l’excellent Christian Cailleaux aux pinceaux, la promesse d’une BD alléchante à souhait avait de quoi me mettre l’eau à la bouche. Mais au final une fois encore je me suis ennuyé.

Un mafieux, une danseuse et des abeilles, trois ingrédients qui auraient pu faire un cocktail savoureux. Mais je suis resté en retrait de cette sombre histoire de vengeance aux accents romantico-mélancoliques, observateur sans doute pas suffisamment attentif, pas franchement concerné non plus. Le problème doit venir de moi parce que le récit se trame avec beaucoup de finesse et le dessin illustre à merveille la narration aussi complexe qu’ambitieuse d’un Timothée de Fombelle qui n’hésite pas à prendre des risques pour ses débuts en bande dessinée, comme il l’a toujours fait dans ses romans jeunesse d’ailleurs. La problématique de la consolation, au cœur de l’histoire, est bien amenée et pousse à la réflexion mais cela n’a pas été suffisant pour je me laisse séduire.

Je relirai cet album quand je me trouverai dans de meilleures dispositions pour l’apprécier à sa juste valeur. Parce qu’il est clair que si je suis passé à côté, c’est uniquement de ma faute.

Gramercy Park de Timothée de Fombelle et Christian Cailleaux. Gallimard BD, 2018. 98 pages. 20,00 euros.





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vendredi 6 avril 2018

Lecture(s) en pointillé

J’avais senti le coup venir en annonçant en janvier après avoir terminé le fabuleux Jardin de sable d’Earl Thompson que j’aurais du mal à trouver mieux au cours de l’année, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point. Parce que depuis, je rame sévère. Pas une panne de lecture à proprement parler mais un enchaînement de lectures au mieux moyennes, au pire décevantes. Le problème c’est que je tombe sur beaucoup de livres dans lesquels je m’ennuie, beaucoup de livres que je commence et que je laisse traîner pour en attaquer un autre qui au final ne me passionne guère davantage. Bref je suis au creux de la vague et je ne vois rien venir qui pourrait m’en sortir.


En 2018 les lectures emballantes peuvent se compter sur les doigts d’une main puisqu’à part Un jardin de sable il n’y a que LaRose de Louise Erdrich qui m’a totalement séduit. Après, j’ai aimé L’infinie patience des oiseaux, Paris-Venise ou Homo-sapienne mais pas non plus au point de grimper aux rideaux.


Quand un coup de mou se fait sentir j’ai l’habitude de me tourner vers des valeurs sûres pour remettre la machine en marche. J’ai donc tenté la littérature islandaise (grosse déception) et je me suis plongé avec impatience dans le dernier Teulé (une catastrophe). Je suis parti confiant à l'idée de retrouver l'univers écorché vif de Richard Krawiek (bien trop mélo), j’ai essayé l’écriture impressionniste de Jacqueline Woodson (anecdotique), un témoignage sur le cirque américain des années 30 intéressant mais inégal et la plume acide d’un Sylvain Prudhomme à ses débuts (pas mauvais mais manquant un peu de consistance).



Aux grands maux les grands remèdes, j’ai acheté le dernier Claudel persuadé qu’il soulèverait mon enthousiasme. J’en suis à la moitié, ça se lit très facilement, trop facilement peut-être, et même si au final je devrais beaucoup aimer on sera loin du coup de cœur. J’ai mis de côté un autre roman islandais qui avait des arguments massifs pour me séduire mais qui, à l’usage, se révèle d’un ennui (presque) mortel et j’ai attaqué le second roman de Julien Syrac parce que j’avais beaucoup aimé son premier et que je m’attendais à ce qu’il transforme l’essai mais ce n’est pas vraiment le cas.



Je me dis que le problème vient de moi, que je suis en ce moment avec les livres comme ces gens dont le palais ne perçoit plus aucun goût et qui trouvent tout ce qu’ils mangent affreusement fade. Je ne pense pas qu’il y ait une solution miracle mais je vais peut-être retourner vers mes fondamentaux, la littérature américaine et les (bonnes) nouvelles par exemple. Parmi les titres qui m’attendent j’ai aussi le choix entre un auteur italien culte, mon cher Antoine Choplin, la suite d'Au revoir là-haut ou encore des destinations dépaysantes comme le Danemark et le Sénégal.



Ou alors je laisse de côté les titres récents et je fais confiance aux copines qui m’ont offert des livres, certaines depuis très longtemps d'ailleurs.




Bref, je ne peux pas dire que je manque de cartouches. Il me suffit juste de faire le(s) bon(s) choi(x).











mercredi 4 avril 2018

Le goût d’Emma - Kan Takahama, Emmanuelle Maisonneuve, Julia Pavlowitch

« Neuf repas au restaurant par semaine, et chaque nuit dans un hôtel différent. Des journées entières à visiter les établissements référencés par le guide. Inspections à la chaîne. Trente minutes sur place avant de filer vers la prochaine destination. Visites le jour, travail de rédaction la nuit. Être inspectrice, c’est avant tout être increvable… »

Le guide Michelin, Emma en rêve. Devenir une des plumes du guide, passer sa vie à sillonner les routes et à découvrir des établissements renommés ou en devenir, Emma sent qu’elle est faite pour ça. Une candidature spontanée, un poste qui se libère, un test en situation et quelques jours d’attente pour que la nouvelle tombe : Emma est embauchée !

L’album raconte l’histoire vraie d’Emmanuelle Maisonneuve qui est restée pendant quatre ans une des rares inspectrices du célèbre guide. Son expérience fut au départ jonchée de bien plus d’obstacles qu’elle ne l’aurait imaginé. D’abord elle découvre que la charge de travail est phénoménale et que les règles de discrétion sont particulièrement contraignantes. Ensuite, il n’est pas simple pour elle de se faire une place dans un univers très masculin où ses collègues ne voient pas d’un bon œil débarquer parmi eux une jolie jeune femme. Enfin, la réalité du terrain est parfois dure à encaisser, les restaurateurs étant loin de rouler sur l’or, la plupart éprouvant même des difficultés à maintenir leur établissement à flot.


Parce que les novices n’ont pas le droit aux grandes tables, aux palaces et aux étoiles, Emma démarre sa carrière au fin fond du Cantal. Des débuts compliqués qui en auraient découragé plus d’un, mais pas elle. Parce que la cuisine est sa passion, parce qu’elle se sait à sa place dans cette fonction et que sa curiosité culinaire est sans limite, elle s’épanouit malgré les pièges, les erreurs de débutant et les mauvaises surprises.

J’ai tout aimé dans cet album qui, par bien des aspects, m’a rappelé « Le gourmet solitaire » de Taniguchi. Le dessin à l’esthétique très « manga » bien sûr, mais aussi les déambulations de cette gastronome au sacré coup de fourchette toujours partante pour de nouvelles expériences culinaires. J’ai adoré le personnage d’Emma, son ouverture d’esprit, son humilité, sa confiance en elle, sa philosophie de vie et sa capacité à défendre et assumer ses choix face à ses pairs. Et puis la découverte de l’univers extrêmement codifié du guide Michelin « vu de l’intérieur » vaut le détour. Une autobiographie passionnante.

Le goût d’Emma de Kan Takahama, Emmanuelle Maisonneuve et Julia Pavlowitch. Les Arènes BD, 2018. 200 pages. 18,00 euros.   





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mardi 3 avril 2018

La course impitoyable - Guillaume Guéraud

Après la mort de ses parents, Max a été élevé par son grand-père. Dans le garage miteux tenu par ce dernier, le jeune garçon est cantonné au lavage des voitures. Fasciné par le bolide avec lequel son aïeul a remporté le Grand Prix de Miami quarante ans plus tôt, il rêve de se mettre au volant mais du haut de ses onze ans, il sait que son heure n’est pas encore venue. Jusqu’au au jour où un concours de circonstances dramatique le pousse à foncer à tombeau ouvert sur les routes de Floride aux cotés de la petite fille d’un terrible mafieux avec, à ses trousses, un non moins terrible tueur à gages.

Qu’il s’adresse aux grands ados ou aux plus jeunes lecteurs, guillaume Guéraud garde la même ligne de conduite, à savoir ne pas prendre de gants. Dans cette course impitoyable qui porte bien son nom, l’aventure se déroule à fond la caisse et l’action prend le pas sur tout le reste.

Guéraud fait donc du Guéraud. Dialogues enlevés, niveau de langue pas franchement soutenu mais terriblement moderne et vivant, tension qui ne cesse d’aller crescendo, on reconnait d’emblée la plume sans concession de l’auteur du terrifiant Plus de morts que de vivants. Ajoutez quelques coups de feu, quelques morts et quelques litres de sang et vous obtenez une recette épicée en diable qui laisse malheureusement en bouche un petit goût de trop peu (la fin est trop abrupte et c’est bien dommage).

Un roman jeunesse pied au plancher, aussi divertissant que trépidant, où les nerfs des jeunes lecteurs sont mis à rude épreuve. Les amateurs de sensations fortes vont se régaler !

La course impitoyable de Guillaume Guéraud. Thierry Magnier, 2018. 100 pages. 7,40 euros. A partir de 10 ans.


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vendredi 30 mars 2018

Cook Korean ! La cuisine coréenne en bande dessinée - Robin Ha

Une BD que j’ai lue avant de l’offrir à une collègue passionnée de cuisine coréenne. Perso je n’avais jamais goûté à cette cuisine avant que cette même collègue me fasse découvrir le fameux kimchi le mois dernier à l’occasion des jeux olympiques d’hiver.

Un constat d’abord, l'ouvrage est aussi complet qu’accessible. Chaque recette se décline en doubles-pages, les dessins sont très parlants et les différents chapitres permettent de faire un tour d’horizon exhaustif d'une cuisine dont, personnellement, je ne connaissais absolument rien. Alors que doit retenir un novice comme moi d’un tel ouvrage ?

En premier lieu que la cuisine coréenne repose sur des ingrédients incontournables que l’on utilise dans quasiment chaque plat, à savoir le soja (en pâte ou en sauce), l’ail, le gingembre, le piment rouge (en pâte ou en flocons) et le sésame (en graines ou en huile). A partir de ces bases, tout est possible, à commencer par la confection d’une variété quasi infinie de kimchi, ce chou fermenté que l’on mange à chaque repas. Mais les ingrédients clés se retrouvent aussi dans les soupes, la marinade des viandes, les accompagnements de légumes, les fruits de mer ou encore les nouilles.




Ensuite que certains aliments ne vont pas être simples à trouver dans ma Picardie natale comme les œufs de poissons volants ou les tiges de fougères bouillies par exemple.

Enfin que sous bien des aspects cette cuisine n’est vraiment pas en adéquation avec ma zone de confort culinaire. Le poulpe vivant avalé tout cru ou la soupe de pousses de soja à l’infusion d’anchois séchés au petit déjeuner, ça ne va pas être possible.

Mais peu importe mes goûts, ce livre est parfait pour découvrir la richesse et la diversité d’une cuisine aussi épicée que diététiquement équilibrée. Et surtout pour mettre en œuvre des recettes dont la compréhension est facilitée par la clarté des dessins. La preuve que vulgarisation et érudition peuvent parfois faire bon ménage.

Cook Korean ! La cuisine coréenne en bande dessinée de Robin Ha. Glénat, 2018. 176 pages. 15,00 euros.