mercredi 28 février 2018

La tristesse de l’éléphant - Nicolas Antona et Nina Jacqmin

C’est une belle, une magnifique histoire d’amour. Une histoire d’amour pure et cristalline. Parce que parfois l’évidence existe. Une rencontre, quelques approches maladroites, une séparation douloureuse, des lettres pour maintenir le contact et entretenir la flamme, des retrouvailles qui renforcent les certitudes. Le temps passe et les sentiments demeurent, malgré les différences, malgré l’éloignement, malgré les nombreux obstacles. Le temps passe et il faut faire des choix, prendre des risques. Le temps passe et chaque jour prouve que le bonheur existe. Le temps passe et arrive le moment de se dire adieu.

C’est l’histoire de Louis et Clara. Lui, orphelin obèse et binoclard, elle, fille du cirque dresseuse d’éléphant. C’est l’histoire de leur vie à deux, de leurs chemins qui se croisent, s’éloignent, fusionnent et se séparent. C’est l’histoire de leur amour infini et de leur indéfectible volonté de passer leur existence côte à côte.

Je ne vais pas m’étendre davantage parce que tout a déjà été dit sur ce superbe album aux illustrations pleines de charme. C’est beau, c’est touchant et c’est émouvant mais (ben oui, il y a un mais, désolé) j’ai moyennement aimé la fin. Pas la fin en elle-même, plutôt sa mise en scène. J’ai eu l’impression qu’on cherchait par tous les moyens à me tirer quelques larmes, qu’on dramatisait à outrance une conclusion qui n’avait pas besoin de ça pour être cohérente et raccord avec le reste. Un bémol minuscule cela dit, qui ne doit pas occulter les innombrables qualités de cette BD qui fera fondre à coup sûr les cœurs les plus endurcis.

La tristesse de l’éléphant de Nicolas Antona et Nina Jacqmin. Les enfants rouges, 2016. 76 pages. 17,00 euros.


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mardi 27 février 2018

Nos cœurs tordus - Séverine Vidal et Manu Causse

Une histoire d’amour contrariée, une histoire d’adolescence et de handicap.

Vlad débarque le jour de la rentrée avec sa canne, son bagout, sa passion pour le cinéma et sa dégaine de « tordu », pieds en dedans et genoux qui se cognent. Handicapé de naissance, Vlad se déplace comme il peut, à son rythme. Et il sait en intégrant l’ULIS (classe spécialisée pour la scolarisation des élèves en situation de handicap) du collège Georges Brassens que l’année va être longue. A ses côtés il y a Dylan le trisomique et Mathilde dans son fauteuil roulant. Il y a aussi Saïd le redoublant à qui on ne cesse de promettre le conseil de discipline et l’exclusion définitive. Il y a surtout Lou, la belle, la magnifique Lou dont Vlad tombe éperdument amoureux. Problème, Lou est déjà avec l’athlétique Morgan, un garçon tout ce qu’il il y a de plus normal avec lequel un  « pantin désarticulé » ne peut pas rivaliser…

Un texte à quatre mains pétri de sensibilité, sans angélisme ni pathos. Pas simple de mettre en scène une telle bande d’ados, d’imaginer des interactions crédibles entre chacun d’eux et de ne pas tomber dans l’apitoiement. Pas simple de donner à ses enfants souffrant d’un handicap une voix qui sonne juste, d’exprimer leur envie de lutter contre l’injustice de leur condition. C’est poignant, plein d’émotion contenue et ça respire la joie de vivre.

Finalement, je crois que la tirade du grand-père de Vlad dans les dernières pages résume au mieux l’esprit de ce roman jeunesse lumineux : « Ton handicap n’est rien comparé à ce que tu vaux. Rien. Alors je le traite comme il le mérite. Je fais comme s’il n’était pas là. »

Une lecture qui fait du bien et qui donne le sourire. A recommander plus que chaudement !   

Nos cœurs tordus de Séverine Vidal et Manu Causse. Bayard, 2017. 220 pages. 13,90 euros. A partir de 12-13 ans.


Une superbe pépite jeunesse, évidemment partagée avec Noukette !















lundi 26 février 2018

LaRose - Louise Erdrich

Un accident de chasse. Landreaux Iron, un indien Ojibwe, tue un enfant en tirant sur un cerf. L’enfant s’appelle Dusty, il est le fils de son voisin et ami Peter Ravich. Dusty avait cinq ans. En échange de cette mort donnée accidentellement et suivant une tradition ancestrale, Landreaux offre son plus jeune fils, LaRose, aux parents en deuil. Une décision évidemment lourde de conséquences qui va bouleverser la vie des deux familles.

Franchement j’ai eu peur. Peur d’un torrent de larmes et de mouchoirs à essorer, peur d’une tragédie jouant uniquement sur la corde sensible et les ressorts convenus d'un mélo juste bon à faire pleurer dans les chaumières. Heureusement Louise Erdrich ne cède pas à tant de facilité. Les émotions qu’elle déplie au fil des pages sont complexes, parfois contradictoires, toujours d’une rare finesse. LaRose est le guérisseur, celui qui apaise les âmes en peine, celui qui apporte un rayon de lumière dans les ténèbres. Tout le monde est ravagé par la situation. Les mères en premier lieu, celle de Dusty bien sûr, mais aussi sa propre mère, incapable de supporter la perte de cet enfant qu’on lui arrache. Les pères ne sont pas plus à la fête. Landreaux ne comprend pas comment l’accident a pu avoir lieu et Peter est écartelé entre la pitié pour son ami et une légitime envie de vengeance face au tueur de son fils.

Louise Erdrich ne se contente pas de tisser les relations entre les deux familles. Elle nous renvoie des siècles en arrière, s’attarde sur d’autres indiens que les quatre parents et sur le prêtre se battant chaque jour pour remettre les brebis égarées de la réserve sur le chemin du Seigneur. Elle montre le quotidien souvent sordide d’une population ravagée par l’alcool et les opiacés, elle montre une jeunesse qui se serre les coudes et continue malgré tout à rêver d’avenir. Surtout, elle ne cesse de mettre chacun à l’épreuve, de pousser ses personnages dans leur dernier retranchement, de chercher en chacun d’eux l’étincelle, parfois infime, qui pourra rallumer la flamme de l’espoir.

Un roman splendide, où la colère se drape de dignité, où la douleur ne cesse d’être pudique, où tradition et modernité, passé et présent, se conjuguent à la perfection. Une partition sans la moindre fausse note. 
     
LaRose de Louise Erdrich (traduit de l’américain par Isabelle Reinharez). Albin Michel, 2018. 512 pages. 24,00 euros.












vendredi 23 février 2018

Les lectures de Charlotte (49) : Mon royal petit frère - Sally-Lloyd-Jones et David Roberts

Il était une fois un papa, une maman et « la plus jolie, la plus intelligente, la plus gentille princesse qui fut. […] Ils vivaient dans un royaume où il y avait toujours du temps pour raconter des histoires, de la place sur les genoux de maman et jamais le moindre pleur. Jusqu’à cet abominable, cet horrible jour qui vit naître un tyran… ». Bébé arrive et la princesse disparaît aux yeux de ses parents. Elle raconte elle-même ses déboires et son témoignage contre le petit frère est à charge : sans nuance ni demi-mesure.

Un album plein d’humour pour aborder la question sensible de l’arrivée d’un nouveau venu dans la famille et du sort réservé aux aînés. La princesse se sent invisible, elle ne comprend pas pourquoi un petit être si bruyant et si puant peut susciter autant d’admiration. Résignée, elle ne peut que constater « le règne démoniaque » de « son altesse sacrément gourmande ! Sa grandeur potelée, le roi Bébé ! ». C’est drôle parce que la fillette force le trait et fait preuve d’une sacrée mauvaise foi. En même temps on comprend son agacement et sa frustration de ne plus être au centre de l’attention : « Admirez l’élu, sa majesté pourrie gâtée, le roi bébé ! ».

Le point de vue de la grande sœur est joliment illustré par le trait aiguisé de David Roberts, dont certaines double-pages fourmillant de détails sont un régal pour les yeux. Évidemment la fin est positive et atténue la rancœur, évidemment la grande sœur, sous ses airs bravaches, garde une place au chaud dans son cœur pour le royal petit frère. Mais le ton décalé de l’album permet d’aborder la question avec une percutante originalité.

Mon royal petit frère : une terrible histoire vraie de Sally-Lloyd-Jones et David Roberts. Little Urban, 2018. 40 pages. 13,50 euros. A partir de 3 ans.

mercredi 21 février 2018

Le chantier - Fabien Grolleau et Clément C. Fabre

Flora, jeune architecte engagée dans un grand cabinet barcelonais, se voit confier son premier grand chantier. Pour construire la maison de rêve d’une famille aussi riche qu’exigeante, la débutante va devoir allier diplomatie, force de conviction et moral à toute épreuve. Parce que le chantier, des premières ébauches à la pose de la dernière pierre, n’aura rien d’un long fleuve tranquille.

« Les ennuis juridiques, les clients compliqués, les assurances, la comptabilité, les problèmes de chantier, la recherche d’artisans, les délais qu’on ne tient pas, les gros coups de stress, les accidents de chantier, les malfaçons… », le scénariste  Fabien Grolleau s’est inspiré de sa propre expérience d’architecte DPLG (Diplômé Par Le Gouvernement) pour mettre en scène les premiers pas balbutiants d’une consœur écartelée entre ses convictions et la dure réalité d’un métier où le client a (presque) toujours le dernier mot.

Tous les problèmes rencontrés au cours d’une carrière semblent être rassemblés sur ce seul chantier. Du coup l’ensemble apparaît parfois un poil caricatural mais au final le récit est instructif et Flora terriblement attachante. Clément C. Fabre, découvert avec « Explicite : carnet de tournage », garde un univers graphique proche de celui de Julien Neel (Lou !). Son trait souple va à l’essentiel et offre une rafraîchissante spontanéité pleine de peps. 

Pas l’album du siècle mais une lecture agréable qui m’a permis de découvrir la réalité d’un métier aux multiples facettes, de la plus clinquante à la plus terre-à-terre. Reste à savoir s’il m’en restera grand-chose dans quelques temps…

Le chantier de Fabien Grolleau et Clément C. Fabre. Marabout, 2018. 120 pages. 17,95 euros.


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mardi 20 février 2018

Philibert Merlin apprenti enchanteur - Glwadys Constant

Philibert est perdu, Philibert ne comprend pas. Dernier né d’une grande lignée d’enchanteurs, ses six frères et sœurs sont tous des génies dans leur domaine et lui a beau chercher, il ne se trouve aucun don particulier. La musique, la littérature, la danse, les mathématiques, la peinture et l’informatique étant déjà pris, il a tenté sa chance du côté de l’herboristerie mais le résultat s’est révélé catastrophique puisqu’il a intoxiqué un de ses camarades de classe. Se jeter du toit de l’école pour voir s’il savait voler était une fausse bonne idée, comme le fait de passer son bras à travers le grillage de la cage aux fauves du zoo pour essayer de les apprivoiser. Rien n’y fait, Philibert ne sort pas du lot. Enfant sans talent, Philibert s’interroge sur ses capacités et ses parents, même s’ils le soutiennent de tout cœur, s’inquiètent sérieusement d’avoir un fils « normal » à la maison.

Difficile de trouver sa place, de supporter la pression exercée par un environnement ou chacun tend vers l’excellence. Philibert se rend compte qu’il est différent. Sa quête de don à tout prix le perturbe fortement. Il se cherche, chacun souhaite lui venir en aide mais au final c’est pire que mieux. Et si, tout simplement, on lui fichait la paix à Philibert ? Et s’il n’était qu’un petit garçon pas forcément doué mais pas mal dans sa peau pour autant ?

J’aime l’écriture de Gwladys Constant découverte avec  « La révolte des personnages ». Elle parsème d’humour et de légèreté un sujet sensible et pousse à la réflexion sans avoir l’air d’y toucher. La grande question de l’orientation perturbe bien des familles, même les plus illustres. Plutôt que de pousser nos enfants trop vite dans une hypothétique vocation, n’est-il pas préférable de leur laisser le temps de trouver leur voie par eux-mêmes sans chercher à forcer les choses ? La réponse semble évidente mais Philibert et les siens vont mettre du temps à la trouver. Et comme (presque) toujours, le hasard est un allié de choix pour faire basculer un destin...

Philibert Merlin apprenti enchanteur de Glwadys Constant. Le Rouergue, 2018. 110 pages. 9,50 euros. A partir de 9 ans.


Une jolie pépite jeunesse partagée une fois encore avec Noukette.













lundi 19 février 2018

Il n’en revint que trois - Gudbergur Bergsson

C’est l’histoire d’une ferme isolée dans un coin paumé d’Islande, à deux pas d’un champ de lave et de l’océan. Une ferme où vivent un vieux couple, leur fils, leurs deux petites filles et un gamin dont la mère malade ne peut s’occuper. C’est l’histoire de cette ferme avant, pendant et après la seconde guerre mondiale. L’histoire de cette ferme à l’aune de l’évolution d’un pays foncièrement rural que le conflit va amener sur le chemin de la modernité.
D’abord grâce à l’occupation anglaise, ensuite et surtout grâce à l’arrivée des américains et de l’installation de leurs bases militaires un peu partout sur l’île.

Le roman raconte donc les décennies du 20ème siècle qui ont transformé la société islandaise à travers une galerie de personnages avec lesquels on partage quelques années. Et c’est tout le problème selon moi. On navigue de l’un à l’autre, on commence à s’attacher à certains qui disparaissent soudainement et dont on n’entend plus jamais parler. L’ensemble manque de liant, d’épaisseur, tout va trop vite et les différents événements sonnent comme des anecdotes, rien de plus. En gros je me suis ennuyé. Et pas qu'un peu. Quand je mets plus de quinze jours à lire 200 pages ce n’est pas bon signe. Du tout.

J’ai bien compris la volonté de l’auteur de montrer la difficulté pour un pays enfermé dans ses traditions ancestrales de se confronter de façon brutale à la modernité, j’ai bien compris que le personnage central de son texte est la ferme isolée et non ceux qui gravitent autour d’elle mais il m’a manqué beaucoup trop de choses pour que ce roman passionne. Dommage parce qu’une fois encore la traduction d’Eric Boury est impeccable.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (traduit de l'islandais par Eric Boury). Métailié, 2018. 210 pages. 18,00 euros.






















samedi 17 février 2018

Paris-Venise - Florent Oiseau

J’avais qualifié le premier roman de Florent Oiseau de « roman de branleur » (ce qui n’avait rien de péjoratif pour moi, bien au contraire). Je constate que le second est du même tonneau. Un personnage sans ambition à la vanne facile, un quotidien de banlieue triste comme un jour de pluie, une forme de renoncement et de désillusion assumée, pas un rond en poche, la glandouille comme principale activité...  un parfait branleur quoi. Sauf que la pression mise par sa banquière oblige Roman à chercher un job. Engagé par une compagnie ferroviaire privée sur le Paris-Venise, le jeune homme plonge dans l’univers très particulier des trains de nuit longue distance.

Dans ce train faussement haut de gamme, il découvre les avantages de certains postes par rapport à d’autres, les collègues magouilleurs, les clients pénibles, les pigeons bons à plumer, les fraudeurs et les clandestins qui tentent de monter à bord pendant les escales en Suisse ou en Italie. Il découvre l’état effroyables des toilettes à nettoyer en fin de nuit, les douaniers portés sur la boisson, les policiers lourdingues, les supérieurs pénibles. Sans compter les arrivées au petit matin dans une ville grise et lugubre où il passe sa journée à dormir dans un hôtel miteux avant de repartir le soir suivant vers Paris.

Roman se met vite au diapason de ses collègues et profite de la moindre opportunité pour améliorer l'ordinaire. Il a parfois des états d’âme mais les scrupules ne l’étouffent jamais longtemps. Il y a une truculence jouissive dans la prose de Florent Oiseau. Son récit sent le vécu à plein nez. Loin du glamour et du romantique, son Paris-Venise est sordidement drôle, porté par une langue très orale. C’est frais, moderne, spontané et derrière le je-m'en-foutisme de façade affleure une réflexion profonde sur la nature humaine.

Seul petit bémol, j’ai parfois trouvé Roman trop gentil, trop naïf, trop bien-pensant. Je l’aurais préféré plus roublard, plus cynique. Un poil moins lisse en somme. Mais je chipote parce qu’au final j’ai pris un vrai plaisir à partager son quotidien de galérien et ses mésaventures tragi-comiques. Il se confirme donc que les romans de branleur me vont comme un gant, ce qui ne surprendra personne je pense.

Paris-Venise de Florent Oiseau. Allary Éditions, 2018. 240 pages. 17,90 euros.














mercredi 14 février 2018

L’homme gribouillé - Serge Lehman et Frederik Peeters

N’y allons par quatre chemins, cet album est une vraie claque ! D’emblée il vous prend par la main et vous emmène sur un chemin brumeux. Un brouillard qui, lorsqu’il se dissipe, vous oriente vers des pistes difficiles à suivre. Mieux vaut ne pas résister et se laisser guider dans un univers réaliste où tout peut basculer en un claquement de doigt dans une dimension fantastique. Hors de question de vous dire quoi que ce soit de l’intrigue, je vous laisse dans le même état d’ignorance que moi au moment de tourner la première page. Seul petit indice, l’univers imaginé par Serge Lehman s’inspire en partie des photographies de Charles Fréger, notamment sa série Wilder Man représentant  des portraits en lien avec la figure de « l’homme sauvage » (à découvrir ici). 

J’aime quand rien n’est donné, quand il ne faut pas chercher à tout comprendre tout de suite. J’aime me dire que je n’ai pas tout saisi, qu’une seconde lecture s’impose pour affiner mon point de vue et mon ressenti. J’aime aussi que l’on prenne son temps pour me raconter une histoire, que l’on tricote des mailles serrées sur lesquelles dégouline une pluie glaciale pendant que l’atmosphère se charge d’électricité et d’étrangeté. J’aime enfin qu’un dessinateur s’empare d’une telle histoire et la sublime avec son découpage cinématographique et son trait d’une troublante intensité.

Il y a quelque chose de magnétique dans cette fable fantastique aux accents gothiques. Une fascination née du renouvellement perpétuel de l’intrigue, des rebondissements aussi inattendus que cohérents et d’une fantasmagorie mêlant avec brio folklore juif, légendes médiévales et sociétés occultes. Pas besoin de tourner autour du pot ni d’en dévoiler davantage, L’homme gribouillé est un album puissant, surprenant,  imprévisible, entretenant une confusion diabolique entre le réel et l’irréel. Un coup de maître !

L’homme gribouillé de Serge Lehman et Frederik Peeters. Delcourt, 2018. 330 pages. 30,00 euros.

Une lecture commune partagée avec Mo et Noukette !






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mardi 13 février 2018

Mon grand soir - Audrey Demaury

« Ils viennent le chercher ». Un coup de téléphone qui change tout. Le quotidien de Lola, celui de ses parents et surtout la vie de Mano, son petit frère de sept ans, en attente d’une greffe du cœur. L’ambulance va arriver, l’opération est enfin programmée. Restée seule à la maison pour la soirée, Lola navigue entre le plaisir d’une liberté nouvelle et l’inquiétude face aux événements à venir. Surtout que dehors la tempête de neige fait rage et que l’hélicoptère censé amener le nouveau cœur de Mano n’est pas certain de pouvoir décoller…

Un premier roman jeunesse touchant, apparemment inspiré de l’expérience personnelle d’Audrey Demaury. La voix de Lola exprime la difficulté d’être une collégienne en bonne santé dans la maison d’un enfant malade : « Le cœur de mon frère fait la loi à la maison ». Difficile d’exister aux yeux de ses parents, d’attirer leur attention, de susciter un minimum d’affection. Parce que Mano monopolise toute leur énergie et génère une forme d’angoisse permanente ne laissant que peu de place à une vie de famille « normale ».

La galerie de personnages venant  égayer la soirée en solitaire de la jeune fille est aussi savoureuse que décalée, de Fatou l’apprentie voyante à madame Saranzole la prof de maths et son caniche à trois pattes en passant par William aux faux airs d’« Harry Potter en plus télégénique ». C'est frais, absolument pas tire-larmes, et ça sonne juste de bout en bout. Un sujet qui sort des sentiers battus et un premier roman prometteur, il n'en fallait pas plus pour que je passe un excellent moment de lecture.

Mon grand soir d’Audrey Demaury. Thierry Magnier, 2018. 92 pages. 9,90 euros. A partir de 11-12 ans.

Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.










samedi 10 février 2018

Vulnérables - Richard Krawiec

Dandy, premier roman noir, écorché, crépusculaire de Richard Krawiec, m’avait ébloui. J’attendais donc le second avec une impatience mêlée d’appréhension. L’univers de Vulnérables reste le même que celui de Dandy, présentant une Amérique pauvre et un personnage principal à la marge. Billy Pike, quadra sortant tout juste de prison, est appelé à l’aide par ses parents venant d’être cambriolés. Le fils maudit n’a pas remis les pieds dans la maison familiale depuis des années. Son arrivée est loin de soulever l’enthousiasme mais le couple, incapable de surmonter le traumatisme de la violation de son intimité et craignant une nouvelle effraction, n’a pas eu d’autre choix que de le solliciter pour assurer un minimum de sécurité autour et à l’intérieur du logement. Une initiative guidée par la peur et le désespoir qui s’avérera à l’usage bien plus néfaste que positive. 

En préface, Krawiec prévient : « Billy Pike est de ceux qui sont tombés avant de découvrir qu’il n’y avait personne pour les relever. »  Le moins que l’on puisse dire c’est que le « sauveur » n’est pas d’une solidité à toute épreuve. C’est un homme solitaire, fragile, torturé, en plein désarroi. Un géant au pied d’argile qui avait trouvé dans la fuite loin des siens une manière radicale de les protéger de ses propres démons. Car Billy est violent, instable, immature, capable des pires atrocités. Adepte de l’autodestruction, il survit avec les moyens du bord, seul contre tous.

Vulnérables. Le titre est parfait. Dans ce roman tout le monde est vulnérable. Autopsie d’un naufrage, le texte ne laisse aucune place à la lumière. Une noirceur qui a la  longue m’a fatigué. Le pathos tourne au mélo dégoulinant et, un peu comme chez William Boyle, j’ai trouvé que Krawiec forçait le trait dramatique gratuitement et que cela desservait son histoire. On est à la limite de la complaisance dans la description finale de la chute de Billy, en tout cas on est loin de la finesse de Dandy. Dommage parce que le bougre connait à merveille le monde des oubliés du rêve américain et il n’a pas besoin d’en rajouter pour mettre en scène des marginaux aux trajectoires aussi fouillées que marquantes. Finalement mon appréhension de départ s’est révélée légitime. Malheureusement.

Vulnérables de Richard Krawiec. Tusitala, 2017. 220 pages. 20,00 euros.






mercredi 7 février 2018

Jean Doux et le mystère de la disquette molle - Philippe Valette

« J’espère que vous avez un slip de rechange parce qu’on risque de perler de la rillette ! »

Ce genre de phrase me fait kiffer. Grave. Et ce genre d’album encore plus. Tellement barré, tellement décalé, tellement plein de second degré, d’humour absurde, de réparties improbables, de dialogues surréalistes. Comme ce passage où notre héros Jean Doux ouvre la porte des toilettes et tombe sur un collègue tout nu assis sur le trône :

- Mais… qu’est-ce que vous faites à poil Jean-Pierre ?
- C’est parce que j’aime chier nu. Ça me bloque sinon.
[…]
- Vous en avez encore pour longtemps ?
- Euuh… Je suis sur un très très gros dossier, là… Et le consensus est plutôt mou.
- Mon Dieu… Merci pour l’analogie Jean-Pierre.

Voila, le ton est donné. L’histoire, je n’ai pas envie de vous la résumer. Disons juste que tout se passe en une journée, dans les bureaux de la société Privatek, une société spécialisée dans les broyeuses à papier où chaque employé a un prénom composé commençant par Jean. On y croise donc des Jean-Pierre, des Jean-Patrick, des Jean-Daniel, des Jean-Yves, des Jean-Baptiste, des Jean-Claude et des Jean-Bernard. Jean Doux, spécialiste des questions juridiques, arrive en retard à une réunion et c’est le début d’une succession d’événements plus incroyables les uns que les autres qui vont le mettre sur la piste d’un « gros mythe bureaucratique ». Dis comme ça, j’avoue que ça ne fait pas rêver mais croyez-moi, ce huis-clos en open space est un vrai régal, du moins si l'on aime ce type d'humour assez particulier.




Niveau dessin, j’avoue que ce n’est pas l’extase. Certaines cases m’ont fait penser à South Park, qui est quand même loin d’être une référence en la matière. Mais je dois aussi reconnaître qu’un tel parti pris graphique est parfaitement raccord avec le scénario.

Un album inclassable, frapadingue, déjanté, jouissif. Un album qui vient de remporter à Angoulême le « Fauve Polar SNCF », une récompense amplement méritée !

Jean Doux et le mystère de la disquette molle de Philippe Valette. Delcourt, 2017. 250 pages. 29,95 euros.


Encore un cadeau de blogueuse reçu à Noël, décidément, j'ai été gâté !

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mardi 6 février 2018

Sauveur et fils, saison 4 - Marie-Aude Murail

« Rue des Murlins, au numéro 12, il y avait une maison à la porte grande ouverte ».

Depuis quatre saisons cette maisons accueille les cabossés, les perdus, les abandonnés. Celles et ceux qui ont un problème à partager, un secret à confier, une valise trop lourde à porter. Sauveur Saint-Yves, Psychologue clinicien, en a vu passer des cas compliqués. Il en même a recueilli quelques-uns entre ses murs comme Gabin le lycéen dont la mère est internée en HP ou Jovo le SDF ancien légionnaire. Parmi ses « clients » réguliers il y a Ella, qui voudrait être un garçon et qui panse ses plaies dans l’écriture, son père Camille, alcoolique en phase de désintoxication, la petite Maïlys, quatre ans, qui cherche par tous les moyens à attirer l’attention de ses parents, les sœurs Margaux et Blandine ou encore Samuel, en guerre permanente avec sa mère.

Les nouveaux arrivants se nomment Solo le gardien prison et Jean-Jacques, qui passe sa vie dans chambre et refuse de mettre le nez dehors. Comme d’habitude le roman alterne les échanges dans le cabinet du praticien et les moments de vie privée de ce dernier, une vie privée toujours aussi emberlificotée entre son fils Lazare, ses « invités » permanents squattant sa cave et son grenier et la douce Louise accompagnée de ses deux enfants, qui partage de plus en plus sa vie et a des envies de maternité. Rien n’est simple mais rien n’est insoluble non plus, il faut juste prendre le temps d’écouter, d’échanger, de partager et d’avancer, ensemble.

Alors comme ça, Sauveur c’est fini ? Définitivement ? Difficile de laisser cet univers plein de vie et de chaleur humaine, ces dialogues aux petits oignons, ces personnages si attachants. Difficile de se dire que l’on ne franchira plus la porte du cabinet, que l’on ne partagera plus les confidences de patients cherchant avant toute chose une bonne âme qui les écoute et comprend leurs maux.

Une série formidable s’achève, une série moderne, intelligente, réaliste. Une série débordant d’empathie et d’humanité, une série qui fait du bien, une série dont chaque nouveau tome était l’assurance de passer un délicieux moment de lecture entre les quatre murs du 12 rue des Murlins. Merci pour tout madame Murail, je ne suis pas près d’oublier Sauveur et sa joyeuse clique !

Sauveur et fils, saison 4 de Marie-Aude Murail. L’école des loisirs, 2018. 300 pages. 17,00 euros.

Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette.

Mes avis sur les saisons 1, 2 et 3.






lundi 5 février 2018

Les lectures de Charlotte (48) : Boris : le petit livre de mes grands secrets - Mathis

Ah, les secrets ! Ceux que l’on garde précieusement, ceux que d’autres révèlent à notre insu, ce qui ne se répètent pas, ceux que l’on ne peut pas préserver. Mieux vaut ne pas fanfaronner quand on a quelques secrets honteux à cacher, mieux vaut garder pour soi ceux qui fâchent. Et puis il y a ceux que l’on s’invente pour s’entourer de mystère, ceux que l’on partage donnant-donnant…

Boris révèle dans ce petit livre tous ses grands secrets. Et si vous connaissez l’animal, vous vous doutez que ce n’est pas joli-joli. Sans fausse modestie, celui qui se considère comme le plus courageux, le plus élégant, le plus intelligent et le plus grand des ours dit tout, absolument tout.

Au passage il révèle (parfois malgré lui) des secrets dignes de sa sulfureuse réputation. Monsieur colle par exemple ses crottes de nez derrière son lit, fait pipi dans les plantes de mamie et se mouche dans les rideaux. On apprend également que ce vantard « croit que la cuvette des WC est un monstre qui mange du caca », qu’il ne peut s’endormir sans un bisou de sa maman et qu’il a peur des poupées.



Comme d’habitude c’est hilarant. Politiquement incorrect, sans langue de bois et plein de mauvais esprit, le tout saupoudré par une petite touche de douceur qui rend ce chenapan si attachant. Un Boris égal à lui-même en somme. Charlotte l’adore. Les bad boys et les forts en gueule c’est décidément son truc, et ce n’est pas moi qui vais lui reprocher d’avoir des goûts aussi tranchés. 

Boris : le petit livre de mes grands secrets de Mathis. Thierry Magnier, 2018. 48 pages. 14,50 euros. A partir de 4-5 ans.

p.s. après plus d’un an d’absence Boris revient enfin sur les rayonnages des librairies avec non pas une mais deux nouveautés puisqu’en même temps que le petit livre des grands secrets est sorti « Le jour des bisous ». L’occasion de faire coup double avec Boris.



p.s. (bis) : Je profite de ce billet pour souhaiter le plus joli des anniversaires à ma pépette adorée, qui fête ses 5 ans aujourd’hui.






samedi 3 février 2018

Comme un chef - Benoît Peeters et Aurélia Aurita

Je connais peu de choses à propos de Benoît Peeters. Je sais juste qu’il est le scénariste de la superbe série « Les cités obscures » et que c’est un des plus grands spécialistes d’Hergé. Dans ce récit autobiographique je découvre sa passion pour la cuisine, une passion née dès l’enfance dans un foyer où les repas concoctés par sa mère étaient pourtant d’une qualité plus que douteuse. Initié à la gastronomie par un camarade d’Hypokhâgne, il connait sa première grande émotion gustative au cours d’un repas dans le restaurant  étoilé des frères Troisgros à Roanne. Une révélation qui le pousse à se lancer à corps perdu dans les expériences culinaires, au point de tourner le dos à sciences po pour entamer une périlleuse carrière de chef à domicile dans les beaux quartiers de Bruxelles.

L’album décrit à merveille l’émotion que peut procurer un plat préparé à la perfection. Peeters, qui a contribué à éditer en France « Le gourmet solitaire » de Taniguchi, transmet avec la même simplicité que l’auteur japonais son enthousiasme pour la bonne chère. Il revient aussi longuement sur son amour de la littérature, notamment sa relation privilégiée avec Roland Barthes, qui valida le dépôt de son mémoire universitaire Sur « Les bijoux de la Castafiore ».

Quelque part cette autobiographie intime m’a rappelé l’album « Extases » de Jean-Louis Tripp. Comme chez Tripp, on découvre la fascination d’un homme pour un sujet (le sexe pour l’un, la cuisine pour l’autre) qu’il souhaite explorer dans toutes ses dimensions. Le regard porté par Peeters sur son parcours et son éducation culinaire est aussi modeste que sincère. L’hommage appuyé aux grands chefs qui ont croisé sa route montre à quel point il se sent redevable (et privilégié) d’avoir pu côtoyer de telles personnes et surtout d’avoir pu manger à leur table. Au-delà, il souligne que la cuisine est avant tout une histoire de partage et de rencontres, et que le plaisir peut être le même derrière les fourneaux que devant l’assiette.

Graphiquement, Aurelia Aurita donne dans la simplicité. Son dessin enjoué reste au service du texte sans jamais chercher à en faire trop et l’idée de ne mettre en couleur que les plats ou les ingrédients est une trouvaille qui permet de rappeler que ces derniers sont finalement les éléments centraux du récit.

Un album mitonné aux petits oignons, à savourer sans modération (ok, cette phrase de conclusion archiconvenue ne vole pas haut mais c'est le week-end alors je me permets de céder à la facilité).


Comme un chef de Benoît Peeters et Aurélia Aurita. Casterman, 2018. 216 pages. 18,95 euros.





jeudi 1 février 2018

L’infinie patience des oiseaux - David Malouf

1914. De retour sur ses terres du Queensland après avoir étudié en Angleterre, Ashley Crowther fait la connaissance de Jim Saddler, un jeune homme de son âge passionné d’ornithologie. Partageant le même amour de la nature que son nouvel ami, Ashley décide de créer dans les marais de son domaine un sanctuaire pour les oiseaux migrateurs. Mais quand la guerre explose en Europe, Jim et lui se retrouvent au cœur d’un conflit qui va bouleverser leurs destins.

Salué comme un chef d’œuvre au moment de sa publication en Australie en 1982, L’infinie patience des oiseaux est un texte magnifique, tout en retenue et en poésie. David Malouf décrit le quotidien du soldat Jim au jour le jour, de l’engagement à la traversée de l’océan, du débarquement en France aux premiers combats, de la vie à l’arrière à l’enfer des tranchées. Jim porte un regard lucide sur sa condition, il constate l’horreur et l’absurdité de la guerre sans colère, il perd ses camarades les uns après les autres, survit aux pires situations sans se faire d’illusion sur la suite des événements, ayant bien conscience que son tour finira par arriver.

Le décalage entre le champ des possibles ouvert par sa rencontre avec Ashley au début du roman et son statut de poilu envoyé à la boucherie montre à quel point une génération entière, à travers le monde, a perdu son innocence, sa jeunesse et son avenir au fil du conflit. La plume aérienne et sobre de David Malouf évite de noyer le lecteur sous des tombereaux de violence gratuite. Rien n’est éludé pour autant mais l’horreur est décrite avec une sorte de mélancolie extrêmement touchante.

Clairement, ce roman propose une autre une façon d’écrire sur la guerre. La première partie dans le Queensland, bucolique en diable, est d’un grand classicisme alors que l’arrivée en France signe le passage à style plus direct, plus réaliste.  Au final le texte apparaît à la fois d’une grande cohérence et d’une grande modernité, portant une réflexion sur le sens de la vie aussi pertinente que saisissante. Une superbe découverte.

L’infinie patience des oiseaux de David Malouf. Traduit de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie).  Albin Michel, 2018. 220 pages. 20,00 euros.